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Musique & environnement #2 : Last night a DJ took a flight

05 août 2022 à 13:06Temps de lecture5 min
Par Guillaume Scheunders

Si elle n’était pas forcément au centre des débats dans le secteur live musical il y a encore quelques années, l’écologie commence à se frayer un chemin au milieu de cet écosystème qui se met encore trop d’œillères face au problème. Des solutions sont apportées, notamment avec les concerts de Coldplay au Stade Roi Baudouin, qui se veulent a priori neutres en carbone, du moins dans les faits (on parlera plus d’un pas en avant vers la bonne direction que de vraie solution), mais de nombreux soucis subsistent, surtout dans le monde des DJs. Tournées aux quatre coins du monde, jets privés, vols quotidiens, shows énergivores… Et si on réinventait tout ça ?

31 décembre 1999 : Carl Cox s’apprête à monter sur scène à Bondi Beach, du côté de Sydney. Les fêtards rassemblés seront parmi les premiers à célébrer le passage au nouveau millénaire, le son du célèbre DJ dans les oreilles. On pourrait croire que l’histoire s’arrêterait là, sauf que pas du tout : son set terminé, l’Anglais plie bagage et s’envole pour Honolulu, sur l’un des derniers fuseaux horaires, pour à nouveau célébrer la nouvelle année (le set est d’ailleurs disponible ici). Deux soirées, deux pays, deux continents, deux millénaires… Carl Cox réalise ce que beaucoup appellent une prouesse. Et on doit avouer qu’à sa place, l'événement nous marquerait toute notre vie. Mais si en l’an 2000 la question n’était sur les lèvres de personne, les choses ont changé. Est-ce que jouer un set d’une heure en plus sur une soirée justifie un trajet en avion de 8500 kilomètres ?

Empreinte Carbone

Dans un rapport publié en 2021, le collectif Clean Scene dévoilait les chiffres faramineux des déplacements des DJs. On ne va pas vous le cacher, il y a de quoi réfléchir à deux fois avant d’aller soutenir son artiste favori en club. En se basant sur le top 1000 de Resident Advisor en 2019, Clean Scene a dévoilé qu’un DJ émettait en moyenne 35 tonnes de CO² par an, là où un citoyen lambda est censé en émettre seulement 2. Mais tous ne sont pas les pires élèves : par exemple, dans cette liste, les 100 DJ avec la plus petite empreinte émettent en moyenne 3.3 tonnes. A contrario, les 100 premiers dépassent les 88 tonnes de CO² par personne. À la 47e place de ce classement, la première Belge est Amélie Lens, qui a visiblement eu une année 2019 chargée : 138 vols, plus de 260.000 kilomètres parcourus pour une empreinte carbone de 81 tonnes de CO², 40x plus que la normale. La superstar belge a donc pris un charter un peu plus d’une fois tous les trois jours, ce qui semble surréaliste à l’heure actuelle et qui peut facilement nous faire relativiser notre aller-retour annuel des vacances.

On ne fait pas un métier écologique, il faut en être conscient. – Thylacine

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Mais face à ce constat, est-ce que la scène évolue ? La réponse, vous l’aurez comprise : pas vraiment. Jetez un œil sur les tournées de vos DJs préférés, vous constaterez toujours des week-ends surchargés aux quatre coins de l’Europe, voire du monde. Jouer le vendredi soir à Berlin, enchaîner le samedi à Amsterdam et terminer le dimanche autour d’une piscine à Ibiza, c’est presque devenu la norme. Une norme qui consomme beaucoup de kérosène. Cela dit, certains commencent à bouger les lignes et à s’engager. Lawrence Le Doux ou Rone ont sorti des vinyles entièrement recyclés. Mr. Scruff essaye lui aussi de transmettre une conscience respectueuse de l’environnement et Thylacine, avec qui on avait discuté il y a peu, nous parlait lui aussi de ses actions pour réduire son empreinte carbone. "Dès que je voyage en Europe, même si c’est en Allemagne, je préfère faire 8 heures de train plutôt que de prendre l’avion. On ne fait pas un métier écologique, il faut en être conscient. On est toujours en transport et c’est ça qui dégomme tout. Mais si au moins, lorsque je suis en Europe, je peux éviter toutes ces petites liaisons d’avions qui ne servent à rien, c’est déja quelque chose. Pour ma tournée en France par exemple, il y a juste la scénographie qui voyage dans un camion mais nous, on voyage tous en train. " Ces quatre noms sont évidemment quelques exemples parmi tant d’autres qui tentent de faire évoluer le milieu.

Thylacine fait preuve d’une solide conscience écologique
Thylacine fait preuve d’une solide conscience écologique Cécile Chabert

Que faire ?

Le système dans lequel on vit en demande toujours plus. Plus de dates, plus de clubs, plus de DJs… On en a encore eu la preuve cet été avec le nombre croissant de festivals et de leurs déclinaisons. La démocratisation de la musique électronique et la starification de ses acteurs n’aidant pas à atténuer le phénomène. Mais le problème n’est pas dans les success story des producteurs et DJs. C’est tout un monde qu’il faut repenser. Pour cette scène spécifique, on parle de quelques actions qui ont le pouvoir de faire bouger les choses.

  • Mieux planifier les tournées. Probablement le point le plus important. Dans un article, Ben Start, un agent berlinois, explique que l’on peut réduire les trajets en avion de 50% en optimisant les tournées des artistes. C’est ce qu’a compris Coldplay notamment (en Europe, ils ne visiteront que 7 villes, contre 27 lors de la précédente tournée).
  • Préférer le local. On ne le dira jamais assez, mais les scènes locales grouillent de talents qui méritent de passer sur la grande scène. Les grands clubs se sont surtout fait connaître grâce à leurs DJs résidents, pas avec les artistes internationaux.
  • Parler de ses actions. Il est temps que les artistes prennent des décisions face au désastre climatique, c’est une chose. Mais en parler autour de soi, utiliser de son influence et communiquer autour de ses actions est primordial pour élever les consciences. Une chose bien comprise par Coldplay, dont on parlait plus haut. Même si dans les faits, le groupe n’arrivera peut-être pas à la neutralité carbone, parler d’une tournée qui se veut éco-responsable aura toujours un impact considérable, surtout vu l’aura du groupe.
  • Repenser l’exclusivité. Les clauses d’exclusivité imposées par certains clubs empêchent certains DJs de jouer chez les concurrents locaux sur une certaine durée. Cela pousse forcément certains artistes à aller chercher plus loin pour jouer. Mais cela fonctionne-t-il vraiment ? C’est une éventualité à penser pour les agents et les programmateurs de clubs et événements.
  • Collaborer. Difficile d’expliquer à des agents et promoteurs concurrents que dans un monde idéal, ils devraient collaborer pour pouvoir créer un réseau où, main dans la main, ils pourraient mettre en place un système musical plus vert. Mais c’est tout de même l’une des solutions proposées par Clean Scene.
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Le problème des DJs calque en quelque sorte celui de la société, coincé entre la récréation hédoniste qu’apportent tous ces artistes à une population en quête d’évasion et la nécessité d’agir sur le plan climatique. Si des évolutions commencent à percer leur coquille grâce à certains consciencieux, un travail titanesque reste à accomplir pour ralentir ce système fou qui, s’il continue dans sa lancée, finira par se mordre la queue. Notre planète vaut bien quelques DJ sets en moins, non ?

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