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Perquisitions chez Donald Trump : pourquoi le FBI pourrait bien entraver les plans de l’ex-président américain ?

Donald TRump, déménagement de la Maison-Blanche en janvier 2021, perquisition et manifestation à Mar-e-Lago le 8 août 2022.
09 août 2022 à 14:10 - mise à jour 13 août 2022 à 12:47Temps de lecture9 min
Par Kevin Dero

La justice américaine soupçonne Donald Trump d'avoir violé une loi américaine relative à l'espionnage. Elle a diffusé vendredi soir le mandat de la perquisition au domicile de l'ancien président américain à Mar-a-Lago en Floride, ainsi que la liste des documents saisis par le FBI (soit pour rappel, la police judiciaire et le renseignement intérieur), des documents confidentiels pouvant compromettre la sécurité nationale en font partie. 

Vue sur Mar-e-Lago (Palm Beach), en Floride, en 2018

Le tour du propriétaire réalisé par le FBI était loin de la visite de courtoisie. En tout cas pas selon Trump : "Notre nation vit des jours sombres, ma belle demeure, Mar-a-Lago à Palm Beach, en Floride, est assiégée et a été perquisitionnée et occupée par de nombreux agents du FBI", a-t-il déclaré le milliardaire dans un communiqué. "Ils ont même pénétré mon coffre-fort." Cette perquisition constitue une première dans l’histoire des States. On n’avait jamais été fouillé le domicile d’un ancien président. Trump continue dans l'"historique"…  

Ire présidentielle

L’exubérant ex-locataire de la Maison-Blanche dit pourtant avoir " travaillé et coopéré " avec les services gouvernementaux et ne décolère pas, parlant de perquisition " inutile et inappropriée".

Ils ont même pénétré mon coffre-fort

Sujet de notre journal de la mi-journée :

Si les enquêteurs s’affairent ainsi sur les affaires du bouillant milliardaire, ce n’est cependant pas pour rien. Du moins si on en croit nos confrères du New York Times

Donald Trump le 6 août 2022 à Dallas
Donald Trump le 6 août 2022 à Dallas 2022 Getty Images

Archives Nationales

Car dans les obligations que doivent tenir les anciens présidents américains, il y a ce qui s’appelle le " Presidential Records Act ". Il s’agit pour les anciens locataires du bureau ovale de conserver des mémos, lettres, notes, courriels, télécopies et autres communications écrites liées à ses fonctions officielles d’un président. Et de restituer ces documents aux archives nationales. Pour les conserver. Même pour de simples bouts de papier. C’est comme ça, c’est dans la loi.

Monuments à la gloire des présidents

Ensuite, certains présidents peuvent les consigner dans des musées (appelées bibliothèques présidentielles) portant leurs noms. Celles-ci, gérées par les mêmes Archives Nationales (NARA) se trouvent un peu partout aux Etats-Unis, dans les états respectifs des anciens présidents. On en compte vingt. Ainsi, Bill Clinton a la sienne à Little Rock (Arkansas), Eisenhower à Abilene (Kansas), Carter à Atlanta (Georgie), Obama et Lincoln en Illinois (Chicago et Springfield), Roosevelt à Hyde Park (Etat de New York)…  Trump, lui, n’a pas encore parlé de bibliothèque à son nom. Qu’à cela ne tienne, il doit restituer ses archives.

Inauguration de la bibliothèque George W. Bush à Dallas, au Texas, en 2013. Sont présents également les anciens présidents Barack Obama, Bill Clinton, George Bush (père) et Jimmy Carter.
Inauguration de la bibliothèque George W. Bush à Dallas, au Texas, en 2013. Sont présents également les anciens présidents Barack Obama, Bill Clinton, George Bush (père) et Jimmy Carter. 2013 Getty Images

Caisses et cartons

Or, le déménagement des Trump, on s’en souvient, s’était réalisé dans une période plus que trouble. Dans une espèce de phase de déni total, l’ancien chef d’Etat ne voulait pas s’avouer vaincu. Malgré cela, des boîtes, caisses et autres supports ont été transbahutés en janvier hors de la Maison-Blanche. A l’époque, on en a dénombré une quinzaine. Deux anciens conseillers ont ainsi décrit au Washington Post "un processus d’emballage frénétique" dans les derniers jours de l’administration, car Trump ne voulait pas faire ses bagages. Ces derniers nient cependant la nature malveillante dans ce déménagement (ils parlent de souvenirs, de cadeaux, de lettres de dirigeants mondiaux…).

Une photo du 20 janvier 2021 montre des assistants transportant des boîtes vers Marine One avant que le président américain Donald Trump et son épouse Melania Trump ne quittent la Maison Blanche le dernier jour du mandat de Trump, à Washington, DC.
Une photo du 20 janvier 2021 montre des assistants transportant des boîtes vers Marine One avant que le président américain Donald Trump et son épouse Melania Trump ne quittent la Maison Blanche le dernier jour du mandat de Trump, à Washington, DC. AFP

Les autorités supputent donc qu’une fuite de documents a été réalisée. Ce n’est donc pas seulement concernant l’enquête sur l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 que la perquisition en Floride a été menée, mais certainement aussi sur celle visant à déterminer s’il avait pris illégalement des dossiers gouvernementaux lorsqu’il a quitté la Maison-Blanche.

Amours, météo et documents classés

Alors, ce Trump aurait-il des penchants de receleur ? Des pistes peuvent nous éclairer…

Il m’a écrit de belles lettres, ce sont de magnifiques lettres. Nous sommes tombés amoureux

Dans le passé, on a pu constater que la classification de ses affaires en bonne et due forme n’était pas spécialement sa tasse de thé. Les archivistes ont ainsi constaté qu’il manquait à leur collection des lettres de Barack Obama et du leader nord-coréen Kim Jong-Un (on se souvient de ces fameuses " lettres d’amour " que se sont envoyé les deux comparses), ainsi que des cartes météo. Celles-ci avaient fait l’actualité lors du passage de l’ouragan Dorian en 2019. Donald Trump, devant les caméras, s’était emparé d’un feutre et avait " corrigé " la carte du très sérieux National Hurricane Center, faisant passer un état (l’Alabama) dans les zones qui devraient être touchées par l’ouragan. On pouvait trouver dans ces cartons également des documents classés "secret-défense".

Briefing de Donald Trump sur l’ouragan Dorian, le 4 septembre 2019 à la Maison Blanche (avec sa ligne au feutre noir).
Briefing de Donald Trump sur l’ouragan Dorian, le 4 septembre 2019 à la Maison Blanche (avec sa ligne au feutre noir). AFP or licensors

Une enquête avait été ouverte dès janvier concernant ces rapts de documents. Et les Archives Nationales avaient été récupérer les quinze caisses à Mar-a-Lago en janvier même, selon le Washington Post.

Toilettes bouchées

Au même moment, des révélations publiées par le New York Times faisaient état de pratiques assez… expéditives de la part du magnat de l’immobilier. Un journaliste assurait alors que le personnel de la Maison Blanche découvrait régulièrement des liasses de papiers qui bouchaient les toilettes, soupçonnant le président de vouloir se débarrasser de documents. Certains papiers auraient aussi été déchirés dans sa chambre, puis recollés par des fonctionnaires. A l’époque, des personnalités publiques se disaient " très préoccupées " par ces disparitions aquatiques. Des photos de notes jetées dans les latrines ont ainsi été diffusées récemment par des médias, tels CNN.

Bref, il pourrait ressortir des perquisitions de ce matin d’autres pièces importantes encore détenues par Donald Trump.

Futur "blockbuster"?

Notre pas très précautionneux président a éveillé le FBI et également les politologues américains. Et ce n’est pas rien. Car selon le New York Times pourrait bientôt débouler dans l’actualité un véritable " blockbuster de la vie politique américaine ".

De quoi s’agit-il ? Et bien, les experts se penchent en ce moment sur une obscure loi pénale qui interdit le retrait de documents officiels. La loi en question – la section 2071 du titre 18 du Code des États-Unis pour les plus pointilleux – considère comme un crime le fait qu’une personne qui a la garde de documents ou de dossiers gouvernementaux "dissimule, enlève, mutile, oblitère, falsifie ou détruit" de manière délibérée et illégale.

"Le Presidential Records Act est essentiel à notre démocratie, dans laquelle le gouvernement est tenu responsable par le peuple" a d’ailleurs déclaré l’archiviste des États-Unis David S. Ferriero dans un communiqué. De plus, selon l’historien présidentiel Lindsay Chervinsky, cela pêcherait aussi notamment en ce qui concerne la sécurité nationale. Si les dossiers et les documents ne sont pas divulgués, "cela pourrait poser un réel problème si la prochaine administration vole à l’aveuglette sans ces informations."

Donald TRump
Donald TRump AFP/BELGA

Trump risque gros

Un " crime " qui, s’il était avéré avoir été commis sciemment par Trump, pourrait lui faire encourir rien de moins qu’une interdiction d’occuper tout poste au niveau fédéral. Pour lui, cela pourrait être une véritable catastrophe. Car d’aucun ne se font pas d’illusions : le chef de file des Républicains à la coiffure fantasque serait dans les starting-blocks pour reprendre la Maison-Blanche en 2024.

Pour le dire en d’autres mots, si Donald Trump était accusé et reconnu coupable d’avoir retiré, dissimulé ou détruit des dossiers gouvernementaux en vertu de cette loi, il pourrait être frappé d’inéligibilité. Bye bye alors le rêve présidentiel…

En outre, il s’agit aussi d’une infraction passible d’une peine de prison. En 2007, par exemple, Donald Keyser, expert de l’Asie et ancien haut responsable du département d’Etat, a été condamné à une peine de prison après avoir avoué avoir conservé plus de 3000 documents sensibles – allant des classifiés au top secret – dans son sous-sol (selon le New York Times, cité par l’Express).

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Ouvrons ici une petite parenthèse. Chez nous, en Belgique, la conservation des archives, notamment en ce qui concerne les cabinets ministériels, n’a pas toujours été un de nos grands points forts. En 2014 et 2017, des voix se sont mêmes élevées pour dénoncer une belle déperdition dans ce domaine. Mais les choses semblent cependant avancer dans le domaine, comme on le souligne aux archives de l’Etat. Fin de cette chtite parenthèse.

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Le cas Clinton

Cette fameuse loi qui met le feu aux poudres du côté de Mar-a-Lago avait été réexaminée récemment. En 2015 pour être précis… Et, ironiquement, par le camp républicain. Car une autre personnalité bien connue était alors dans le collimateur de certains politiques du bord opposé : Hillary Clinton. Celle qui était alors secrétaire d’Etat (ministre des affaires étrangères) de Barack Obama et candidate à l’investiture démocrate avait en effet utilisé un serveur de messagerie privé pour communiquer. Chose qui avait fait bondir des Républicains, qui s’étaient demandé si ça ne la mettait pas hors-jeu pour la course à la Maison-Blanche. Opération ratée (Hillary Clinton n’a finalement jamais été accusée d’un quelconque crime lié à son utilisation du serveur).

Les cinq présidents ayant précédé Joe Biden dans un magasin de souvenirs moscovite en 2016 (illustration)
Les cinq présidents ayant précédé Joe Biden dans un magasin de souvenirs moscovite en 2016 (illustration) 2016 Anadolu Agency

Ils ont droit à quoi ces retraités ?

Si les anciens présidents ont quelques obligations (comme celles ci-dessus), ils ont surtout des droits et avantages. Ceux-ci sont stipulés dans ce qu’au pays de l’Oncle Sam on appelle le " Former President Act ". Des avantages pas piqués des hannetons, et qui sont parfois remis en question…

Harry S. Truman, en 1950 (lors d'une allocution radiophonique)

Petit retour en arrière. C’est après la présidence d’Harry Truman que la question a été posée. Le successeur à Franklin Roosevelt, président à la mort de ce dernier, le 12 avril 45, et qui sera en place jusqu’en janvier 1953, vécu plutôt chichement durant sa retraite. En effet, il ne percevait que sa retraite de militaire (112 dollars par mois). Les présidents, à cette époque, ne percevaient rien après leur(s) mandat(s). N’ayant pas de fortune personnelle et ne voulant pas s’offrir une carrière dans le privé, il écrit cependant un livre de mémoires (dont il ne perçut, à la fin du compte et ce malgré le succès commercial, qu’une somme assez modique). Outre Truman, on se souvint aussi qu’Ulysses Grant, au XIXe siècle, avait fini sa vie dans un certain dénuement. Pour ce qui est du prestige de la fonction et de l’image de l’Oncle Sam, ce n’était évidemment pas folichon.

Bref, c’est sous la présidence de Dwight Eisenhower que fut décidé par Washington le Former President Act. Soit, une rente annuelle de 25.000 dollars (pour la petite histoire, l’autre président encore en vie de l’époque, Herbert Hoover, accepta aussi la rente, surtout pour ne pas gêner Truman).

La nouvelle loi prévoyait aussi une protection à vie par le " Secret Service ". Le politique, son conjoint et leurs enfants jusqu’à 16 ans. Cette disposition fut ramenée d’une protection à vie à 10 ans en 1994, mais de nouveau rendue à vie en 2012, sous l’administration Obama.

Richard Nixon fut le seul président à renoncer à sa protection, c’était en 1985.

George W. et Laura Bush contemplent le portrait de l’ancien président, 19 décembre 2008
Richard Nixon, octobre 2973

Avantages

Actuellement, les anciens présidents bénéficient d’une pension d’environ 210.000 dollars par an (chiffre de 2020 – soit quelque 180.000 euros), soit le salaire d’un ministre. La compagne a aussi droit à une dringuelle de 20.000 dollars par an. Outre un magnifique portrait à la National Gallery, ils ont droit aussi à une assurance maladie, d’un secrétariat privé (avec quelques employés), de frais de voyages remboursés et le droit d’être soigné dans un hôpital militaire. Bref, on a calculé qu’un "ex " coûterait plus d’un million de dollars par an aux Américains.

Notons que si un chef de l’Etat devait être démis de ses fonctions, selon après impeachment, ces avantages tombent…

Loin des ténèbres

C’est donc loin d’être la misère noire après la Maison-Blanche. Ainsi, Jimmy Carter continua dans la vie diplomatique en aidant à résoudre les problèmes du monde. Il décrochera ainsi un Prix Nobel de la paix en 2002. "Je ne peux pas nier que je suis un meilleur ex-président que je n’ai été président" avait -il même déclaré.

Edition pas limitée

2004, Bill Clinton découvre son portrait dans l'aile Est de la Maison-Blanche

Bill Clinton et Barack Obama se sont lancés comme conférenciers. Touchant des sommes astronomiques (On parle de 500.000 dollars pour Clinton ou 400.000 pour Obama à Paris en 2017…), les anciens présidents font aussi dans les mémoires. Une terre promise d’Obama a affolé les ventes, Bush avait reçu 7 millions de dollars pour Decision Points et Clinton 15 pour My Live. Selon le New York Post, Trump aurait été approché avec une offre de 100 millions de dollars pour un futur bouquin…

Notons que George W. Bush, lui, fait aussi dans la peinture.

L’avenir est à la Fondation Trump ?

Bref, des affaires qui souvent roulent bien pour les ex-têtes de gondole du pays de l’Oncle Sam. Les sommes perçues sont placées dans leurs Fondations respectives, mais aussi dans les fameuses " bibliothèques présidentielles " dont nous vous parlions au début de l’article. Cela pourrait être une des solutions pour Donald Trump, comme le soulignait un politologue américain au Washington Post (cité par Le Figaro) : "La route est libre pour Trump de lever des sommes énormes pour améliorer son image".

Il pourrait donc avoir à y réfléchir si d’aventure la justice décidait de bloquer sa route vers son ancien bureau de Washington…

Etoile Trump sur Hollywood Boulevard
15 août 2021

Victimisation ?

Sous le coup d’autres affaires qui lui collent aux basques, Donald Trump n’en aurait donc pas fini avec la justice. Si nombre de Républicains ont déjà fulminé après le passage de la police fédérale à Mar-a-Lago, certaines personnalités mettent donc "en garde contre des poursuites judiciaires qui seraient immanquablement perçues comme politiques" comme le souligne l’Express. Au risque de raviver encore une fois un peu plus les colères des partisans de l’ancien président et d’élargir le fossé entre les deux camps, déjà béant pour le moment ?

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