Cinéma

Stephan Streker, l'interview pour "Noces"

Stephan Streker
10 mars 2017 à 15:02 - mise à jour 10 mars 2017 à 15:02Temps de lecture9 min
Par Gorian Delpâture - Tellement Ciné

Le journaliste, consultant football et réalisateur Stephan Streker est de retour avec un film percutant, à l’instar de son précédent, "Le Monde nous appartient".  Il aborde la question de la place de la femme autour de thèmes d’actualité comme l’intégration et la pression sociale d’une communauté.  "Noces", un drame poignant qui révèle la jeune Lina El Arabi aux côtés d’Olivier Gourmet.

Interview

Stephan Streker, on vous connait bien en Belgique comme réalisateur, comme journaliste, et justement est-ce plus le journaliste qui s’est d’abord intéressé à l’affaire de Sadia Sheikh en 2007 quand elle a débuté plutôt que le réalisateur de film à ce moment-là ?

Stephan Streker : En fait l’histoire vraie à l’origine ne m’intéressait pas tout à fait.  Je trouve évidemment que c’est une histoire incroyable mais tout a changé le jour où j’ai appris que le frère adorait sa sœur.  J’ai appris ça assez récemment par des gens qui les connaissent bien et je me suis dit alors c’est une histoire absolument incroyable à raconter. S’il y a de l’amour entre les membres de la famille et particulièrement entre le frère et la sœur, c’est une histoire digne d’une tragédie grecque parmi les plus invraisemblables.  Ça témoigne surtout du fait que chaque personnage est le fruit et le siège d’enjeux moraux extrêmement puissants.  Et puis aussi je me suis dit que si l’amour est le sentiment le plus puissant qui existe, il peut y avoir dans certaines circonstances d’autres forces qui défient toute raison et ça m’intéressait aussi de tutoyer ça, de montrer ça.  De ce point de vue-là, je pense que le film dit quelque chose d’aujourd’hui.  Et puis surtout c’est une tragédie grecque de 2017. 

NOCES Bande Annonce (Film Adolescent Français - 2017)

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C’est une des forces du film, même si on sait comment ça se termine, on sait qu’il y a peut-être des gens plus méchants que d’autres, mais chez vous, dans votre film, on a de l’empathie pour un peu tous les membres de la famille.   C’est une force de narration.

Je pense que c’était très important de comprendre à tout le moins les motivations de chacun, je ne parle pas des actes de chacun évidemment, mais à tout le moins les motivations. C’est Jean Renoir qui disait : " Dans mes films il n’y a jamais de méchants parce que chacun a toujours ses raisons " et c’est vraiment ce qui a présidé l’écriture de "Noces". Je me suis toujours mis dans la position de comprendre les motivations de celui qui parle. Au moins de le comprendre le mieux possible.  Et pour ça c’était très important d’être le plus respectueux à la fois de la tradition et des valeurs de chacun.  Evidemment le personnage principal de Zahira c’est le personnage que je comprends le plus naturellement, mais c’était plus important, beaucoup plus fort je trouve pour le film d’être capable de comprendre tout le monde. 

Justement, dans ce cadre-là, même si on comprend tout le monde, l’issue est quand même dramatique, est-ce qu’on peut quand même faire un film comme celui-là et ne pas faire un film moral ?  Ou est-ce que ça reste un film moral ?

Ce en quoi je crois le plus c’est le point de vue. Je crois qu’un artiste doit avoir un point de vue.  A la limite on pourrait presque le dire pour n’importe quelle expression artistique, si l’artiste a un point de vue alors il y aura sans doute un intérêt et en tout cas s’il n’y en a pas, il n’y a pas d’intérêt.  Ça c’est sûr.  Le point important est cette notion de point de vue.  J’en ai un, je pense qu’il est très affirmé dans "Noces".  Mais pour ce qui est du jugement moral, je pense que le jugement moral appartient au spectateur.  J’ai voulu faire un film qui laisse le spectateur intelligent et libre, c’est ça mon ambition. Et d’ailleurs je crois que le jugement moral appartient au spectateur, c’est logique parce que ce jugement moral en dira plus sur lui que sur le film.  Un peu comme dans la vie, si vous avez un avis que vous exprimez sur telle personne, cet avis en dira plus sur vous que sur cette personne. 

Noces, de Stephan Streker
Noces, de Stephan Streker DR

On vit une période où on parle beaucoup de religion, notamment des défauts de la religion ou de l’impact que la religion peut avoir dans nos sociétés. Votre film arrive à point nommé pour parler de ça, est-ce facile de traiter de religion au cinéma aujourd’hui ?  Ou est-ce dangereux et sensible ?

Je comprends parfaitement la question, moi je me la suis posée à l’envers. Ce qui a vraiment été le moteur, ce qui m’a intéressé, ce qui m’a passionné, c’est l’histoire à raconter.  Jamais je ne me suis dit : " Je vais traiter d’un problème religieux, je vais traiter de la double culture, je vais traiter du mariage forcé ".  Jamais.  Je voulais raconter cette histoire parce que c’est une histoire fabuleuse à raconter, où l’intime de chaque personnage me permet vraiment de raconter quelque chose de fort et qui peut emporter tout.  C’est très rare d’avoir une histoire aussi forte que celle-là.  Alors par rebonds je traite de tous ces sujets évidemment. Il ne faut pas se masquer et se voiler la face, oui j’en parle et je traite le sujet mais ce n’est pas ça qui l’a déterminé.  J’ai cru au début que c’était une problématique religieuse.  Assez vite j’ai changé d’avis.  J’en ai été convaincu par les gens de la communauté belgo-pakistanaise que j’ai rencontrés, qui m’expliquaient que c’était plus un problème de tradition.  Ça n’a rien à voir avec la religion, c’est la tradition.  D’ailleurs c’est vrai que le personnage principal, le personnage de Zahira est musulman et reste musulman en toutes circonstances.  Et même dans le film au moment où elle est le plus en rupture avec les valeurs de sa famille, en rupture avec la tradition, elle reste croyante.  Sa foi n’est jamais questionnée.  Elle n’est pas en rupture vis-à-vis de la foi.  Le vrai problème n’est pas religieux.  A ce sujet d’ailleurs, quelqu’un m’a expliqué que dans la communauté pakistanaise, au-dessus de la religion il y a la tradition, mais au-dessus de la tradition il y a l’honneur. Et effectivement tout le monde était d’accord là-dessus. 

Noces, de Stephan Streker
Noces, de Stephan Streker DR

Oui, on parle de crime d’honneur.

On a inventé cette notion complètement atroce, pour laquelle je n’ai pas de mots, de crime d’honneur, alors qu’entre nous, ça c’est mon point de vue, ce n’est même pas dans le film, c’est entre nous, je crois vraiment que l’honneur c’est un problème d’ego.  Je pense que l’honneur c’est de l’ego et que l’ego c’est l’ennemi en toutes circonstances.  C’est mon point de vue.  Mon avis moral d’être humain.  Mais au-dessus de l’honneur il y a une autre notion, je pense que c’est très vrai, c’est une dame pakistanaise qui m’a dit ça : " Vous savez, encore au-dessus de la religion il y a la tradition, au-dessus de la tradition il y a l’honneur et au-dessus de l’honneur il y a encore quelque chose ".  Je me dis : " Mais qu’est-ce que c’est ? ".  Et elle me dit : " Sauver les apparences ".  Et je pense que c’est très vrai.  Parce qu’en fait si on sauve les apparences, l’honneur est protégé et si l’honneur est protégé la tradition est respectée.  La tradition est respectée, il n’y a pas de problème religieux.  Si on sauve les apparences, c’est bon.

Noces, de Stephan Streker
Noces, de Stephan Streker DR

Parlons un petit peu du casting, avec Lina El Arabi qui joue le rôle principal, vous avez choisi une Française d’origine marocaine, pas une Pakistanaise.  Est-ce que c’est une volonté délibérée ou un pur hasard de casting de ne pas avoir trouvé une Pakistanaise ?

On a tout cherché.  Le problème c’est que j’avais mis un cahier des charges un peu élevé.  J’avais écrit à mes producteurs un peu comme un enfant qui écrit au Père Noël, j’avais dit : " Je veux une actrice de 18 ans, débutante absolue, crédible en pakistanais, francophone, et j’ai mis qui soit comme Elisabeth Taylor ".  J’avais écrit Elisabeth Taylor en grand.  En majuscules.  Pourquoi ? Parce pour moi Elisabeth Taylor est une des plus grandes actrices qui ait jamais existé, c’est une immense tragédienne, c’est tout ce que j’aime en fait. Quand on la voit dans "Une chatte sur un toit brûlant", on se dit qu’on ne va pas la dominer. Et c’est ça qui m’intéresse.  Vous devez savoir qu’assez bizarrement je trouve qu’il y a pas mal d’actrices françaises, c’est des choix, c’est purement personnel, elles baissent la tête.  Et Lina El Arabi n’a pas ça du tout.  Lina El Arabi a un port de tête haut, ce qui est très rare déjà.  L’attrait que j’ai eu pour elle ça a été ça.  Ensuite, le miracle, c’est qu’en travaillant je me suis rendu compte, alors qu’elle n’avait jamais rien fait, qu’il était possible de travailler avec elle et qu’elle se révèle être une grande actrice, ce que je pense vraiment qu’elle est, et qu’elle est dans le film.  Mais le départ a été ce port de tête.

Noces, de Stephan Streker
Noces, de Stephan Streker DR

Le frère, dont j’ai oublié le nom, c’est Sébastien…

Houbani. 

Comment vous l’avez trouvé ?  Il est plus âgé que le rôle, je pense qu’il a une trentaine d’années…

D’abord, il m’a un peu bluffé parce qu’il a un peu menti sur son âge. Je ne vérifie jamais les cartes d’identité.  Moi ce que je voulais c’est qu’il soit crédible en grand frère et c’est exactement ce qu’il est.  Et le miracle c’est que Sébastien je l’ai trouvé tout de suite, et c’était très bien parce qu’on a travaillé énormément en amont, j’aime beaucoup répéter, on a eu la possibilité de chercher sur le plateau et c’est important qu’on se sente prêt.  C’était le contraire pour Lina.  Et je pense que ça nous a servi énormément parce qu’elle n’a pas eu le temps de se poser trop de questions.  D’avoir le trac.  Je crois très fort que quand on lance un attaquant face au but, si jamais il réfléchit ce n’est pas bon. Je pense que c’est très bien quand il ne réfléchit pas.  Lina a eu cette chance-là.  Je dirais d’elle que c’est quelqu’un qui était tombé dans la mer, elle a commencé à nager.  Je pense que le fait qu’il n’y ait eu qu’une semaine entre le moment où on a décidé que c’était elle et le début du tournage, ce qui est évidemment délirant, c’est un peu une folie, mais bon la vie c’est aussi une folie, ça nous a servi et ça l’a servie elle, fort.  Parce qu’en plus le travail qu’elle a dû faire était très concret, elle devait apprendre l’Ourdou en phonétique, donc il y avait plein de choses à faire, très concrètes, donc elle a eu le temps de…en fait je pense qu’elle ne s’est rendu compte de l’énormité de tout ce qui l’attendait que le dernier jour de tournage. 

Noces, de Stephan Streker
Noces, de Stephan Streker DR

Et le travail avec Olivier Gourmet ?  Racontez-nous un peu.

Pour Olivier Gourmet, c’est un peu tricher parce que d’abord Olivier, c’est mon ami et en plus, je pense que c’est le meilleur acteur du monde.  Evidemment ça situe le niveau tout de suite.  Olivier, je l’adore.  C’est le deuxième film qu’on fait ensemble.  Il y a un contrat moral entre lui et moi c’est qu’il sera dans tous mes films.  Même son agent est au courant, j’ai croisé son agent par hasard, on discutait, il m’a dit : je sais.  Il sera dans tous mes films, déjà dans le suivant où il a le rôle principal.  Vous devez savoir une chose sur Olivier, c’est qu’Olivier est un acteur complètement instinctif et complètement technique. Normalement les deux s’opposent mais lui il a les deux.  C’est quelqu’un qui est ultra doué et qui en plus travaille beaucoup.  Ça fait beaucoup de qualités pour d’un seul homme.  En toute honnêteté je cherche encore son défaut. 

Quand on traite d’un fait réel, même si on change les noms, on change un peu les circonstances, est-ce que juridiquement on doit se protéger quand on est réalisateur de cinéma, est-ce qu’il y a des protections ?  Est-ce qu’on fait attention, il y a des choses qu’on ne peut pas dire, il y a un groupe d’avocats qui vous encadre ?

En fait la loi est assez bien faite… Cette histoire ici est inspirée de plusieurs histoires.  Evidemment que c’est inspiré de l’Affaire Sadia Sheikh, on ne va pas mentir, mais il y a plein de choses qui sont différentes.  Je prends le plus proche.  Le plus proche c’est le mariage sur Skype, là vraiment… En plus je suis très fier qu’on ait pu montrer quelque chose qui n’a jamais été montré au cinéma, c’est très rare d’avoir la chance, je ne peux pas mieux dire, de montrer quelque chose qui n’a jamais été montré.  Un mariage célébré par un Imam, en plus dans notre film c’était un vrai Imam, Pakistanais, sur Skype, c’est quand même quelque chose d’assez incroyable. On ne l’a jamais montré au cinéma, on a la chance de pouvoir le montrer dans "Noces".  C’est très proche de la réalité. Il y a plein de choses qui sont proches de la réalité.  En revanche il y a des choses très éloignées.  Par exemple le personnage de la grande sœur, extrêmement important dans "Noces", n’existe pas dans la vraie vie.

Il y a une petite sœur dans l’Affaire de Sadia.

Oui une petite sœur mais il y a deux grandes sœurs.  Bref, toujours est-il que ce personnage qui vient de Barcelone etc… et qui a aussi été mariée suivant la même tradition, pour laquelle ça s’est bien passé, ça a tout à fait été inventé.  Pour répondre à votre question, en fait comme c’est une histoire publique, il y a plein de choses qui sont des éléments publics. Il y a des choses que l’on peut faire, des choses que l’on ne peut pas faire.  Nous c’était très simple : on a fait lire la ligne du temps des événements et tout le dossier judiciaire par un avocat, qui a lu mon scénario et qui nous a dit si effectivement on était dans le cadre de la loi ou pas.  On était dans le cadre de la loi.  C’est Alain Berenboom qui a fait ce travail.

Cet appétit par rapport à cette violence du quotidien c’est quelque chose que vous aimez raconter ?  Que vous aimez traiter ?

La violence du quotidien ?  En fait je pense que la diaboliser c’est la rendre plus dangereuse.  Je ne dirais pas que ça me fascine, mais je pense qu’en tous les cas considérer que la violence serait extérieure à l’homme est une erreur philosophique.  Je pense qu’elle est inscrite en l’homme, elle est en lui comme d’autres éléments, et on doit vivre avec ça, et essayer de canaliser ça et trouver une solution par rapport à ça.  C’est peut-être un hasard si effectivement si dans deux films consécutifs il y a rapport avec un fait divers dont je suis quand même assez bien libéré mais je reconnais qu’effectivement c’est un lien avec un fait divers. 

Le prochain film avec Olivier Gourmet, il sera un criminel quelque part. Non ?

Vraiment pas du tout. C’est marrant parce que j’en ai deux et dans les deux non ça va… il est un peu tordu quand même, pas criminel, et dans l’autre il n’est pas tordu du tout.

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