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Safia Kessas : « Chère Elena Osipova, vous criez que le peuple russe n’est pas le pouvoir russe »

En toutes lettres !

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Elle a été arrêtée il y a quelques jours par la police russe lors d’une manifestation contre la guerre en Ukraine. Elle s’appelle Elena Osipova et elle une figure du mouvement pour la paix en Russie. Pour " En toutes lettres ! ", la journaliste et réalisatrice, Safia Kessas a décidé de lui écrire cette missive.

 

Chère Elena Osipova,

 

J’ai découvert votre visage joliment marqué par le temps et votre silhouette modeste, lors d’un rassemblement contre la guerre en Ukraine. C’était il y a quelques jours, vous manifestiez à Saint-Pétersbourg, la ville où vous résidez. J’ai vu des policiers vous emmenez avec votre petit béret bleu, votre écharpe brune à carreau bien serrée et votre pardessus. Vous étiez emmitouflée pour vous protéger du froid et aussi de la bêtise répressive. J’ai découvert que vous étiez devenue un symbole du mouvement pour la paix en Russie. Vous à la destruction des arsenaux nucléaires dans le monde avec vos pancartes dessinées.

A 77 ans, on vous présente comme peintre et militante. On vous surnomme aussi "la grand-mère de l’opposition". Est-ce un bien ou est-ce un mal ? Oui, grand-mère c’est affectueux, mais c’est aussi réducteur. C’est comme si vous manifestiez en arborant la bonne odeur du savon à la rose, une gentille étiquette inoffensive dans un halo de douceur. Pourtant vous êtes en colère Elena, une colère saine, une colère légitime, une colère que l’on a envie de crier avec vous. Et cette colère, n’est pas nouvelle. Elena, oui, vous êtes une résistante.

Toutes celles et ceux qui ont déjà manifesté à Saint-Pétersbourg vous connaisse car vous n’avez manqué aucun rassemblement depuis près de deux décennies. Vous n’avez rien laissé passer à Vladimir Poutine.

Avec vous c’est l’histoire sombre de la Russie des oligarques qui défile, celle que nous n’avons pas assez regardé et qui explose au visage de l’Europe.

Parfois, seule, vous étiez dans la rue, pour réclamer des autorités russes "toute la vérité" sur la prise d’otages de l’école de Beslan qui a eu lieu en 2004. Les souvenirs de cet acte terroriste, sont remontés à la mémoire comme l’odeur des égouts qui fait suffoquer. 332 morts dont 186 enfants, dans un dénouement très controversé à l’époque en raison des manquements des autorités russes.

Vous étiez présente, encore, pour soutenir les " prisonniers du 6 mai ", ceux et celles qui avaient été arrêtés en 2012 alors qu’iels manifestaient comme plusieurs milliers de personnes, contre l’investiture au Kremlin de Vladimir Poutine pour un troisième mandat népotique présidentiel.

Vous étiez présente lors des rassemblements Stratégie 31, pour rappeler tous les mois que l’article 31 de la Constitution russe garantit la liberté de rassemblement.

Vous étiez déjà présente lors des rassemblements anti-guerres en soutien à l’Ukraine en 2014.

Et vous revoici aujourd’hui en 2022, comme figure d’opposition à Poutine, arrêtée comme des milliers d’autres opposants pour dire stop à la guerre en Ukraine, crier que le peuple russe n’est pas le pouvoir russe.

Pour chaque action, vous dessinez votre propre affiche. Ainsi, vous avez présenté deux corbeaux symbolisant " l’anti-guerre".

Vous avez dessiné cela après le meurtre de Boris Nemtsov, opposant russe populaire, abattu de quatre balles tirées à bout portant sur un pont à deux pas du Kremlin, en 2015 : la zone la plus protégée de Russie comme pour ajouter une dose de cynisme et de théâtralisation. Un sort qui fait lourdement penser à celui de la journaliste Anna Politkovskaïa, qui devait impérativement raconter ce qu’elle avait vu, peu importe ce qu’il en coûte.

Et vous, chère Elena, vous montrez ce que nous ne voulons pas voir. Pour cela, vous mêlez l’action à l’esthétique, la colère au raffinement, comme si ces deux univers se nourrissaient mutuellement.

Dans une interview donnée à un journal russe, vous dites avoir été influencée dans votre art, par les fresques du mystique Roublev. Elles sont imprégnées par la générosité, la spiritualité et le génie de l’artiste russe. Les fresques médiévales, riches en couleur et sereines de Roublev transmettent une idée d’humeur éclairée de victoire. C’est tout ce que vous nous inspirez, vous qui clamez ne pas croire en la " justice de la guerre ! "

Bien chaleureusement

Safia Kessas

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