Vinz Kanté : "Je suis militant radical, il ne faut plus avoir peur de ce mot"

14 avr. 2022 à 10:09 - mise à jour 14 avr. 2022 à 10:27Temps de lecture8 min
Par Alexandre Antoun

Vincent Kanté, dit " Vinz " n’est pas inconnu des auditeurs·trices les plus assidus de Tarmac et d’autres grandes stations de radio. Après plus de dix ans à l’antenne, on ne le retrouve plus sur les ondes… La crise sanitaire du Covid-19 nous a changé la vie à tous et a provoqué un électrochoc chez certains. C’est le cas de Vinz qui, toujours dans le monde des médias, a décidé de s’engager sans compter pour la cause environnementale grâce à sa plateforme indépendante lancée cette année : Limit

Même si la prise de conscience, à 34 ans, a été très subite, Vinz était déjà sensibilisé depuis longtemps à cette problématique par son expérience personnelle. C’est dans son enfance, en visitant son pays d’origine, le Sénégal, que des questions sont nées dans son esprit mais restaient endormies jusque-là. " J’étais très interpellé par les différences Nord/Sud en matière d’économie, d’accessibilité aux denrées alimentaires, aux énergies, etc. J’ai aussi été frappé par la différence de pollution. Au Sénégal et en Afrique, la pollution est très visible, surtout en bord de mer alors qu’ici, elle ne l’est pas vraiment. Tout ça m’a amené à me questionner beaucoup sur le système mais sans jamais prendre le temps de répondre de manière fondamentale ".

La claque écologique

Ce temps, il l’a trouvé durant la crise du Covid-19, plus précisément lors du premier confinement. Nous nous en souvenons tous : les aiguilles de nos montres ont arrêté de tourner et beaucoup de nos activités ont été suspendues. Il fallait trouver un moyen de donner une utilité à ce temps mort et pour Vinz, c’était l’occasion de lire le rapport du GIEC dans son entièreté pour prendre conscience de l’état de notre planète. L’objectif est atteint, peut-être de manière assez violente puisqu’il qualifie sa lecture de véritable " claque ". Cette ‘claque’, elle résonne tellement en lui qu’il doit approfondir ses recherches et multiplier ses lectures dans différents domaines comme sur l’exploitation des métaux rares et des énergies fossiles : "il était important pour moi de comprendre ce que ça faisait de retirer autant d’énergie du sol. J’ai compris que nos activités avaient un énorme impact sur la biodiversité et qu’elles étaient essentiellement nuisibles pour les plus faibles. Du coup, je me suis informé sur les conséquences du néolibéralisme sur les peuples du monde entier. Qu’est-ce qui a créé ce système qui fait qu’autant de gens vivent dans la pauvreté ? Qu’est-ce qui maintient ce système ? ". La réflexion en chaîne continue encore et encore avec, par exemple, la question du racisme lié à l’extractivisme et à la colonisation.

Tout ce processus lui a permis d’établir un plan d’ensemble qui lui a apporté des réponses très concrètes aux questions qui se sont accumulées durant des années. Il a estimé la situation extrêmement grave et urgente, ce qui le plonge dans une éco-anxiété très profonde. C’est l’heure de donner un sens à ses actions et à son quotidien : la situation est très complexe mais fort de toutes les connaissances accumulées, Vinz s’est lancé dans la mission de vulgariser le discours que tiennent les experts du GIEC depuis 30 ans. C’est la naissance de Limit.

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Notre système malade

Vinz a décidé d’appeler son nouveau média 'Limit' car notre société néolibérale est fondée sur un paradigme allant à l’encontre de la réalité de notre planète. En 1972 déjà, des chercheurs du MIT, le Massachusetts Institute of Technology avaient pointé la vulnérabilité du système sur lequel notre société s’est fondée avec leur livre ‘The Limits to Growth’ (Les Limites de la Croissance). " Il faut qu’on explique que le modèle économique de base sur lequel est forgée notre civilisation d’aujourd’hui est faux ! Simplement parce qu’il part du principe que la planète nous offre ses ressources naturelles infinies ".

Ce média a pour vocation d’aborder les thématiques qui englobent les limites planétaires et d’alerter sur les enjeux environnementaux. Les experts tentent de le faire depuis des dizaines d’années mais y parviennent à moindre échelle, car d’après Vinz, ils prennent, en général, trop de précautions dans leurs propos. Vu la direction qu’on prend, tous les pays au monde vont être en stress hydrique intense d’ici 2050. C’est-à-dire qu’on va tous manquer d’eau. Dans cette situation, le scientifique va vraiment pondérer ses propos, ce qui fait que personne ne va être interpellé. Il va dire ‘attention, d’ici 2050, pendant certains jours de l’année, la Belgique sera en stress hydrique’. ‘Oui, mais ça veut dire quoi ça ? Ça veut dire quoi ‘stress hydrique’, ‘certains jours de l’année’ ? Il pleut encore donc on sera toujours approvisionné en eau ! C’est quoi ce délire ?’ C’est très difficile d’accès et même moi, parfois je me dis qu’ils doivent y aller plus dans le lard ! ". Limit a également pour objectif de vulgariser ces sujets souvent complexes. L’objectif final n’est pas de rendre le public éco-anxieux, mais d’entamer une révolution culturelle immédiate.

Le changement climatique qu’on connaît maintenant, c’est le symptôme d’un système qui est malade. Pour y remédier, on est bien conscients qu’on doit réduire les émissions de gaz à effet de serre mais qu’est-ce qu’on fait à côté ? On essaye par tous les moyens de conserver notre mode de vie. Et ce que les gens, les chefs d’entreprise et les politiques ne comprennent pas, c’est que pour réduire les gaz à effet de serre, il faut sacrifier une partie de notre confort de vie ". Tous les mécanismes qui nous permettent de créer ou de consommer de l’énergie verte (éoliennes, panneaux solaires, batteries…) ne sont pas une solution en soi pour Vinz car ces alternatives utilisent beaucoup de métaux dont l’extraction engendre des problèmes sociaux lorsqu’une milice est envoyée dans les mines pour faire régner la peur et faire travailler la population locale, dont les enfants. Mais en plus, il faut énormément d’énergie, fossile bien sûr, pour les extraire. Résultat, on ne fait que remplacer un problème par un autre. La clé est de réduire notre consommation.

D’après Vinz, l’ampleur de la catastrophe qui nous attend ne vit pas encore dans nos consciences car l’écologie n’a pas assez de place dans les médias. L’environnement ne peut plus occuper le second plan de nos occupations car elle est intimement liée à de nombreuses crises, dont la guerre en Ukraine. Cette guerre menace le monde d’une crise alimentaire majeure ! Une crise qui pourrait déclencher des famines, notamment en Afrique, en raison des pénuries de céréales. " Au-delà de la guerre, le changement climatique, dans les années à venir, diminuera nos rendements agricoles à l’échelle mondiale. " Donc, les rayons de nos supermarchés vont être un peu moins remplis. Et si demain les rayons sont vides, les gens vont se plaindre ". L’enchaînement de crises est lié aux limites des ressources que peut nous apporter la planète et c’est le rôle des médias, dont Limit, d’éduquer le public et de lui faire comprendre qu’on ne peut pas garder un niveau de confort de vie tel qu’on le connaît aujourd’hui.

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Fonte de la calotte sociale

S’investir corps et âme dans la cause écologique de manière aussi soudaine a eu énormément d’effets sur la vie sociale de Vinz. Aujourd’hui, il se sent revigoré et a retrouvé du sens à son quotidien, dans ce qu’il fait pour lui et ses enfants. Évidemment, il a été très bien reçu par la communauté écolo et par le microcosme scientifique et militant. Par contre, son entourage a été plus compliqué à embarquer dans ce nouvel état d’esprit, surtout par manque de compréhension. Il faut dire que ‘le Vinz d’avant’ était tout à fait à l’opposé : " De base, je suis un gars ‘no limit’. J’ai été au Japon une quinzaine de fois dans ma vie, je prenais l’avion, ‘regardez avec quelle voiture je roule’, ‘regardez ma nouvelle PS5’, ‘je vous jette des iPhones dans la foule’... C’est comme ça que je fonctionnais ! ". Cette transition personnelle aussi rapide et ce changement drastique de valeurs à fait fondre son entourage, même s’il a su garder une base solide.

Cette même tendance a été observée sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, Vinz a décidé de ne parler que d’écologie et c’est malheureusement un sujet qui intéresse moins sur les médias sociaux. Du coup, les plateformes mettent moins son contenu en avant et au final, il perd des abonnés. C’est une tendance catastrophique pour un influenceur mais Vinz relativise, encore une fois grâce à sa nouvelle façon de penser : " Quand un influenceur perd des abonnés, qu’il voit le nombre chuter chaque jour, il se remet en question. Sauf que j’ai décidé de me détacher de ça parce que ce principe du nombre d’abonnés et de ‘likes’, ça fait partie du système néolibéral. Ce qui est dommage, c’est que la quantité a dépassé la qualité en termes de perception ".

Vinz sur le plateau d'On n'est pas des pigeons
Vinz sur le plateau d'On n'est pas des pigeons

Dans tout ce chamboulement social, la famille reste un pilier. Et même s’il est ébranlable, il reste immuable. Papa de deux enfants, il n’a eu aucun problème à leur expliquer ses nouvelles valeurs. La difficulté dans cette histoire, c’est de confronter cette nouvelle éducation à leur quotidien qui est en complète contradiction.

Cette transition n’a pas non plus été facile pour sa maman. Elle s’inquiétait pour son fils qui connaissait le succès sur tous les plans et qui a abandonné son confort de vie. " On s’est installés dans un café et on a parlé sérieusement. Je lui ai expliqué pourquoi j’étais peu disponible dernièrement et par quoi je suis passé, mon état d’esprit. Je lui ai aussi montré pourquoi j’en parle. 'C’est pour ta descendance, tes petits-enfants'. On ne se rend pas compte qu’on va se ramasser une énorme claque et on n’est pas dans une théorie du complot, on est sur des faits scientifiques actés ! "

Vinz en compagnie de Zakia Khattabi
Tournage de la vidéo consacrée à l'écologie décoloniale avec Kalvin Soiresse
https://tinyurl.com/yc4zhayk
Tournage avec Jean-Marc Jancovici 
https://tinyurl.com/2p837dch
Tournage avec l'influenceuse Silent Jill

« Je suis militant radical et il ne faut plus avoir peur de ce mot »

Avant de s’impliquer entièrement dans la cause, Vinz s’est plongé dans la lecture d’une cinquantaine d’écrits. Il en conseille un en particulier pour s’initier à la problématique, tout en gardant un esprit positif et un espoir vif. Il s’agit du ‘Petit manuel de résistance contemporaine’ de Cyril Dion, le co-réalisateur du documentaire à succès ‘Demain’. " Il permet de faire comprendre qu’il est encore possible de faire changer les choses. On peut encore inverser les choses, on peut encore changer de système politique, on peut encore prendre une nouvelle direction. Ce livre est génial parce qu’il fait un état des lieux pas forcément totalement complet mais de manière à ce que ce soit facile à comprendre et il apporte des solutions sur le comportement à adopter pour inverser la tendance. Au début, tu te ramasses une petite claque mais ce qui est bien, c’est que c’est positif. Ça insuffle du sens et le livre est un faiseur de héros car les solutions proposées sont faisables à échelle individuelle ".

Ce dernier aspect de positivité est extrêmement important pour lui. Même si nous devons tous agir en faveur de la planète, il n’est pas question pour Vinz de culpabiliser la population. On a beau prendre toutes les mesures nécessaires à notre échelle de citoyen, le plus gros du travail est dans les mains de l’élite, c’est-à-dire des politiques, des patrons d’entreprise et des actionnaires. En termes de proportionnalité, ce sont les plus riches qui polluent le plus. " J’invite néanmoins toute personne à s'engager, à devenir militant et radical. Radical veut dire " à la racine " et il faut prendre le problème à la racine. Dans l’urgence climatique, il ne faut pas avoir peur de devenir ‘radical’ ".

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