Une pépite noire. Melvile : L'histoire de Saul Miller.

Melvile. L’histoire de Saul Miller
21 janv. 2016 à 15:15Temps de lecture5 min
Par Thierry Bellefroid

Une ville imaginaire tapie au fin fond d’immenses forêts. La violence des éléments qui déteint parfois sur les hommes. Des bouts de vie tourmentées, entre besoin de transmission et combat contre des chimères. Des personnages aux failles immensément touchantes. Du suspense. Du mystère. Bienvenue à Melvile, au carrefour entre Twin Peaks, Shining et Funny Games.

 

Marqué par les grands écrivains américains, baigné par les voyages qu’il a effectués en Amérique du Nord - notamment pour l’illustration d’un guide Lonely Planet sur Montréal et le Québec -, Romain Renard s’est lancé dans une trilogie ambitieuse dont paraît ce 22 janvier le deuxième volume. Tous les albums peuvent se lire séparément, ils ne sont pas une suite les uns des autres. Ils ont toutefois un point commun : Melvile, une ville de cinq cents âmes, un trou-du-cul du monde qui a vécu son âge d’or grâce à l’essor de ses scieries. On y vit entre soi, personne n’y vient, ou presque. Cette bourgade paumée, Romain Renard l’a imaginée, il en a même tracé la carte, vous pouvez la découvrir sur les pages de garde de l’album. Mais l’auteur bruxellois a poussé plus loin sa démarche. Il décline Melvile en micro-histoires sur le site dédié à sa série ou sur l’application gratuite où il convie ses lecteurs. On y découvre de petites nouvelles concernant les autres habitants de ce gros bourg, ceux qui ne sont pas au centre de l’un des trois albums. On peut aussi se balader dans ses rues, comme dans un Google Street View, et bien d’autres choses encore puisque pour chacun des albums, ce sont plusieurs mois de travail que Romain Renard consacre à la partie numérique de réalité augmentée. Ajoutons que ce talentueux auteur est aussi musicien, compositeur, chanteur et interprète. Pour la deuxième fois, il accompagne non seulement la sortie de son album d’une B.O. disponible sur les grands sites de téléchargement musical, mais aussi d’un spectacle complet. Avec deux comparses, il imagine sur scène le prolongement concret de son univers graphique, sous un écran géant où défilent dessins, boucles d’images, roughs ou photos de repérages.

Pour lire un extrait de Melvile 2

Tout cela n’aurait qu’un intérêt anecdotique si le produit de base - la bande dessinée - avait peu de qualités. Or, c’est tout le contraire. Dans les deux récits de Melvile publiés à ce jour, Renard montre tout d’abord une maîtrise parfaite de la narration et du découpage. C’est un grand raconteur d’histoires qui nous convie à suivre le destin de quelques-uns des habitants de sa ville imaginaire. Le décor est prépondérant et ce décor, c’est avant toute chose la forêt, omniprésente. Romain Renard se place ainsi dans la tradition du nature writing, un courant littéraire créé par le philosophe Thoreau (dont une biographie existe en bande dessinée chez le même éditeur). Ce courant au départ très écologique et très politique s’est depuis considérablement diversifié. Aujourd’hui, on pense d’abord à David Vann et à son glaçant Sukkwan Island ou à Ron Rash (Les légendes d’automne), voire aux romans de James Welch (le côté naturaliste indien en moins ici). D’un certain côté, on retrouve aussi cette préoccupation de la nature chez... Melville, avec deux "l" dont le nom ne peut être tout à fait étranger à celui choisi par l’auteur de BD pour sa série. Ou encore chez Kerouac, Corman McCarthy et bien d’autres encore. Mais le "pape", celui auquel Romain Renard paye manifestement son tribut, c’est Jim Harrison (Légendes d’automne). L’intérêt n’est pas seulement de magnifier la nature et de montrer que l’homme est peu de choses face à sa majesté. Il réside aussi dans la crudité et la rudesse des relations entre humains hors de cité, hors de la technologie.

MELVILE 2 L'Histoire De Saul Miller.

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Pour autant, on retrouve de nombreuses autres influences littéraires dans cette bande dessinée d’une grande maîtrise formelle. Ainsi, de Faulkner à Dashiell Hammett et de Carver (le côté centré sur les personnages) à Stephen King, L’Histoire de Saul Miller (Miller, est lui-même un nom relié à la grande famille des auteurs américains !) est un condensé de genres. À mi-chemin entre l’étrange, le suspense, le livre initiatique, la quête de sens, le polar. Tout cela traverse l’histoire de ce professeur, passionné d’astronomie, seul intellectuel de son petit bourg et qui semble prendre tout le monde de haut. Un personnage qui aurait dû nous paraître antipathique, mais que son rôle de tuteur bénévole auprès d’une petite fille nous rend éminemment attachant. Romain Renard sait y faire : le passé de Saul va le rattraper, et il faut que nous l’aimions pour assister à sa déchéance avec empathie. À la manière terriblement efficace d’un Hanneke au cinéma, il introduit un duo de chasseurs dans la forêt, deux personnages pervers, qui se présentent à Saul avec une obséquiosité suspecte. C’est ce décalage entre des manières presque polies et un sous-texte inquiétant qui distille très vite son côté anxiogène chez le lecteur.

Avec un sens parfait du tempo, Romain Renard fait monter l’angoisse, tend les nœuds du suspense, brouille les pistes, retourne le lecteur comme un gant quand il le faut. Mais tout cela n’est que poudre aux yeux. Derrière ce thriller un peu glauque, il y a une quête personnelle, cette réflexion sur les faux-semblants, l’orgueil, les identités que nous nous construisons. Et surtout, ce questionnement sur les racines. Qui sommes-nous ? est au final la question essentielle à laquelle nous renvoie l’auteur. En guise de conclusion, il esquisse une réponse. Pour savoir qui nous sommes, il faut remonter la rivière. Et c’est là que les premières pages, muettes, prennent véritablement tout leur sens. On serait presque tenté de relire tout le livre…

Les décors de Melvile sont très réalistes, on pourrait même croire qu’ils sont presque photographiques, ce que permet le travail mêlant diverses techniques : crayonné, encrage au feutre, fusain et mise en couleur à la palette graphique dans une gamme chromatique très ciblée. Les personnages, en revanche, sont travaillés de manière beaucoup plus " épaisse ", mais avec une palette d’expressions extrêmement nuancée qui leur permet de jouer toute la partition écrite pour eux par l’auteur. On sort de ces deux cents pages avec le sentiment d’avoir vécu l’histoire de l’intérieur. Romain Renard prouve qu’il est l’un des quelques grands auteurs complets de la génération belge d’aujourd’hui, celle qui succède aux Comès, Schuiten et Yslaire. Avec des auteurs comme Dominique Goblet, David Vandermeulen ou Brecht Evens, il incarne le renouveau de la BD belge.

Le 25/01/16 : Livr(é)s à domicile reçoit Alain Lallemand

Thierry Bellefroid et l’équipe de Livr(é)s à domicile se sont rendus chez la lectrice Aurore Van Opstal en compagnie d’Alain Lallemand qui vient de publier chez Luce Wilquin son troisième roman " Et dans la jungle, Dieu dansait ". Tous se pencheront également sur le dernier roman de Patrick Delperdange qui publie pour la première fois dans la Série noire de Gallimard " Si tous les dieux nous abandonnent ". Sur La Deux à 22h45.

Sur le même sujet

Bernard Yslaire reçoit le Grand Prix Diagonale pour l'ensemble de son oeuvre

Articles recommandés pour vous