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Sound of Korea (1/3) : la K-House est-elle prophète en son pays ?

17 déc. 2021 à 10:00Temps de lecture4 min
Par Guillaume Scheunders

En septembre dernier, 박혜진 Park Hye Jin dévoilait son premier album, Before I Die, plaçant la Coréenne parmi le trio de tête d’un genre que l’occident a désormais nommé K-House, aux côtés de Peggy Gou et Yaeji. Trois artistes qui partagent une similarité étonnante : elles ont acquis leur notoriété musicale en dehors de leur pays d’origine. Berlin pour Peggy Gou, New York pour Yaeji et Londres, puis Los Angeles pour la dernière. Il n’en fallait pas plus pour nous poser cette question : pourquoi cette house coréenne reçoit plus de succès à l’étranger que dans son pays d’origine ? On a mené l’enquête aux côtés de trois ressortissants du pays des matins calmes, à commencer par Julian Quintart, DJ, influenceur et présentateur TV belge basé en Corée.

Depuis quelques années maintenant, la Corée fascine le monde. Si elle a fait depuis longtemps ses preuves au niveau cinématographique, elle a évolué ces dernières années en termes de musique, dévoilant un patrimoine propre malgré une tendance ultra-commerciale. Une vague amorcée par le buzz mémorable que fut Gangnam Style et perpétuée aujourd’hui par les groupes de K-Pop. Mais depuis le milieu des années 2010, la K-House est entrée en jeu, avec ses deux premières égéries que sont Peggy Gou et Yaeji. La recette, elle est simple : des morceaux de musique électronique sur lesquels les productrices chantent en Coréen. "C’est assez fou, parce que dans le monde des musiques électroniques, il n’y a jamais eu un style où l’on chantait dans une langue autre que l’anglais qui a vraiment fonctionné. Surtout dans une langue que personne ne connaît", explique Julian Quintart, "Quand Peggy a sorti ses premiers sons sur Ninja Tune, ça a été une claque dans la gueule de plein de gens. Pour Peggy aussi d’ailleurs car je ne pense pas qu’elle s’attendait à ce succès lorsqu’elle a sorti Itgehane."

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Quel est le réel impact de la K-House ?

Nul n’est prophète en son pays, dit le célèbre dicton que l’on peut appliquer à la situation de la K-House. Car si tout porte à croire que le genre est porteur de l’identité Coréenne, ce n’est pas en Asie qu’il a explosé, mais bien en Europe et aux États-Unis. Peggy Gou a émigré à Berlin, Yaeji est née à New York et Park Hye Jin a fait ses classes à Londres avant de s’installer à Los Angeles. En Corée, la K-House, ou même la musique électronique au sens large, n’a presque pas d’impact si on la compare à l’industrie monumentale de la K-Pop.

Si Peggy Gou était restée en Corée, elle n’aurait pas eu un impact aussi important.

Mais le phénomène risque de changer, du moins si la tendance observée pour les précédents mouvements populaires se répète. "La Corée est en train de se dire que sa culture peut être cool. C’est drôle parce que presque tous les mouvements ont commencé à l’étranger. BTS était plus connu à l’étranger qu’en Corée au début, c’est seulement quand les Coréens s’en sont aperçus qu’ils ont eu le déclic. Pareil pour Gangnam Style qui n’était au début qu’une petite chanson. La temple food aussi, la nourriture des temples bouddhiste, a été connue grâce à Netflix. C’est la même chose pour Parasite et Squid Game, il y a un sentiment de fierté nationale de voir que les autres apprécient la culture. Si Peggy Gou était restée en Corée, elle n’aurait pas eu un impact aussi important", analyse l’ex-Aqualien.

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Un vecteur de vocations

La Corée se découvre petit à petit et évolue dans le bon sens, même si un long chemin reste à parcourir. Les grands noms de K-House ne sont pas encore considérés comme des superstars car la sphère musicale électronique ne bénéficie pas d’un regard positif de la population. "Il n’y a pas énormément de gens qui aiment la musique électronique ici. C’est un genre qui n’est pas encore considéré comme quelque chose de culturel. Les clubs sont encore vus comme des endroits malsains, il y a un niveau d’éducation par rapport à la musique électronique qui est très bas", déplore Julian. La musique est encore trop jugée "de niche" pour être appréciée dans ce pays où le conventionnel et le commercial restent la norme.

Mais même si le genre ne reçoit pas l’accueil qu’il pourrait espérer, il creuse petit à petit sa place en Corée et commence à intéresser un public toujours plus large. Et cela crée forcément des vocations. "Par rapport au moment où je suis arrivé, on voit de plus en plus de producteurs de musique, de jeunes qui veulent produire. Pour les Coréens, voir qu’une artiste comme Peggy Gou fonctionne à l’étranger, ça donne des envies, ça montre qu’il y a des possibilités de marchés. Mais tu ne pourrais pas vivre de ça en Corée."

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Enfin, un autre problème freine la progression de la K-House en Corée et il est directement lié à cette commercialisation à outrance de la musique dans le pays. Un bon nombre de jeunes producteurs sont attirés par une musique plus "underground" qui ne donne malheureusement aucune promesse de revenus. Et c’est là que l’industrie de la K-Pop entre en jeu, comme l’explique Julian Quintart : "En Corée, il y a un gros problème musicalement : dès que tu produis bien de la musique, tu peux aller produire de la K-Pop et tu peux devenir très riche de cette façon-là. Beaucoup de producteurs très talentueux se font avoir dès leurs débuts par l’industrie K-Pop. Ce sont souvent des jeunes qui se retrouvent face au dilemme de produire la musique qu’ils veulent sans rien gagner ou composer de la K-Pop et toucher beaucoup d’argent. Il faut avoir des boules et vraiment avoir une aisance financière pour pouvoir se permettre de ne pas virer vers la K-Pop."

Le deuxième épisode de cette série d’articles s’intéressera à nouveau à ce mouvement, vu cette fois-ci par les yeux de Richard Price, fondateur de la Seoul Community Radio, l’équivalent coréen de notre Kiosk Radio nationale, qui s’attèle à la promotion de la musique électronique à Séoul.

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