Roland Garros - Tennis

Patrick Mouratoglou, coach de champion(ne)s

Patrick Mouratoglou avec Serena Williams à Roland-Garros
31 mai 2015 à 14:36 - mise à jour 01 juin 2015 à 05:47Temps de lecture5 min
Par Christine Hanquet

Votre livre s'appelle "Le Coach", et pas "L'Entraîneur". On découvre, à cette occasion, qu'il y a une différence entre ces 2 termes, que l'on avait tendance à confondre...

Le coach englobe l'entraîneur. L'entraîneur, c'est le technicien du tennis. Il va entraîner un joueur, il va faire une analyse de son jeu. Il va mettre en place des outils sur le terrain, des exercices, des modifications techniques, des conseils tactiques, pour faire évoluer le jeu du joueur. Le coach va plus intervenir sur l'être humain. L'être humain doit devenir plus performant pour progresser. Ne faire évoluer que le joueur de tennis et pas l'être humain, ça ne conduit pas là où on veut aller. Et pour avoir une réussite totale, il faut être capable d'agir sur les deux.

Quand on lit votre biographie, on a parfois l'impression que tout est, pas simple, mais évident. Que d'une pierre brute, vous allez forcément arriver à tailler un diamant...

Je ne sais pas si je vais forcément y arriver, parce que tout le monde a un potentiel qui est différent. Mais en tout cas mon métier, c'est d'exploiter le potentiel des gens, d'amener les gens au maximum de ce qu'il peuvent atteindre. Le coach, c'est celui qui va permettre à son client, qui vient lui demander un service, d'être le plus fort possible dans son domaine, d'être à 100% de son potentiel.

Beaucoup de choses passent par la communication. On a l'impression, bien qu'on ne vous prenne pas pour un gourou, que si on vient vous voir en vous disant qu'on ne va pas bien, vous trouverez les mots, vous verrez clair en nous...

Je ne sais pas si vous irez mieux après, mais vous n'irez pas plus mal, ça c'est sûr... Je l'explique dans le livre, le métier consiste d'abord à comprendre la personne qu'on a en face. Et pour la comprendre, on a des informations visuelles (l'aspect de la personne), et on a des informations autres. Il y a énormément d'informations non-dites, qu'on apprend à déceler. Et puis, il y a ce que la personne dit, son histoire, son vécu. Et quand on a tous ces éléments en main, on a une idée assez précise de cette personne et de ce qu'elle ressent. J'ai pas mal d'anecdotes. Par exemple, si je suis au restaurant avec un joueur dont je m'occupe, et qu'un événement se produit au restaurant, je sais exactement ce que mon joueur ressent. Et je ressens la même chose parce que j'arrive à me mettre totalement à sa place. C'est indispensable pour pouvoir emmener les gens là où ils veulent aller. Etre capable de les comprendre totalement, c'est arriver à actionner des leviers chez eux, pour les faire progresser, et parfois leur faire surmonter des choses qu'ils n'osent pas surmonter. On peut les accompagner.

Les gens se demandent certainement pourquoi Roger Federer a besoin d'un coach, pourquoi Serena Williams a besoin d'un coach. Mais jouer au tennis, c'est beaucoup plus que taper des coups droits et des revers...

C'est beaucoup plus que ça, bien sûr. Il faut qu'un joueur ou une joueuse garde la motivation tous les jours. Federer et Williams ont encore de la marge de progression, personne ne joue parfaitement au tennis. Il est très difficile de se juger, et le regard extérieur est très important. C'est un des volets. Et l'autre volet, c'est l'humain, trouver les mots pour mettre le joueur dans son état de performance au moment où il rentre sur le terrain, trouver les mots pour qu'il soit motivé, trouver les mots pour que sa confiance grandisse. Les êtres humains peuvent progresser dans tous les domaines toute leur vie. Et c'est pour ça que les coaches ont une véritable raison d'être. Ils participent au développement des gens. On a parfois l'impression que Serena est une machine. Ou Djokovic. Ou Federer pendant une longue période. Mais ils sont beaucoup plus fragiles qu'on ne le pense. Ils ont des hauts et des bas dans leur vie personnelle aussi; ils peuvent avoir des problèmes de motivation. Ils doivent se faire mal, parce que le sport de haut niveau nécessite de se pousser tous les jours. Et si on est seul, les bas peuvent devenir plus bas, on met peut-être plus de temps à surmonter ses problèmes. Si on a quelqu'un à ses côtés, on peut même peut-être éviter ces périodes de bas, on gagne du temps. Le travail qu'on fait, avec Serena, depuis 3 ans, et les résultats obtenus, montrent que cela porte ses fruits.

Votre route a croisé, à plusieurs reprises, celle de Yanina Wickmayer. Vous l'évoquez dans votre livre, et même si c'est assez bref, on sent, envers elle comme envers les autres joueurs dont vous vous êtes occupés, beaucoup d'amour. Il n'y a aucune critique envers une joueuse qui aurait pu être top 10 et qui n'est pas loin de la sortie du top 100...

Beaucoup d'amour, oui... Si je n'aimais pas profondément tous les joueurs avec lesquels j'ai travaillé, je n'aurais pas pu faire du bon travail. C'est indispensable pour entrer totalement dans l'histoire du joueur et dans sa vie. Pour arriver à penser comme lui, il faut l'aimer. Et il ne faut pas le juger, c'est un autre aspect très important. En ce qui concerne Yanina, il y a plein de choses qui n'ont pas été simples pour elle. Elle a été aux portes du top 10. Elle traverse depuis quelques années une période beaucoup plus difficile. Il y a eu des changements dans sa vie. Et quand il y a des changements fondamentaux, il y a un temps de digestion qui est très important. Mais j'ai vraiment l'impression que c'est quelqu'un qui va rebondir, parce qu'elle a une force mentale exceptionnelle, comme j'ai rarement vu. Ca fait un petit moment qu'elle est dans une période difficile, mais que je comprends...

Vous n'avez pas eu l'occasion de tenter vraiment une carrière de joueur professionnel. Si vous l'aviez fait, vous auriez écouté un coach comme vous ?

Oui. J'ai parfois été un coach très directif et dur, parce que c'était nécessaire, et que c'était cette relation-là qui allait permettre au binôme joueur/coach d'être efficace. Dans d'autres cas, mon comportement est totalement différent. Le rôle numéro un du coach, c'est se faire entendre. Ce n'est pas un devoir de l'élève d'écouter son coach, c'est un devoir du coach de se faire entendre. Il faut trouver les mots qui vont faire que le joueur va avoir envie de prendre ce que le coach a à lui donner, en lui faisant confiance les yeux fermés. Cela ne se fait pas forcément en force, loin de là. Et si j'avais eu un bon coach, je l'aurais bien sûr écouté.

Avec Serena, tout au début, vous avez dû poser quelques balises, "tu me dis bonjour, tu me regardes, tu me réponds". Ce n'était pas gagné d'avance...

Serena est quelqu'un qui a une énorme personnalité, qui est dominant. Elle ne le fait pas volontairement ni consciemment, mais elle assoit sa domination. Ce qu'elle fait très bien sur un court aussi, d'ailleurs. Elle l'a fait avec moi au départ, comme elle le fait avec tout le monde. Il était essentiel, pour que notre binôme fonctionne et pour qu'elle soit à l'écoute, que je lui montre qu'elle ne me dominerait pas et que c'est plutôt l'inverse qui se produirait. Il était important que je marque mon territoire tout de suite, ce que personne n'avait fait avec elle avant. Elle m'a dit qu'elle avait été sidérée par ça parce que c'était nouveau pour elle. Et je pense que c'est aussi pour ça que ça fonctionne.

Ca va être bizarre pour vous, après elle...

Sûrement, mais je n'y pense pas pour le moment parce que je suis 100% concentré dans le projet avec elle. Ce sera probablement difficile de travailler avec une autre joueuse. Mais il y a plein de bons joueurs... Et j'ai une académie. Je ne pense pas que je vais manquer de travail...

Ecoutez l'interview intégrale de Patrick Mouratoglou...

"Le Coach", par Patrick Mouratoglou, aux éditions Arthaud

Christine Hanquet, envoyée spéciale à Roland-Garros

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