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Olivier Luminet : "Certains effets de la crise sanitaire sur la santé mentale ne sont pas encore pleinement perçus"

Tendances Première : Le Dossier

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Depuis mars 2020, des scientifiques de l’UCLouvain, de l’UGent, de l’ULB et de la KULeuven analysent, à travers un baromètre, la motivation des Belges à respecter les règles liées à la pandémie de Covid-19, ainsi que leur bien-être psychologique. Après plus de 2 ans d’analyses, les scientifiques sortent un 41e et dernier bilan de la situation en Belgique avec des résultats encourageants, mais prudence...

Le Baromètre de la Motivation indique aujourd’hui que les Belges ont retrouvé leur sentiment de vitalité, grâce à l’autonomie retrouvée, et que les règles restantes sont bien respectées, parce qu’elles font sens. Quant à la vaccination, la motivation à recevoir une nouvelle dose dépendra de l’apparition ou non de nouveaux variants et de l’histoire personnelle de vaccination.

Le Baromètre de la Motivation évalue la santé mentale des Belges en ces temps de crise
Le Baromètre de la Motivation évalue la santé mentale des Belges en ces temps de crise UCLouvain, UGent, ULB, KULeuven

Ne pas refermer trop vite le chapitre santé mentale

Olivier Luminet, professeur de psychologie de la santé à l’UCLouvain, souligne la collaboration remarquable et extrêmement riche en enseignements autour du Baromètre de la Motivation. Des données ont été accumulées sur 500.000 personnes, sur le long terme, et l’étude va encore se poursuivre.

Ce qui le frappe le plus, c’est que cela a été un éternel recommencement. "Malheureusement, et surtout du côté politique, dès que les choses vont mieux, on referme le chapitre santé mentale et on referme la question de savoir comment faire face, dans l’avenir, à d’autres épidémies. C’est le côté un peu décevant, malgré tout le travail. On espère que ça ne reprendra pas, mais il n’y a peut-être pas encore assez de recul pour se préparer au mieux."

Chaque année, quand les choses ont commencé à se détériorer à la fin de l’été, tout le monde a fermé les yeux, jusqu’à ce que, à l’automne, on se trouve devant le mur. Alors que si on adapte les choses, si on les explique, on peut sans doute éviter ces moments extrêmement difficiles, souligne-t-il.

Un impact psychologique de longue durée

Les gestes barrières ont été un moindre mal que les gens ont accepté. Ce qui a été beaucoup plus difficile, c’est la réduction des relations sociales. Aujourd’hui encore, on observe les conséquences psychologiques de la pandémie sur la population.

Les gens qui ont respecté de manière extrêmement importante les gestes barrières présentent des impacts au niveau de leur santé mentale : anxiété, dépression, sentiment de solitude. Ils souffrent plus, parce qu’ils sont allés trop loin.

"Il y a chez certaines personnes une anxiété par rapport à la maladie, et quand elle atteint un certain niveau, c’est le phénomène de la cabane, dont on a beaucoup parlé. Ce sont des gens qui ont eu du mal et qui ont encore du mal à revenir dans la vie de tous les jours, à resocialiser. Cet impact se prolonge sur le long terme."

Des groupes fragilisés

Il a fallu plusieurs mois avant que la parole des experts en psychologie ne soit écoutée, tant au niveau politique qu’au niveau médiatique. Olivier Luminet pense que cela a conduit aux dégâts actuels.

"Il faut vraiment rappeler que tout le monde est touché. Les gens sont encore fatigués de ces années passées. Au niveau du décrochage scolaire, l’enjeu est immense. Les étudiants qui sont en Bac 3 à l’université ont connu 3 années de suite de Covid. Ils n’ont jamais eu d’année normale. Il faut vraiment prendre la mesure de l’aide nécessaire à apporter."

La prise de conscience du politique à ce sujet est bien réelle mais elle n’est peut-être pas encore suffisante. Le Plan Jeunes en santé mentale doit absolument être pensé sur le long terme, et pas de manière ponctuelle.

Même si notre dernier rapport montre que les choses vont mieux, c’est toujours au niveau de la population générale. Mais il faut se dire que les groupes fragilisés le sont très, très fort. C’est là que le problème est majeur.

Pour les adolescents et les jeunes adultes, très fragilisés, il faudra du temps pour récupérer cela. Et il faut surtout sortir de cette logique : rattrapons vite le temps perdu en termes d’apprentissage, en oubliant d’investir dans ce qui est important, les émotions, et qui devrait être appris à l’école.

Olivier Luminet observe un indicateur alarmant : la chute vertigineuse de la participation des étudiants aux cours, en particulier ceux de 3e Bac. Ils ne comprennent plus l’intérêt de venir en cours, de partager des moments relationnels, de discuter avec les autres étudiants, d’avoir une réflexion et des débats.

Quels outils mettre en place ?

Tout le monde ne réagit pas de la même façon, ce qui veut dire que les campagnes de prévention et de promotion, à l’avenir, doivent être bien ciblées par populations.

La santé mentale se décline sur plusieurs niveaux, il n’y a pas que celui du psychologue ou du psychiatre qui reçoit un patient dans son cabinet individuel. Ce secteur est engorgé parce qu’en amont, on n’a pas fait assez d’efforts, constate Olivier Luminet.

L’information, l’intervention en groupe peuvent être des outils qui fonctionnent.

"Dans le milieu scolaire et professionnel, il faut absolument, dès maintenant, engager des situations dans lesquelles il y a du travail de groupe, qui permet de discuter des situations problématiques avant qu’elles ne deviennent trop problématiques. En classe, faire venir un spécialiste avec lequel les enfants vont pouvoir s’exprimer et ainsi résoudre un état d’anxiété".

Trop chère, la santé mentale ?

Non, ça ne coûte pas cher d’investir dans la santé mentale : des campagnes de promotion, sur une grande échelle, pour des populations importantes, ce n’est pas un investissement onéreux. Et c’est un investissement qui garantit le bien-être de la population sur les années à venir.

Il s’agit non seulement d’investir sur le soin aux personnes gravement déprimées aujourd’hui, mais aussi de faire en sorte que, dans 3 ou 5 ans, la prévalence de la dépression en Belgique diminue de façon conséquente. Parce que les conséquences de la crise sanitaire sur la santé mentale, c’est à plusieurs mois ou à plusieurs années qu’on va les voir !

Certains effets de cette crise ne sont pas encore perçus pleinement, et notamment les dégâts générationnels chez des jeunes, qui étaient à des moments cruciaux de leur parcours.
Ce rattrapage-là doit être fait maintenant, parce que, sinon, dans dix ans, on va voir toute une série de problématiques graves, d’addiction par exemple.

Un dangereux relâchement ?

On observe ces six derniers mois un relâchement dans les règles sanitaires et dans les gestes barrières. Pour Olivier Luminet, on n’a peut-être pas assez pris en compte certaines notions, en particulier le port du masque. "Il y a eu un phénomène d’usure et il y a aussi clairement la vague Omicron qui a joué, les gens se sont dit que la gravité de la maladie avait fortement diminué."

Il y a malheureusement une certaine pression que les politiques pensent venir de la population, qui est : 'libérons le plus vite possible les mesures, parce que les gens vont mieux et n’en peuvent plus des mesures'. Les effets de retour en arrière sont pourtant bien pires !

Il faut peut-être admettre le fait que le port du masque peut rester un réflexe utile dans les lieux publics ou les espaces restreints.

Getty Images / Visoot Uthairam

Une 4e dose ?

Par rapport à la vaccination, le baromètre de la motivation indique que ceux qui se sont fait vacciner continueraient à le faire, en cas de nouveau variant. Ceux qui n’ont eu que deux doses hésiteraient et se positionneraient en fonction de la situation. Ceux qui n’ont pas voulu garderaient leurs convictions et ne le feraient toujours pas.

Les firmes pharmaceutiques et les autorités gouvernementales auraient intérêt à organiser, tant que la situation sanitaire est calme, une réflexion plus dans la durée que dans l’urgence. Mesurons les effets secondaires par rapport à l’absence de vaccination, dans une discussion largement ouverte et pas dans la stigmatisation, recommande Olivier Luminet.

"En Belgique, on a évité ces débats qui ont été violents ailleurs, en permettant le dialogue, en expliquant les raisons, en gardant le CST valable après une infection, parce que tous ces facteurs polarisent un peu."

Nous sommes des êtres éminemment sociables

Le Baromètre de la Motivation montre qu’aujourd’hui, les préoccupations pour le Covid diminuent et que les gens sont anxieux par rapport à d’autres choses : la crise climatique, d’autres pandémies possibles, la situation géopolitique tendue, en particulier avec l’Ukraine,… 

Il faut être conscient qu’il n’y aura pas de retour à ce qui existait avant et qu’on entre dans une décennie de préoccupations. "Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut tomber dans une période de dépression complète. On a un potentiel d’actions, qu’il faut savoir bien utiliser."

On voit qu’il reste essentiel de se voir, de socialiser, de passer du temps avec les autres, de s’engager dans la solidarité. La relation sociale est au centre de notre vie d’humain et est un gage de bien-être.

 

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