Les Grenades

Quand les préjugés sexistes infiltrent la justice italienne

02 août 2022 à 17:05Temps de lecture5 min
Par Caroline Bordecq, correspondante en Italie pour Les Grenades

Le 7 juillet dernier, la cour d’appel de Turin a acquitté un homme condamné pour viol. Les motivations : la victime était saoule lors des faits et avait laissé la porte des toilettes ouvertes, ce qui aurait "invité" l’accusé "à oser".

Ce type de verdict n’est malheureusement pas une première pour la justice italienne. En mai 2021, l’Etat a été condamné par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour avoir multiplié les préjugés sexistes dans le cadre d’un jugement concernant une affaire de viol collectif. La cour d’appel de Florence avait jugé que l’orientation sexuelle de la victime, ses choix vestimentaires et ses activités artistiques et culturelles étaient des éléments déterminants permettant de remettre en cause sa crédibilité. Et d’acquitter les sept accusés.

Plus récemment, le 18 juillet dernier, c’était au tour du Comité pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes de l’ONU (CEDAW), interpellé par l’association féministe Differenza Donna, de condamner l’Italie pour la diffusion de stéréotypes et préjugés sexistes dans les tribunaux.

"La partie visible de l'iceberg"

Si certains cas parviennent à trouver un écho dans les médias, voire à remonter jusqu’aux instances internationales, ils ne sont que la partie visible de l’iceberg, estime la sociologue Flaminia Saccà, coordinatrice d’un projet de recherche sur les stéréotypes et préjugés de genre dans la justice et les médias en Italie.

Avec son équipe, la chercheuse a analysé près de 283 jugements entre 2010 et 2020. "Dans une culture encore patriarcale, les stéréotypes et les préjugés continuent d’influencer, même inconsciemment, le récit de la violence". Privant, plus souvent qu’il n’y parait, les femmes de justice, explique la sociologue.

La présence de ces préjugés et stéréotypes de genre sont d’autant plus visibles dans les cas de violence domestique et de viols, selon l'experte. L’analyse des jugements a permis de mettre en évidence que pour être crue, la victime doit répondre à un certain stéréotype de femme. "Plus la femme se rapprochera de l’image de la sainte [en opposition à la putain], plus elle sera crédible", explique Flaminia Saccà.

En ce qui concerne les violences conjugales, Silvia Lorenzino, une avocate spécialisée sur les violences contre les femmes, fait référence à "un problème culturel très italien" où la famille doit passer avant tout. "On ne comprend pas que les femmes veuillent sortir de certaines situations et on refuse qu’elles se rebellent", explique-t-elle.

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L’analyse des verdicts a également mis en lumière trois grands préjugés qui justifient la violence et conditionnent la justice : le conflit, la jalousie - considérés comme intrinsèques au couple - et le raptus [Du latin “rumpo” rompre, un raptus est une impulsion soudaine, comme celle que l'on croit à l'origine des féminicides, alors que ce n'est pas le cas].

Dans une culture encore patriarcale, les stéréotypes et les préjugés continuent d’influencer, même inconsciemment, le récit de la violence

Des préjugés et des stéréotypes

Autant de préjugés et de stéréotypes qui vont jusqu’à s’infiltrer dans la reconstruction des faits, au point de les déformer, explique Flaminia Saccà. Pour illustrer son propos, la sociologue cite un jugement dans le cadre d’un viol collectif, en 2015. Dans le verdict, on peut lire que si l’agresseur mettait la main sur la bouche de la victime c’était peut-être pour la réveiller, que lorsqu’elle lui disait "assez", c’était pour exprimer son désir et que quand il lui a dit "tais-toi salope", ce n’était pas par mépris.

Dans cet exemple, "si on s’en tenait aux faits – la femme est à terre, à moitié nue, l’homme lui met la main sur la bouche, elle lui dit 'assez' et il lui ordonne de se taire - ce ne serait pas difficile de reconnaître la responsabilité de l'agresseur. Ce n’est pas un roman, il fallait juste déterminer les faits", insiste-t-elle.

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Le recours à ces stéréotypes et préjugés a pour conséquence – inconsciemment ou non – d’atténuer la responsabilité du coupable. Et la victime devient alors en partie responsable. "On va commencer à creuser pour savoir pourquoi elle était habillée de cette manière, pourquoi elle avait bu, pourquoi elle était sortie avec le garçon et lui a donné de fausses idées", analyse Silvia Lorenzino.

C’est d’ailleurs cette même dynamique qui a porté au verdict du 7 juillet. Si la cour d’appel de Turin n’a pas nié que le fait s’est bel et bien produit, elle a refusé de le qualifier de viol. Assurant qu’en laissant la porte ouverte, la victime avait sa part de responsabilité.

On ne comprend pas que les femmes veuillent sortir de certaines situations et on refuse qu’elles se rebellent

Ce "victim blaming", le fait de culpabiliser et de responsabiliser une victime, commence parfois bien avant le procès, dans les commissariats. Et ne concerne pas seulement l’Italie. En France et en Belgique, où 70% des plaintes pour des faits de viol sont classées sans suite, les femmes ont pu en témoigner grâce au hashtag #DoublePeine.

Toutefois, Silvia Lorenzino ne veut pas généraliser : si certain·es juges rendent des jugements sexistes, ce n’est pas le cas de tous·tes. "Certain·es veulent faire le meilleur travail possible mais quelques aspects leur échappent car ils ou elles ne connaissent pas la thématique", constate-t-elle.

En effet, les préjugés et stéréotypes sont bien souvent renforcés par une méconnaissance des mécanismes de violence et de domination contre les femmes, empêchant une analyse correcte de la situation. Par exemple, "le mécanisme de la violence crée des comportements, comme le fait de recontacter un homme violent quand on a été victime, qui pourraient sembler absurdes dans un autre contexte", illustre Silvia Lorenzino.

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De même que les violences psychologiques ou encore économiques sont difficilement reconnues et prises en considération. Quant à la violence conjugale, qui est un processus de domination, elle est souvent assimilée à un simple conflit de couple, dans lequel les deux partenaires seraient sur un pied d’égalité.

Pour prévenir ces stéréotypes et préjugés, Silvia Lorenzino insiste donc sur la nécessité de renforcer la formation des professionnel·les de la justice.

En 2020, le Grevio (l’organe chargé de veiller à la mise en œuvre de la Convention d’Istanbul qui lutte contre la violence faites aux femmes) pointait les manquements de l’Italie à ce sujet. La Belgique, quant à elle, a introduit dans le Code judiciaire, en août 2020, l’obligation de formation en matière de violences sexuelles et intrafamiliales pour tous·tes les magistrat·es.

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