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Vins wallons , terrains de golf asséchés… les reportages devraient-ils toujours faire le lien avec le réchauffement climatique ?

23 mai 2022 à 04:00Temps de lecture8 min
Par Thomas Dechamps, journaliste à la rédaction RTB Info, pour Inside

D’abord des vignes gorgées de raisins sous un soleil intenses, puis un green de golf généreusement arrosé… Ce samedi 14 mai, la succession de deux sujets précis du journal télévisé de la RTBF a fait bondir Thibaut, un téléspectateur d’Arlon : " J'avais une meilleure estime de votre ligne éditoriale et pensait que le climat, depuis les marches des étudiants, n'était plus réservé qu'à la séquence "Un oeil sur demain". Je tombe de haut ", nous écrit-il sans détour. Dans son viseur, un premier sujet sur les effets bénéfiques des températures élevées de ce mois de mai sur les vignes, suivi d’un second sur les conséquences, néfastes cette fois, de la sécheresse pour un club de Golf de Wanze, chargé d’accueillir une compétition internationale dans les jours qui suivent. " Le 1er se réjouit des conséquences du réchauffement climatique et le second ne trouve rien de mieux à faire que d'utiliser un maximum d'eau pour essayer de pallier au manque. On se croirait à Las Vegas ", s’indigne Thibaut, qui se désole particulièrement du fait qu’aucun des deux journalistes en charge de ces sujets n’aient cru bon de faire le lien avec le réchauffement climatique.


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Alors, la rédaction RTBF ne serait-elle pas assez sensibilisée à la question du dérèglement climatique ? Pourtant, l’année dernière, à l’occasion de la COP 26 que la RTBF avait couverte de manière active, celle-ci s’était justement engagée à en faire plus sur la question du climat comme on peut le lire ici : Climat : la RTBF passe à la vitesse supérieure. Pour quelles raisons les journalistes concernés ont-ils écrit leurs sujets de cette manière ? L’omission de la question du réchauffement climatique dans leur commentaire est-elle voulue ou accidentelle ?

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" Une idée, un angle, un sujet "

En ce qui concerne le premier sujet, son auteur, Philippe Jacquemotte, est très clair sur l’objectif de son reportage : " ça n’avait rien à voir avec l’aspect du réchauffement climatique, c’était vraiment un constat économique à la base ". Le projet de reportage part en effet ce jour-là d’un rapport du SPF Economie, publié deux jours auparavant, dédié à la santé économique des vignerons belges et plus particulièrement à leur baisse de production en 2021. Il se trouve qu’un collègue de la radio a justement fait la veille l’interview d’un producteur ayant perdu la moitié de sa production l’année précédente et décision est donc prise d’aller le revoir pour lui demander ce qu’il en sera cette année. " Alors effectivement ça a été lié au beau temps en se disant que si 2021 avait été mauvais, 2022 s’annonçait à l’inverse plutôt bon ", se remémore Philippe Jacquemotte, " mais la thématique du réchauffement n’avait pas lieu d’être parce que ce n’était pas ça l’angle du sujet ", précise-t-il.

 L’angle du sujet ? " On dit toujours : " une idée, un angle, un sujet ". C’est un leitmotiv dans les médias " continue Philippe Jacquemotte. Choisir un angle, dans le jargon journalistique, c’est choisir le prisme précis par lequel on va aborder son sujet. Il n’a pas vocation à le couvrir de façon exhaustive mais au contraire à permettre de sélectionner une facette du sujet, parmi de multiples facettes possibles. " D’autant plus qu’en télé, on est tout de même aussi limité par un certain format qui va d’une minute trente à deux minutes généralement et donc en ayant déjà pas mal d’informations sur l’aspect économique, l’incidence du beau temps sur la production de vin, etc. s’il fallait commencer à élargir au réchauffement climatique ça devient très compliqué voire fourre-tout ", explique-t-il. Le risque serait alors d’en arriver à un reportage illisible pour le téléspectateur et de manquer l’objectif premier qui est tout simplement d’informer, même de manière partielle, sur la situation des vignerons belges.

Cent nuances de sécheresse

De son côté, Marc Mélon est lui de service pour couvrir la région de Liège ce weekend-là. Informé des difficultés que rencontre le club de golf de Wanze pour se préparer à la tenue d’une compétition renommée sur son parcours en raison du manque d’eau, il propose le sujet à la rédaction : " je ne suis pas golfeur mais apparemment cette compétition européenne c’est un peu le Tour de France du golf féminin ", nous confie-t-il. Le sujet est validé par l’éditrice du jour et est réalisé dans la matinée pour être prêt pour le journal télévisé de 13 heures.

La veille, le même Marc Mélon était d’ailleurs en direct dans le journal télévisé de 13 heures pour évoquer… un autre aspect lié à la sécheresse. Ce jour-là, il s’agissait d’annoncer un investissement de 200 millions d’euros de la SWDE (la Société wallonne des eaux) en vue de créer des nouveaux bassins d’eau potable. " Je suis un peu étonné par les critiques dans le sens où c’est un peu comme si ces personnes n’avaient pas vu les sujets des jours précédents ", note Marc. " La question du réchauffement climatique est implicite ici ", estime-t-il.

La sécheresse fait en effet partie de ces thématiques tellement larges qu’elles peuvent se décliner sous une multitude de facettes, de sujets, d’angles. Ce qui permet, c’est l’idée en tout cas, de ne pas " noyer " le téléspectateur sous une masse d’informations et d’en apprendre sur le sujet par petits bouts, en fonction de l’actualité du jour ou des informations qui parviennent jusqu’aux oreilles des journalistes. Rien que dans la première moitié du mois de mai 2022, on peut par exemple compter pas moins d’une dizaine de sujets et directs au journal télévisé de la RTBF consacrés à différents aspects de la sécheresse (la plantation d’arbres en ville pour limiter la chaleur, un appel à ne pas surconsommer l’eau à Rochefort, les risques accrus d’incendies en forêt de Soignes, les conséquences pour le bétail à la campagne, etc.)

Faudrait-il dès lors chaque fois retaper sur le clou du réchauffement ?

Interrogé par l’équipe d’Inside en octobre de l’année dernière sur le sujet, Pierre Marlet, ancien éditeur du JT et aujourd’hui Référent info pour La Première, mettait déjà en garde sur le risque de ne plus être audible à force de répéter tout le temps la même chose : " si j’entends certaines critiques, cela voudrait dire que chaque fois qu’on parle de quelque chose, il faudrait toujours le faire à travers le prisme du climat et de la pollution. Je pense que ça poserait un problème pratique. On risquerait de lasser à force de seriner sans cesse le même discours, on finit par ne plus entendre ce que l’on nous répète à longueur de journée. Il faut varier les angles, varier les manières d’en parler, sans quoi on risque de lasser ".

Un point de vue que partage Pascale Bollekens, journaliste scientifique à la rédaction. Celle-ci pointe même un risque supplémentaire : " Si on crie au réchauffement à chaque fois qu’il y a trois jours de forte chaleur, les gens ne vont plus écouter et vont passer à côté du plus important. Et le plus important c’est de faire le lien avec des sujets de fond : le manque d’eau, les difficultés pour l’agriculture, etc. ", souligne-t-elle. D’autant plus que le lien entre une courte période de chaleur en mai et le réchauffement climatique n’est pas forcément si évident, prévient-elle : " Parfois, ce sont simplement des phénomènes météo, avec des masses d’air qui se déplacent ou ce genre de choses " (voir à ce propos, le débat dans l’émission Déclic, en fin d’article). Dans son travail à la rédaction, Pascale est d’ailleurs très régulièrement amenée à se poser la question, ou plutôt à poser la question à des climatologues : " Qu’est-ce qui est lié au réchauffement et qu’est-ce qui ne l’est pas ? J’ai l’impression que cette question est presque quotidienne maintenant ", plaisante-t-elle. " Dans ces cas-là, c’est très simple, je téléphone aux scientifiques mais parfois la réponse est " on ne sait pas ". Et ça, il faut être capable de l’accepter aussi ". Car la science de l'attribution, la discipline scientifique qui étudie le lien potentiel entre les événements météorologiques et le réchauffement, ne donne que rarement des réponses en " blanc ou noir ", comme le dit Pascale, mais plutôt " en gris clair ou gris foncé ", avec un taux de probabilité plus ou moins élevé. Si la multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes est, elle, désormais attribuée de façon certaine au dérèglement climatique, on comprend aussi que dans leur métier les journalistes sont amenés à être très prudents quant à cette science de l'attribution et la question de relier ou non au réchauffement global la sécheresse qui frappe un golf au mois de mai, par exemple, peut vite devenir un sujet, un angle en soi.

Ceci dit, en interne, la RTBF a bien mis en place des choses pour sensibiliser ses propres journalistes à la question climatique. En témoigne par exemple le cycle de conférences " Ensemble pour la Planète " consacrées aux questions environnementales et proposées gratuitement à tous les journalistes de la RTBF. Parmi les intervenants invités, on retrouve par exemple le professeur François Gemenne, chercheur et auteur principal pour le GIEC, qui nous lançait cet avertissement : " Quand on parle du climat on ne parle pas seulement d’un sujet d’environnement dans une case mais on parle d’un sujet qui va traverser la plupart des grandes questions et débats de société que les médias auront à traiter dans les prochaines années ". Pour ce scientifique, opposer les sujets environnementaux à d’autres comme cela se fait parfois dans les rédactions n’a pas de sens. Prenant l’exemple de la guerre en Ukraine, il regrette que celle-ci, bien qu’évidemment incontournable d’un point de vue médiatique, ait fini par " écraser " la sortie du dernier rapport du GIEC et les autres sujets liés au climat : " ce qui aurait été à mon avis intéressant, c’était précisément d’utiliser la guerre en Ukraine pour montrer ses ramifications avec la question du climat via la politique de l’énergie, etc. Pour moi, il aurait été possible de présenter les deux sujets en même temps ", estime-t-il. (À noter que ce lien entre guerre en Ukraine et réchauffement climatique a justement été fait par la rédaction web de la RTBF au début du mois d’avril, comme on peut le voir dans cet article : Guerre et réchauffement climatique : les conséquences du conflit en Ukraine - rtbf.be).

À la RTBF, force est de constater que les deux approches co-existent : plusieurs " cases " médiatiques sont dédiées à l’environnement, c’est le cas de l’émission " Alors on change " par exemple, et dans le même temps des émissions d’information plus générale comme le journal télévisé traitent aussi la question climatique de manière plus transversale et parfois de manière plus implicite, notamment parce que les journalistes doivent aussi tenir compte des formats et de leurs contraintes.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


Pour aller plus loin : ce débat dans l’émission Déclic, dans lequel Julie Morelle et Arnaud Ruyssen se posaient justement la question du lien entre la sécheresse et le réchauffement climatique, avec des éclairages de François Massonnet, climatologue et chercheur à l’UCLouvain et Pascal Mormal, climatologue à l’IRM.

Le débat

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