Vaccination, déconfinement accéléré et fin des gestes barrière en Angleterre : le pari osé de Boris Johnson

Le Premier ministre britannique pense que la meilleure solution est de "vivre avec le virus" et compte sur la vaccination massive pour y arriver.

Le premier ministre britannique est, on le sait, un homme au style haut en couleur. Adepte des déclarations tonitruantes et des postures atypiques en politique, inclassable, il a frappé un grand coup dans le ciel de Londres, hier. Alors que les îles britanniques font face en ce moment à une importante recrudescence des contaminations (à cause du variant indien, dit delta), le chef d’Etat annonce un " jour de la liberté " pour le 19 juillet. Dans deux semaines, bye-bye le masque en intérieur et les restrictions. Tout en arguant que "la pandémie est loin d’être terminée", et mettre en garde contre une "désobéissance heureuse", il veut passer d’une phase de "diktat universel du gouvernement" à "une confiance dans la responsabilité individuelle".

Pourquoi une telle stratégie ? " Bojo " (le surnom de l'ancien maire de Londres) joue-t-il avec le feu ? Tentatives de réponses.

Cycliste devant une fresque représentant une rose (symbole du Lancashire) et le mot "Believe" ("Croire") à Blackburn le 16 juin.
Cycliste devant une fresque représentant une rose (symbole du Lancashire) et le mot "Believe" ("Croire") à Blackburn le 16 juin. AFP

19 juillet, l’échéance et la délivrance

En fait, ce fameux "jour de la liberté" a été postposé d’un mois. En cause, un variant delta qui prend beaucoup de place et qui fait remonter les courbes de contaminations outre-Manche. Pour le moment, elles sont à près 30.000 par jour. Selon le journal britannique The Guardian, Johnson a déclaré qu’ils pourraient même atteindre 50.000 par jour d’ici la date fatidique.

Mais grâce à un taux de vaccination défiant toute concurrence (86% des adultes ont déjà reçu la première dose, 64% les deux), le rapport entre contaminations et décès n’est plus le même. Une vingtaine de morts sont ainsi à déplorer par jour au royaume de sa Majesté. Johnson ose donc un pari qui a l’air ambivalent, mais qui ne l’est pas tant que ça, à savoir lever les restrictions tout en subissant un variant delta 60% plus contagieux que l'alpha (dit "anglais"). Et ce, contrairement à d'autres contrées, dont la Norvège..., qui, elles, repoussent les déconfinements. 


A lire aussi : Royaume-Uni : quatre fois plus de cas de Covid-19 en un mois avec le variant Delta, mais impact limité sur les hospitalisations


Et donc dans dix jours, ce sera la fin du port du masque dans les lieux clos (transports en communs, commerces,...), une incitation au télétravail terminée, la fin de la distanciation sociale... Les discothèques vont rouvrir, le service dans les "pubs" pourra se faire au bar, il n'y aura plus de jauges non plus... Dans les transports publics - là où l'abandon du masque fait le plus parler outre-Manche-, chaque opérateur aura cependant la liberté de maintenir ou pas l'obligation du port du masque. 

Boris Johnson au 10, Downing street, le 23 juin 2021

Le médecin responsable pour l'Angleterre, le professeur Chris Whitty, rangé aux côtés du Premier ministre a averti que l'épidémie était "importante et en augmentation". Mais les modèles suggèrent que les services de santé seront en mesure de faire face à la pression, stipule-t'il.

Clé de l info : Derrière les chiffres - Royaume-Uni (variant delta)

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Telle une grippe

Pourquoi tel timing? Pour éviter un encombrements des hôpitaux en janvier. Selon le gouvernement, il s'agirait donc d'un "dernier recours pour éviter une pression insoutenable", soutient-on du côté des ministres. Il y aura donc encore des malades et des décès, mais comme dans le cadre d'une grippe saisonnière. Il faudra donc que la société "vive avec" mais sans forcément mettre le pays à l'arrêt. 


►►► À lire aussi : Toutes les infos sur le coronavirus


Si nous n’allons pas de l’avant maintenant, quand allons-nous continuer le faire ?

"Si nous n’allons pas de l’avant maintenant, quand allons-nous continuer le faire ?", a ainsi lancé Boris Johnson en conférence de presse. Ainsi, le moment serait le bon. Le virus se propage encore plus facilement quand il fait plus froid. Un virus qui aime davantage le temps frisquet et qui profite de l’affaiblissement des organismes. Quand l'automne sera venu, les vacances scolaires terminées, le timing ne serait plus plus opportun selon lui pour risquer de submerger les hôpitaux. "Nous courons le risque soit d’alléger les mesures à un moment très difficile où le virus a un avantage, pendant les mois les plus froids, soit encore de tout reporter à l’année prochaine"

Boris Johnson, le 5 juillet
Boris Johnson, le 5 juillet AFP

Animal politique 

Trublion politique, l'ancien maire de Londres se caractérise par une manière de faire de la politique qui n'appartient qu'à lui. 


A lire aussi Grande-Bretagne: Boris Johnson, plutôt Winston Churchill ou Benny Hill?


Il symbolise un  "pragmatisme britannique", souligne Agnès Alexandre-Collier, professeure de civilisation britannique à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté, interrogée par le journal La Croix. Selon elle, "ce qui compte, ce sont les résultats et les performances au jour le jour".

Tout d'abord très laxiste vis-à-vis de la pandémie, il y a maintenant plus d'un an, on s'en souvient, "Bojo" avait ensuite opéré un revirement à 180° quelques semaines plus tard, exigeant un confinement strict du pays. Il était entre-temps passé par les soins intensifs et les critiques sur sa gestion de la crise sanitaire avaient plu. Il ne pariait plus sur "l'immunité collective" des débuts (tout comme d'autres pays, comme les Pays-Bas et la Suède). 

Après un acharnement et une énergie débordante -qui, il semble bien, portent leurs fruits- sur les vaccins, Johnson (le bien nommé) promeut maintenant donc la "responsabilité individuelle".


A lire aussi Coronavirus au Royaume-Uni : un ex-conseiller de Boris Johnson l’accuse d’avoir visé une "immunité collective"


 
Désinfection des sièges de spectateurs au tournoi de Wimbledon, le 3 juillet
Désinfection des sièges de spectateurs au tournoi de Wimbledon, le 3 juillet AFP

A lire aussi : Coronavirus : le Royaume-Uni organise un sommet pour améliorer la couverture vaccinale à Londres


"Bojo" critiqué

Johnson prend donc en fait un pari. Avec une liberté toute retrouvée dans la population et une réouverture qu’il qualifie de "big bang", la situation pourrait se révéler néfaste. Il a été cependant mis en garde. Tout d’abord par une partie du corps scientifique. Selon le Figaro, la "British Medical Association" s’est opposée à ce relâchement. Cité par The Guardian, Jude Diggins, directeur intérimaire du Royal College of Nursing, a, lui, déclaré : "Cette maladie ne disparaît pas le 19 juillet. Aucun vaccin disponible n’est efficace à 100%… Le port du masque public est simple et bien établi. Le gouvernement regrettera le jour où il a envoyé le mauvais signal par opportunisme politique."

D’autres sons de cloche sonores des scientifiques mettent en garde le gouvernement. Selon eux, même si le lien entre les cas de contaminations et les hospitalisations est affaibli, "ce lien n’est pas complètement rompu".

Opportunisme politique

Un puissant syndicat, Unite, a pour sa part recommandé que le masque soit aussi toujours obligatoire dans les transports publics.

Keir Starmer, le chef du "Labour" (opposition) à la Chambre des Communes, à Londres, le 30 juin 2021
Keir Starmer, le chef du "Labour" (opposition) à la Chambre des Communes, à Londres, le 30 juin 2021 AFP

Ensuite, même si les conservateurs (le parti du Premier ministre) se sont réjouis à la Chambre des Communes, une partie du monde politique se montre beaucoup plus circonspecte. Johnson serait dans la "gestion de parti, pas de l’intérêt public", disent ses opposants, comme Keir Starmer, le chef du Labour (travaillistes). Dans le camp rouge, on dit ainsi, par la voix de son leader : "Nous avons besoin d’un plan approprié et il est imprudent de supprimer toutes les protections en même temps, alors que le taux d’infection continue d’augmenter. Nous avons besoin d’une approche équilibrée". Et ce dernier à dénoncer le fait que des millions de personnes, n’ayant pas eu les deux vaccins, seraient exposées à "contracter une longue maladie".

Dominic Cummings, ancien conseiller de Johnson devenu son principal critique, a déclaré que le Premier ministre était en mode "laisser faire".


A lire aussiBoris Johnson a qualifié son ministre de la Santé de "putain de nul", selon son ex-conseiller


"C’est à la majorité silencieuse et sensée de prendre l’initiative" dit-on aussi du côté des sceptiques. Il s’agit donc d’une invitation à continuer de vivre avec le masque et les gestes barrières, malgré cette liberté qui va s’emparer de l’Angleterre. Les autorités ont ainsi déclaré, à l’instar de Boris Johnson, qu’ils continueraient à porter le masque dans des endroits bondés ou si des personnes le leur demandaient…

C’est à la majorité silencieuse et sensée de prendre l’initiative

Alea jacta est

Il est aussi à noter que la vaccination outre-Manche continue. Boris Johnson a annoncé une accélération de la vaccination des moins de 40 ans, dont l’intervalle entre les doses passera de 12 à 8 semaines. Et selon lui, l’évaporation des contraintes n’est pas irréversible : "si nous trouvons un autre variant qui ne répond pas aux vaccins, si, Dieu nous en préserve, de nouveaux microbes vraiment horribles apparaissent, alors nous devrons clairement prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger le public".

Le stade de Wembley accueillera dans le cadre de l’Euro de football, 60.000 spectateurs pour les demi-finales et la finale. Le signe d’un déconfinement réel qui s’emballe donc outre-Manche, et qui sera effectif le 19 juillet.

Précisons également que ce "big-bang" annoncé concerne l’Angleterre, et non les autres nations qui font partie du Royaume-Uni (Ecosse, Pays de Galles et Irlande du Nord). Chaque entité étant en effet assez indépendante en matière de Santé publique, et ces dernières préférant y aller plus "slowly" sur la levée des restrictions.


A lire aussiCoronavirus en Espagne : la Catalogne réimpose des mesures pour freiner la hausse des cas de Covid-19


 

Extrait de l’allocution du Premier ministre britannique (5 juillet)

Royaume-Uni : Boris Johnson annonce la fin du port du masque pour le 19 juillet (anglais)

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Traduction de Boris Johnson, Premier ministre britannique, le 05 juillet 2021 à Londres :
"Il ne sera plus nécessaire que le gouvernement donne des instructions aux gens pour qu’ils travaillent à domicile. Les employeurs pourront donc commencer à planifier un retour au travail en toute sécurité. Il n’y aura plus de certificat Covid exigé comme condition d’entrée dans un lieu ou un événement. Bien que les entreprises et les événements puissent certainement utiliser les certifications et que l’application NHS (système de santé publique) vous donne un laissez-passer covid comme moyen de montrer votre statut Covid."
"Nous essayons de passer d’un système de règles gouvernementales très élaborées à un système dans lequel nous comptons sur les gens pour qu’ils exercent leur responsabilité personnelle et suivent les conseils, conscients que, comme je l’ai dit, cette pandémie est loin d’être terminée."

"Ce que nous avons réalisé avec le déploiement du vaccin nous a placés dans une position très forte par rapport à de nombreux autres pays en termes de mur de protection, mais nous devons rester, nous devons rester prudents et je pense que c’est pourquoi, vous savez, je demande aux gens de penser de cette façon."
"Reconnaissant la protection offerte par deux doses de vaccin, nous travaillerons avec l’industrie du voyage afin de supprimer fin à la quarantaine obligatoire pour les personnes totalement vaccinées arrivant de pays de zone orange, et le ministre des Transports fera le point plus tard dans la semaine."

Sur le même sujet

L’argent du contribuable britannique dilapidé dans des contrats douteux dans la lutte contre le Covid-19

Coronavirus : bientôt plus de quarantaine pour les Britanniques vaccinés revenant de plusieurs pays touristiques

Coronavirus