La couleur des idées

Olivier Abel : "L’humiliation dévaste les circuits de la reconnaissance"

Le philosophe Olivier Abel
06 mai 2022 à 10:00 - mise à jour 12 août 2022 à 11:27Temps de lecture4 min
Par Tania Markovic et Simon Brunfaut

Dans La couleur des idées, Simon Brunfaut reçoit le philosophe Olivier Abel. Professeur de philosophie et d’éthique à la faculté de théologie protestante de Montpellier, spécialiste de la philosophie de Paul Ricoeur, il a publié une série d’ouvrages dont on peut citer "Le Vertige de L’Europe" ou encore "De l’Amour des ennemis : et autres méditations sur la guerre et la politique". Est paru récemment aux éditions Les Liens qui libèrent son nouvel essai intitulé sobrement "De l’humiliation".

Olivier Abel y montre qu’il s’agit du nouveau poison de l’air du temps. Des réseaux sociaux aux relations internationales en passant par les campagnes présidentielles ou tout simplement l’intimité d’une famille, l’humiliation est une toxine insidieuse qui s’infiltre partout mais qui est invisible à l’œil nu, à moins que nous ne cherchions tout simplement à l’ignorer… Alors que l’on n’hésite pas à s’indigner face aux inégalités, aux injustices ou encore aux violences, l’humiliation est généralement passée sous silence ou sous-estimée. Loin de n’être qu’une question psychologique ou morale, Olivier Abel montre pourtant que l’humiliation est une question éminemment politique et nous invite donc à réfléchir aux structures humiliantes présentes dans notre société dont certaines ont été mises à nu récemment avec l’éclatement de scandales (on pense par exemple à celui des maisons de retraite du groupe Orpea dévoilé dans le livre d’investigation de Victor Castanet Les Fossoyeurs chez Fayard).

Distinguer la violence de l’humiliation

Olivier Abel tente de nous définir ce qu’est l’humiliation, tâche ardue car elle est protéiforme. "Être humilié" peut désigner à la fois le fait d’être pointé du doigt, exposé malgré soi (aujourd’hui notamment par la vindicte populaire des réseaux sociaux ou les tribunaux médiatiques) et le fait d’être mis au ban de la société, rejeté quand on aimerait "en être" (on pense à tous ces personnages de nouveaux riches dans la littérature ou le cinéma dédaignés par "la haute" dont ils rêvent de faire partie). Il pointe toutefois deux caractéristiques qui lui sont intrinsèques : l’humiliation vise à "faire taire" quelqu’un en s’attaquant au sujet parlant. Un peu caricaturalement, on pourrait dire qu’elle s’attaque au visage (quand on est humilié on devient "pâle comme un linge", "rouge de honte", "muet comme une carpe"…) quand la violence s’attaque au corps. L’autre distinction majeure entre la violence et l’humiliation, c’est leur temporalité. On rend "violence contre violence", "coup contre coup" dans une riposte qui, par définition, est vive, alors qu’on ne répond jamais à une humiliation par une contre-humiliation immédiate. L’humiliation est un processus long : elle devient rancune, rancœur, ressentiment, pénètre profondément à l’intérieur de celui qui la subit. "L’humiliation dévaste les circuits de la reconnaissance" pointe Olivier Abel. Il souligne que ce processus prend du temps et que "les résultats peuvent être absolument disproportionnés".

Le rôle de l’humiliation dans l’histoire

Dans son essai, Olivier Abel écrit : "Nous l’affirmons avec force, le rôle de l’humiliation dans l’histoire est plus important que celui de la violence". Si l’on connaît le livre de Friedrich Engels "Le rôle de la violence dans l’histoire", grande thèse marxiste, Olivier Abel pense quant à lui que l’humiliation joue beaucoup plus profondément et a des effets plus vastes. Il prend pour exemple l’histoire du XIXe et du XXe siècle en Europe : "Il faut voir par exemple pour la France la défaite de Sedan face à l’Allemagne de Bismarck. Elle a engrangé une rancune terrible qui a duré plusieurs décennies jusqu’à ce qu’elle éclate en 1914 où la France est partie comme un seul homme ! Seules quelques voix ont protesté comme celle de Jean Jaurès (assassiné comme on le sait pour ses prises de position pacifistes, ndlr). Après l’humiliation de l’Allemagne par le Traité de Versailles, c’est reparti…". Olivier Abel exprime sa conviction profonde :

 

L’humiliation engrosse non pas les guerres de demain mais celle d’après-demain. Ça prend dix, vingt, trente ans mais quand ça revient, c’est épouvantable… Ce n’est plus juste la loi du Talion. La revanche de l’humiliation veut être totale, détruire complètement son adversaire. C’est une lutte à mort, c’est ça qui rend l’humiliation terrible.

 

La rationalité surestimée

La thèse d’Olivier Abel est que, parmi les causes de guerres et de conflits, on surestime la rationalité des intérêts et on sous-estime de façon absurde le rôle de l’humiliation qui prépare les violences et les guerres de demain. Ainsi, beaucoup de motifs de guerre sont dus à des problèmes symboliques de reconnaissance et les rationalités sont des prétextes "souvent très minables à côté des conséquences".

 

Olivier Abel cite Pierre Bayle, auteur d’un "Dictionnaire historique et critique" avant les Lumières qui affirmait que "l’homme aime mieux se faire du mal pourvu qu’il en fasse à son ennemi, que se procurer un bien qui tournerait au profit de son ennemi". Dans cette formule, tout semble dit. Olivier Abel fait un parallèle avec la tragique actualité de la guerre en Ukraine :

Poutine préfère se faire du mal, l’important pour lui c’est d’avoir détruit et humiliés les autres, le reste ne compte pas. "Perdu pour perdu", se dit-il. C’est là que réside la gravité de l’humiliation.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien mené par Simon Brunfaut, à écouter ci-dessous ce samedi 7 mai dès 11 heures.

La couleur des idées

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