Belgique

Négociations entre l'Etat belge et Engie pour une nationalisation partielle de Doel 4 et Tihange 3 : bonne nouvelle ou marché de dupes ?

Centrale nucléaire de Tihange
20 juil. 2022 à 13:30Temps de lecture4 min
Par Lucie Dendooven

Depuis plusieurs semaines le gouvernement et Engie négocient un accord de principe sur une prolongation des deux centrales nucléaires les plus récentes : Tihange 3 et Doel 4. A la veille du 21 juillet, aucune fumée blanche ne semble sortir du conclave ‘Etat fournisseur d’énergie’. Tout au plus, rapporte l'Echo ce mercredi matin, l’Etat envisagerait une nationalisation partielle de ces deux réacteurs. Qu’est-ce que ça signifie ? Et surtout, est-ce une bonne nouvelle ? Ou bien est-ce un marché de dupes ?

Nous avons demandé l’avis de plusieurs experts dans le domaine du nucléaire et de la finance. Le moins que l’on puisse dire, c’est que leur avis est très contrasté. Si tous s’accordent à dire qu’un partage des risques et des bénéfices entre l’Etat et Engie est une bonne chose pour tous, pas question, toutefois, d’envisager une nationalisation complète comme Emmanuel Macron l’a décidé pour EDF en France.

 

Le contexte européen nous pousse à plus d’autonomie énergétique

Pour Bruno Colmant, professeur de finance à l’Université Libre de Bruxelles, une nationalisation partielle signifie que l’Etat belge devient coopérateur des centrales autrement dit que le peuple belge reprend le contrôle des centrales.

Il surenchérit : "Le principe de nationaliser partiellement les centrales est plutôt sain dans un contexte de souverainisme énergétique. Ça a du sens de reprendre le contrôle des choses. Le marché de l’électricité se fragmente de plus en plus et chaque pays devra de plus en plus compter sur lui-même. Être dans la dépendance énergétique d’une société étrangère (Engie- Electrabel est une société française) n’est pas une bonne chose."

A l’aune de la situation énergétique européenne actuelle, Bruno Colmant estime donc que la Belgique doit réacquérir une forme d’indépendance énergétique. Elle serait, cependant, très relative puisque le parc nucléaire actuel représente 55% de nos besoins en électricité et les deux réacteurs nucléaires Doel 4 et Tihange 3, totalisent à peine, 20% de nos besoins en électricité.

Le nucléaire belge d’aujourd’hui versus la sidérurgie des années 80

Un observateur du nucléaire qui préfère garder l’anonymat, nous a soufflé une comparaison avec la situation de l’industrie sidérurgique belge des années 80. Il poursuit l’analogie : "Lorsque l’industrie sidérurgique était florissante, l’Etat n’existait pas. Lorsqu’elle a battu de l’aile, l’Etat a dû venir la rescousse. L’expression est bien connue ‘privatiser les bénéfices et socialiser les pertes’. Les centrales sont en fin de vie. De grosses sommes sont en jeu : frais de démantèlement, traitement du combustible usé. L’opérateur ne connaissant pas bien le montant exact du coût du démantèlement et surtout de l’enfouissement des déchets, c’est une bonne affaire pour Engie de mutualiser les frais avec l’Etat, en tout cas pour ses deux dernières centrales."

 

Refuser de prolonger les centrales c’est comme refuser de livrer un vaccin en pleine crise Covid.

Une chose est sûre, nous sommes dans une situation tout à fait exceptionnelle. Le dos contre le mur au niveau de la situation énergétique en Europe. Les risques de manque d’approvisionnement en gaz se précisent pour cet hiver. Certains experts estiment qu’il y a une responsabilité sociétale de la part d’Engie à maintenir l’outil. Ne pas prolonger le fonctionnement des centrales nucléaires, selon certains, c’est comme si Pfizer refusait de livrer ses vaccins en pleine crise du Covid-19.

Eric de Keuleneer est professeur en économie à la Brussels Solvay School (ULB). C’est un observateur de longue date des soubresauts de la politique énergétique belge. Il nous rappelle que les centrales nucléaires ont été construites et gérées, à la base, dans le cadre de conventions contractuelles qui engageaient Electrabel t à gérer l’outil dans l’intérêt général. Il enchaîne : "Electrabel, depuis de nombreuses années, est en défaut de ses engagements de gestion dans l’intérêt général. L’Etat belge pourrait mettre Electrabel en défaut sur cet aspect."

La base de négociation semble, aujourd’hui, une copropriété Etat- Engie. Selon Eric de Keuleneer, L’Etat pourrait louer ces centrales pour 10 ans. Il paierait les investissements pour leur prolongation et récupérerait l’électricité produite

Et il conclut : "L’Etat pourrait en faire bénéficier tous les consommateurs. Au moins pendant 10 ans, ces centrales amorties aux frais des consommateurs depuis belle lurette, rapporteraient quelque chose à la Belgique car jusqu’à présent elles n’ont fait que coûter. N’oubliez pas que les risques d’accident seront toujours supportés par l’Etat belge."

La délicate question des provisions nucléaires

Laboratoire de Bure en France où l’enfouissement des déchets hautement radioactifs est étudié
Laboratoire de Bure en France où l’enfouissement des déchets hautement radioactifs est étudié AFP or licensors

Le problème est de savoir quelle sera la proportion de participation de l’Etat dans la gestion de ces centrales. L’autre question est de savoir ce que va faire l’Etat des bénéfices qu’il tirera de la gestion de ces centrales. Fera-t-il baisser le prix à la consommation comme le fait la France avec EDF ?

Une autre question revient également de manière lancinante : l’Etat va-t-il participer aux frais de démantèlement des centrales et à la gestion du combustible usé ?

Jusqu’aujourd’hui, Engie a provisionné quelque 14 milliards d’euros pour gérer la fin de vie des centrales. C’est ce que l’on appelle les provisions nucléaires. Le gouvernement a toujours maintenu qu’il était hors de question que la facture de la fin de l’atome retombe sur le contribuable. Cette position est-elle tenable dès lors que le gouvernement pousse Engie à prolonger ses centrales nucléaires ?

Bruno Colmant est formel : "Quand l’argent du démantèlement dépend d’une société étrangère, celle-ci peut toujours partir avec l’argent de la caisse. Il vaut mieux être en partenariat avec une société privée que d’être en totale dépendance. De deux maux, il faut choisir le moindre."

Aux dernières nouvelles, une société pourrait être créée qui associerait l’Etat et Engie dans l’exploitation de Doel 4 et Tihange 3. En tant que copropriétaire, l’Etat toucherait des bénéfices et éventuellement assumerait les pertes, s’il y en a. Ça signifie, également, participer partiellement aux provisions nucléaires.

Sur le même sujet

La France a lancé le processus de renationalisation complète d'EDF (Électricité de France)

Economie

Prolongation du nucléaire : les conditions reprises dans la lettre d'intention sont "indissociables", souligne Engie

Belgique

Articles recommandés pour vous