Chroniques

Une pour toutes, toutes pour une : la partie de chasse synchronisée des araignées sociales

Vous ne verrez plus jamais les araignées comme avant. Même arachnophobe, vous ne pourrez qu’être fasciné par l’organisation de ces espèces qui chassent en groupe. Par exemple, les araignées Anelosimus eximius qui vivent en Guyane. Leurs colonies peuvent compter des milliers d’individus, jeunes ou moins jeunes, les parents comme la descendance, qui collaborent pour fabriquer des toiles énormes, jusqu’à plusieurs mètres cubes. Une de leurs caractéristiques est qu’elles vivent toute leur vie en société et qu’à aucun moment, elles ne se dispersent. Elles sont très douées pour assaillir leur proie de façon synchronisée. Comment font-elles ? Une équipe du Centre de recherches sur la cognition animale (CNRS/Université Toulouse III-Paul sabatier) vient d’identifier les mécanismes qui gouvernent cette chasse à l’individu convoité.

Pendant la chasse, ces araignées sociales alternent leurs phases de déplacement et d’arrêt à l’unisson lorsqu’elles se dirigent vers leur proie. Plus que ça, elles décident de se déplacer en fonction de l’intensité relative des vibrations émises par la proie et les araignées en mouvement. Cela permet à tout le groupe de s’adapter rapidement à tout changement de taille de proie ou de nombre d’araignées impliquées dans cette chasse collective.

Pour modéliser les déplacements des araignées vers leur proie, l’équipe de chercheurs s’est rendue sur le terrain, en Guyane française. Violette Chiara, première auteure de la publication, était doctorante lors de la recherche : "On a filmé ces colonies, et pour cela, on a eu besoin de déclencher les chasses. On a fait ça grâce à un leurre, une proie artificielle qui vibrait sur commande, créé exprès pour ces expériences en laboratoire, et on a filmé tout cela. De retour au laboratoire, on a regardé pour chaque image qui constituait cette vidéo, la position de chacune des araignées, et bien sûr, la position de cette fausse proie. On a pu calculer, pour chaque individu la distance entre une araignée et tous ces camps spécifiques, et on a pu savoir également si ces camps spécifiques étaient en mouvement ou à l’arrêt. Et donc, on a pu estimer la quantité de vibrations que chaque araignée recevait, que ce soit de la part de ces camps spécifiques ou de la part du leurre."

Un deux trois soleil…

Et qu’ont-ils découvert de particulier, nos modélisateurs de partie de chasse sur toile ? Un modèle de synchronisation parfaite : "Chaque individu arrive à se mettre dans le rythme et à participer à cette synchronisation sans qu’il y ait aucun leader", explique Violette Chiara. "Ça veut dire que ce n’est pas une araignée qui va diriger les autres, mais que chaque individu a exactement la même information que ses voisins à tout moment. Ce qu’on a démontré avec notre étude, c’est que les araignées, ce qu’elles vont faire, c’est s’avancer et s’arrêter par à-coups mais toutes exactement en même temps et donc, cette phase d’arrêt pendant laquelle toutes les araignées sont parfaitement immobiles, va permettre de détecter la proie. Ce qui va se passer, c’est que si toutes les araignées bougent en même temps sur la toile, ça va faire énormément de vibrations et donc, ça va masquer les vibrations qui sont produites par la proie. Or, les araignées ont besoin de ces vibrations pour trouver la proie. Donc, elles vont toutes s’arrêter et voir à ce moment-là les seules vibrations qui persistent sur la toile, qui sont celles de la proie. Pendant ces phases d’arrêt, ça va permettre aux araignées de voir la proie."

Un peu comme dans ce jeu d’enfants baptisé "Un deux trois soleil" où tous les participants s’immobilisent en même temps, mais là, pour ne pas être vus du meneur de jeu qui se retourne mais compte en leur tournant le dos. Ici, la proie n’est pas le participant, mais le meneur de jeu et les gagnantes, sont les joueuses, capables de s’immobiliser de façon synchrone et d’avancer en parfaite harmonie vers la proie.

Pas comme les fourmis

Quand on pense à des modèles d’organisation sociale, l’exemple des fourmis vient souvent s’imposer. Très médiatisé, ce type de division du travail n’a cependant rien à voir avec celui des araignées sociales. Raphaël Jeanson, Directeur de Recherche FNRS et coauteur de l’étude : "Un des attributs des fourmis est l’existence d’une division du travail reproductif, avec une reine qui accède à la reproduction, alors que chez les araignées sociales, toutes les femelles peuvent pondre. Après, il y a des formes de coopération qui sont plus remarquables chez les araignées sociales, comme celles décrites dans notre article, que celles qu’on peut trouver dans certaines colonies de fourmis. Mais la caractéristique principale des fourmis et qui est commune à certaines espèces d’abeilles ou guêpes ou les termites, avec l’existence d’une division du travail reproductif, est absente chez les araignées sociales."

Centre de Recherches sur la Cognition Animale Toulouse

Compétition ou coopération ?

C’est presque une question philosophique qui se pose en marge de cette recherche : est-ce "une pour toutes, toutes pour une", ou bien "chacune pour soi" et le groupe s’aidera ? Les araignées sociales s’occupent de la toile toutes ensemble, les femelles s’occupent de bébés qui ne sont pas les leurs, soit autant de signes de collaboration. Mais au moment précise de la chasse ? "Ce qu’on voit, c’est que les araignées ne s’arrêtent pas parce qu’elles veulent aider leurs congénères", explique Violette Chiara, "mais en fait, elles ont besoin de s’arrêter. Ce qu’on voit aussi, c’est que juste après l’arrêt, l’objectif pour chacun des individus va être de se déplacer le plus vite possible vers la proie." Comme il y a des avantages à être le premier à arriver soir la proie, la question de la part de compétition et de coopération dans cette synchronisation s’impose. "C’est probablement un peu des deux", estime Violette Chiara.

Une belle métaphore de la vie sociale humaine, donnée par les araignées. Derrière la toile, une réflexion sur la vie en société.

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