Quel futur pour Hong Kong, 31 ans après Tiananmen ?

Un manifestant agite un drapeau colonial britannique le 1 juin 2020
03 juin 2020 à 16:31 - mise à jour 03 juin 2020 à 16:31Temps de lecture4 min
Par Laurence Brecx

Alors que le soulèvement populaire de Tiananmen était réprimé dans le sang il y a 31 ans, des parallèles sont-ils faisables avec le soulèvement qui secoue Hong Kong en ce moment ? Si le désir de liberté est évidemment comparable, nous avons posé quelques questions sur la situation actuelle à Philippe Paquet, journaliste et sinologue.

Jeudi on va commémorer le 31e anniversaire du massacre de Tiananmen. En principe une veillée a lieu à Hong Kong or elle est interdite cette année. En Chine, est-ce que l’on commémore cet événement ? Ou est-il complètement passé à la trappe dans la mémoire collective ?

Philippe Paquet : "Hong Kong est la seule ville de Chine ou de telles commémorations pouvaient se dérouler librement sous forme de rassemblements rituellement organisés chaque année dans la nuit du 3 au 4 juin. Cette année, c’est interdit pour des raisons sanitaires, mais c’est en même temps une aubaine pour les autorités locales et chinoises de voir cet événement embarrassant pour une fois annulé. Ailleurs en Chine de telles célébrations sont totalement interdites, les événements de juin 1989 sont frappés d’un tabou irrépressible. Il n’en est évidemment pas question dans les livres d’histoire, on n’en parle pas dans les médias officiels ou en toutes circonstances si ce n’est pour dénoncer ce qui est toujours un événement contre révolutionnaire qui a mis en danger l’existence du parti communiste et du régime mais la stabilité et la prospérité du pays tout entier. Les Chinois nés après 89 n’ont pour la plupart qu’une vague idée de ce qui s’est passé au printemps 1989, et ce qu’ils peuvent en savoir, ils l’ont appris sur internet ou grâce à des sources étrangères."

La révolte des démocrates a Hong Kong a provoqué l’adoption d’une loi de sécurité nationale, qui prévoit toute une batterie de mesures contre les activités terroristes, séparatistes, la subversion, les ingérences étrangères sur le territoire chinois. Est-ce qu’elle équivaut à mettre un couvercle définitif sur l’autonomie de Hong Kong ?

Philippe Paquet : "La loi sur la sécurité nationale, la plupart des Etats dans le monde en ont une. Dans le cas de la Chine, le problème pourrait venir de l’usage qui sera fait de cette loi. On peut craindre des abus. Qu’elle devienne la loi de la sécurité du Parti communiste chinois, qu’elle serve à réprimer toute forme de contestation politique à Hong Kong qui est la seule ville où l’on dispose d’une certaine liberté d’expression, de manifester, d’exprimer des opinions qui sont en contradiction avec celles du parti unique".

Cette loi n’étant pas encore finalisée, une certaine marche arrière est-elle envisageable ?

"Une marche arrière semble très peu probable, elle signifierait une terrible perte de face pour eux, de crédibilité, comment faire régner l’ordre après cela ? Impossible de désavouer des mesures radicales une fois quoi les a prises. La loi a été votée à l’unanimité moins une voix, donc les autorités font bloc derrière le pouvoir central, dès lors on voit mal comment la Chine pourrait revenir en arrière. La seule marge de manœuvre serait de voir à quel point elle servira réellement le but qui lui est assigné, à savoir, la sécurité nationale de Hong Kong et de la République populaire de Chine et pas pour réprimer toute forme d’opposition démocratique".

Dans ce cadre, quelle est la marge de manœuvre de Londres pour "faire plier" Pékin ?

"On ne voit pas comment la Grande-Bretagne pourrait exercer une pression efficace sur la Chine pour l’amener à reconsidérer ses positions et à retirer éventuellement cette loi sur la sécurité nationale. Sauf a mener une guerre commerciale ce qui est un peu l’option de Donald Trump. Mais rien n’indique que les Britanniques soient prêts à s’engager dans une telle voie. On sait tous que la "realpolitik" et les intérêts économiques priment en général dans les démocraties occidentales sur des considérations favorables aux droits de l’Homme ou à la démocratie.

Une éventualité serait d’encourager les migrations : on sait que Boris Johnson a proposé des millions de passeports aux Chinois d’Hong Kong qui voudraient quitter le territoire si la situation devait se dégrader. C’est un risque majeur pour l’ex colonie britannique de voir fuir ses cerveaux et ses investisseurs mais est-ce que s’engager dans une telle voix serait promouvoir les intérêts de Hong Kong ? On imagine évidemment la Chine saisir l’occasion pour dénoncer ce jeu mené par les Britanniques qui serait de ruiner le territoire d’Hong Kong en organisant la fuite de l’élite de sa population. C’est vraiment une arme à double tranchant que les Britanniques seraient amenés à utiliser dans ce cas de figure. Donc on voit mal comment d’autres pourraient exercer une pression efficace sur Pékin pour amener une situation plus favorable".

Est-ce qu’il y a un risque d’émigration massive des habitants de Hong Kong o vers la Grande Bretagne, avec la modification des passeports proposée par Boris Johnson, et de la loi sur l’immigration ?

Londres a changé son fusil d’épaule, c’est assez amusant à constater. Ce qui était inacceptable dans les années '80 quand se négociait le statut futur d’Hong Kong entre Londres et Pékin, à savoir l’octroi d’une véritable nationalité britannique aux résidents de la colonie, et l’octroi du droit d’asile, du droit de s’installer et de travailler au Royaume-Uni, c’était impensable à l’époque et aujourd’hui Boris Johnson propose effectivement d’octroyer des millions de passeports aux résidents de Hong Kong qui voudraient quitter le territoire. On imagine qu’un certain nombre de personnes vont profiter de l’occasion si elle se matérialise. Beaucoup vont prendre ce passeport si on le leur propose, comme une assurance vie d’une certaine façon, une garantie de pouvoir éventuellement partir le jour où il le faudra mais on peut imaginer que dans l’immédiat la plupart vont rester à Hong Kong c’est quand même leur cadre de vie, très différent de ce que pourrait être leur vie au Royaume-Uni.

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