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Vivons cachés : les data brokers, les nouveaux grands méchants ?

Lors de nos pérégrinations sur le net, les réseaux sociaux, tels de Petits Poucets, nous semons derrière nous de petits cailloux.

Des entreprises, appelées "data brokers", en français "courtiers en données", se sont spécialisées dans leur collecte et leur exploitation.

Olivier Tesquet est journaliste spécialisé dans le numérique, auteur du livre "A la Trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance". Voici comment il parle des data brokers :

"Ce sont des entreprises inquiétantes parce qu’elles évoluent loin de l’attention et de l’œil du public. Ils savent beaucoup plus de choses de nous que l’on ne sait de choses d’eux"

"Toutes les actions quotidiennes vont être horodatées, c’est-à-dire qu’elles vont laisser une trace numérique. Parfois, on n’est pas tout à fait conscient, justement, de tous ces petits cailloux qu’on sème derrière nous. Mais les data brokers ont pris une taille considérable, ils se sont mis à accumuler une quantité de données qui est proprement stupéfiante et qui, pour le commun des mortels, est assez difficile à se figurer. En fait, les data brokers aux Etats-Unis possèdent en moyenne entre 3.000 et 5.000 informations sur chaque Américain. Ça va de la marque de votre voiture, à ce que mange votre chien, la race de votre chien, vos habitudes de consommation, etc."

Qui sont les data brokers ?

Le nom de ces entreprises : Experian, Datalogix, Spokeo.  On en compte à vrai dire des milliers sur la planète. Le marché représenterait plus 200 milliards de dollars.

Acxiom est l’un des plus importants courtiers en données au monde. Il possède 23.000 serveurs qui collectent et analysent jour et nuit les données d’un demi-milliard de consommateurs sur la planète.

Voilà ce qu’en disait Scott Howe le CEO d’Axciom lors d’une conférence du Delta Trust and Bank Investment à Little Rock, Arkansas

"Chez Acxiom, nous faisons 30.000 milliards de transactions par mois. Nous traitons 20 fois plus de datas que ce que Google n’en traite…"

"L'objectif d'un spécialiste du marketing mondial, c’est de créer le plus grande tableau Excel au monde. Avec une rangée pour chacun des individus de la planète – sept milliards de rangées. Et, en parallèle des centaines de milliers de colonnes - une pour chaque type de comportement.

Le vendeur pourra simplement regarder son tableau et dire : ah, voilà Charles Dupont, voilà ce que je sais de lui et voilà donc les produits, les services, les expériences client qui vont l’intéresser…"

Bien connaître ses clients est donc l’objectif avoué. Offrir au consommateur la pub qu’il ne rejettera pas, c’est le crédo… les data brokers y voient même un cadeau.

Olivier Tesquet :

"C’est collecter et vendre. Les deux vont main dans la main. C’est-à-dire que quand on parle de surveillance, on a tendance à imaginer qu’on vise l’identification très précise des individus. C’est-à-dire qu’on s’imagine qu’on va être pris en filature dans la rue, qu’on va connaître le moindre de nos faits et gestes et qu’on va être, finalement, dans cette définition de quelque chose qui ressemble à une forme de totalitarisme, qui est la pénétration, vraiment, de l’intimité.

Les courtiers en données ne sont pas intéressés par les endroits où vous allez, en revanche ils sont intéressés par le volume. Et si au passage, ça veut dire vendre des idées politiques, pour un camp ou pour un autre d’ailleurs, ça permettra de faire rentrer encore un peu plus d’argent dans les poches. Mais le seul projet politique qu’il y a finalement derrière ça, repose essentiellement sur l’accumulation de richesses. A part évidemment la prédation de ces données personnelles"

Accumuler les données pour contrôler nos comportements

Tout le scandale "Cambridge Analytica", en 2018, repose sur ce siphonage de données privées de près de 90 millions de profils Facebook.

Pour ensuite bombarder des millions d’indécis de messages pro Brexit au Royaume-Uni et pro Trump aux Etats-Unis. Olivier Tesquet connaît bien ce phénomène :

"Il y a des dizaines de milliers d’acteurs de ce type-là et donc il y a potentiellement des dizaines de milliers de mini-Cambridge Analytica qui se baladent dans la nature et qui sont susceptibles demain de devenir des scandales"  

Soushana Zouboff est professeur à la business school de Harvard aux Etats-Unis. Elle parle de capitalisme de surveillance…

"Ce que nous voyons à présent, c’est qu’il y a des marchands qui vendent le futur de l’humanité"

C’est ce qu’elle détaillait lors d’une conférence à l’Institut des Arts et des Idées à Londres. 

"Tout cela leur fait gagner beaucoup d’argent !

Une fuite d’un document Facebook en 2018 révélait ce qu’il se passe dans leur Hub "intelligence artificielle". Facebook y décrit ses opérations : "Notre intelligence artificielle "ingeste" des milliers de milliards de données privées chaque jour. 

Ce sont des algorithmes prédictifs d’intelligence artificielle pour modéliser des millions de profils chaque semaine.

Cela nous permet de prédire 6 millions de comportements humains par seconde"

Plus de connaissances sur nous veut dire plus de possibilités de contrôler nos comportements"   

Le fantasme des data brokers est bien de collecter des informations sur les comportements de l’ensemble de la population mondiale.

Dans l’univers des big data, la vie privée est un concept qui se monnaie.

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