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Non, cette manifestante russe de 76 ans n’a pas survécu au siège de Leningrad : d’où vient cette erreur largement partagée ?

Yelena Osipova est surnommée "la conscience de Saint-Petersbourg". Le 2 mars dernier, elle est arrêtée lors d’une manifestation contre la guerre en Ukraine.
02 avr. 2022 à 07:32Temps de lecture6 min
Par Sarah Heinderyckx, journaliste à la rédaction RTBF Info, pour Inside

C’est une image qui a fait le tour du monde : Yelena (ou Elena) Osipova, une artiste peintre de 76 ans a été arrêtée à Saint-Pétersbourg lors d’une manifestation contre la guerre en Ukraine. C’était le 2 mars 2022. Dans de nombreux médias, notamment à la RTBF, elle est présentée comme "ayant survécu au siège de Leningrad", l’ancien nom de Saint-Pétersbourg.

Un évènement particulièrement traumatisant pour l’Union soviétique pendant la seconde guerre mondiale puisque Leningrad est encerclée pendant près de 900 jours par les troupes d’Hitler. Un des plus longs sièges de l’histoire moderne ayant causé la mort d’un million de civils.

À la RTBF, on a évoqué à deux reprises l’histoire de cette dame. Dans un article de notre site internet le 4 mars dernier : "Arrêtée par la police russe lors d’une manifestation contre la guerre, la "grand-mère de l’opposition" devient un symbole du mouvement pour la paix". Et quelques secondes dans un reportage du journal télévisé du 6 mars consacré aux arrestations massives de manifestants en Russie.

Mais de nombreux mails sont parvenus à la médiation de la RTBF pour attirer notre attention sur une impossibilité. Simon D., notamment, nous écrit ceci :

"2022-76, ça fait 1946, et le siège de Leningrad s’est terminé le 27 janvier 1944. Même si cette dame a peut-être fêté ses 76 ans l’an passé et non en 2022, il n’en reste pas moins vrai qu’elle reste née après le siège de Leningrad ! […] Est-ce qu’il y a quelque chose qui m’échappe ?"

Et en effet, il y a bien eu une erreur. Cette artiste peintre n’a pas vécu personnellement le siège, mais sa famille oui. Revenons sur les coulisses de cette mauvaise information largement partagée par la presse.


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Que s’est-il passé ?

Commençons par l’article internet du 4 mars. Notre collègue journaliste ne présente pas directement Yelena Osipova comme ayant survécu au siège de Leningrad, mais il partage un tweet d’un politologue biélorusse vivant à Londres, Alex Kokcharov.

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Dans ce tweet, le politologue partage la vidéo de l’arrestation de Yelena Osipova le jour même, la décrivant comme une "survivante bien connue du siège de Leningrad".

Contacté par nos soins, Alex Kokcharov reconnaît être allé un peu vite. "Quand j’ai tweeté, j’ai simplement traduit un autre tweet écrit en russe, sans vérifier les faits, précise le politologue. Malheureusement, comme vous le savez, on ne peut pas modifier un tweet". (Techniquement, il est en effet impossible de changer un texte déjà publié, mais il est toujours possible de rectifier le tir dans les commentaires.)

Il n’est pas le seul à partager cette information. Alex Kokcharov s’inspire à ce moment-là de cette publication de SVTV News, qui se présente comme un média russe indépendant mettant en avant la liberté d’expression, et cet autre tweet en russe d’une internaute se présentant comme une observatrice politique. Deux publications qui partagent la même vidéo de l’arrestation de Yelena déjà visionnée près de 10 millions de fois et présentant toutes deux l’artiste comme "la célèbre survivante du siège (de Leningrad)".

D’après nos recherches, le second tweet de l’observatrice politique est d’ailleurs celui qui est repris par le plus grand nombre de sites d’information. Nous avons tenté de la contacter, mais n’avons pas encore reçu de réponse à ce jour.

La seconde mention de cette opposante russe à la RTBF date donc du journal télévisé du 6 mars dernier. Dans un reportage global parlant de l’arrestation de près de 11.000 manifestants en Russie depuis le début de la guerre, notre collègue évoque brièvement "cette mamy, de 76 ans, artiste peintre et survivante du siège de Leningrad opéré par les nazis pendant la seconde guerre mondiale."

Revoir le reportage du Journal télévisé (6/03/2022) :

D’où venait cette précision ? Aucune dépêche d’agence de presse n’avait été publiée sur Yelena Osipova, et aucune vidéo de son arrestation n’avait non plus été partagée par les agences d’images avec lesquelles la rédaction travaille et qui auraient pu vérifier son identité. C’est d’ailleurs la raison qui explique pourquoi le reportage TV a été réalisé aussi tard. "J’en parlais depuis deux jours à la rédaction, nous explique notre collègue journaliste Esmeralda Labye, France 2 avait déjà montré l’arrestation de cette dame le 4 mars, mais nous n’avions reçu aucune image via nos agences habituelles".

Finalement, la RTBF décide d’utiliser les images de la chaîne d’information anglaise GB News au titre de "droit de citation", en indiquant clairement l’origine de ces images. Sur son site internet, la chaîne partage en effet la vidéo en reprenant un commentaire déjà devenu viral sur les réseaux sociaux : Yelena est une survivante du siège de Leningrad. "J’ai bien été vérifier les dates du siège de Leningrad, mais je n’ai pas fait le calcul précis avec ma calculette, reconnaît Esmeralda Labye. À un an ou deux près, elle aurait pu être dans le ventre de sa maman".

Un calcul que de nombreux médias, dont certains de référence, n’ont apparemment pas fait non plus. Comme cet article du journal anglais The Guardian.

Cet exemple est en fait assez représentatif d’une tendance des médias à se citer les uns les autres en se faisant mutuellement confiance, tendance qui peut poser problème comme dans ce cas où beaucoup de professionnels n’ont pas tiqué sur cette incohérence de date, qui a pourtant attiré l’attention de certains téléspectateurs. A noter qu’il ne s’agissait pas de l’information principale, l’arrestation, mais que cela en augmentait la portée symbolique.

Cette tendance, et son potentiel effet boule de neige en cas d’erreur, nous vous en parlions d’ailleurs déjà dans cet article d’Inside : "Non, les gens en retard ne réussissent pas mieux : on a vérifié cette rumeur persistante".

Cet autre article évoque également la même dérive médiatique ayant mené à une erreur largement partagée dans la presse, cette fois à propos des enfants finlandais et de l’écriture manuscrite : "Les enfants finlandais continueront bien à écrire à la main". Là, tout était visiblement parti d’une mauvaise traduction d’un terme dans un article de la BBC.

Mais alors, qu’en est-il vraiment ?

Le 4 mars 2022, deux jours après l’arrestation, le journal français Libération publiait déjà un article dans sa rubrique "Check News", consacrée à la vérification d’informations, intitulé "Guerre en Ukraine : qui est Yelena Osipova, la manifestante septuagénaire arrêtée à Saint-Pétersbourg ?".

Le journaliste y précise : "Contrairement à ce qui a pu être écrit sur les réseaux sociaux, Yelena Osipova n’est pas une survivante du siège de Leningrad, puisqu’elle est née en novembre 1945 et que le blocus de Saint-Pétersbourg (anciennement Leningrad) par les troupes nazies s’est déroulé du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944. Mais comme plusieurs articles rédigés en russe l’évoquent, sa famille aurait survécu au siège".

Une information confirmée bien plus tard par l’envoyée spéciale du magazine Paris Match à Saint-Pétersbourg. Cette journaliste est allée plus loin en allant directement à la source : elle est partie à la rencontre de Yelena Osipova – une démarche difficile à envisager pour les journalistes qui mettaient à l’antenne un reportage dans les quelques jours à peine qui suivaient l’arrestation.

Dans son article du 27 mars 2022 intitulé "Elena Osipova, rencontre avec la vieille dame qui se dresse contre Poutine", l’artiste lui raconte qu’elle est bien née après le siège de Leningrad, et que c’est en effet sa famille qui a vécu cette pénible période. Son grand-père fait d’ailleurs partie du million de victimes : "On n’a jamais connu les causes exactes de son décès, ni dans quelle fosse commune son corps a été jeté", affirme-t-elle auprès de la journaliste française. (Soulignons au passage qu’en citant le travail de cette consœur, nous lui faisons nous-mêmes de facto confiance.)

Nos recherches ne nous ont malheureusement par permis de savoir à ce stade qui, en premier, a affirmé à tort que Yelena avait survécu au siège de Leningrad. Il semble en tout cas qu’un raccourci ait été opéré sur base du fait que sa famille avait survécu à ce siège. Raccourci amplement répercuté, contrairement à son correctif.


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