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“L’industrie des pesticides veut raboter les ambitions européennes” dit l’observatoire des lobbies

Manifestation d’activistes devant le "Forum pour le futur de l’agriculture" organisé notamment par la société de production de pesticides Syngenta.
17 mars 2022 à 06:00Temps de lecture4 min
Par Arthur Parzysz avec Myriam Baele

À quelques jours de la sortie d’une proposition de règlement européen sur le recours aux pesticides dans l’agriculture, un rapport de l’ONG “Corporate Europe Observatory”, observatoire européen des lobbies, décrit les tactiques de lobbying de cette industrie pour contrer les ambitions de l’Union européenne pour la biodiversité.

À quel point la Commission européenne imposera-t-elle une baisse de l’utilisation des pesticides ? La réponse devrait tomber le 23 mars prochain, jour de sortie de sa proposition législative sur l’usage de ces produits dans l’Union Européenne. Selon son plan stratégique "De la ferme à la fourchette", un des piliers du Green Deal, l’Union ambitionne de protéger les écosystèmes et la santé publique en réduisant l’usage de ces pesticides de 50% d’ici 2030.

À quelques jours de l’échéance, l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO), observatoire européen des lobbies, se demande si la Commission va confirmer ou raboter cet objectif. Dans un rapport intitulé "Un lobby sonore pour un printemps silencieux", l’ONG conclut à une activité intensive de lobbying de l’industrie des pesticides ces derniers mois, dont le groupe d’influence CropLife et ses principaux membres Bayer, BASF, Syngenta et Corteva. Quatre entreprises qui représentent "environ deux tiers" d’une industrie valant "près de 53 milliards d’euros". L’autrice du rapport, Nina Holland, détaille plusieurs méthodes de ce lobbying.

"Des études commodes pour effrayer les politiciens"

Parmi les stratégies qui lui permettent d’avancer que le texte de la Commission est "sous une pression énorme", Nina Holland pointe des études d’impact démontrant des conséquences économiques négatives d’un tel cadre légal pour le secteur agricole. Sauf que, explique-t-elle, plusieurs de ces analyses ont été commandées par le secteur des pesticides lui-même, dans le but d’orienter la décision politique. "Ils ont payé des universités comme celle de Wageningen aux Pays-Bas pour produire des études très partielles et dire que si l’on réduit l’usage des pesticides, il y aurait moins de production, de récolte et que les agriculteurs y perdraient au niveau financier" affirme-t-elle.

Pour assurer une bonne circulation de ces études "partielles" et "achetées", le rapport détaille aussi les processus utilisés pour faire infuser leurs conclusions lors de forums et événements publics. Et l’autrice de pointer notamment "le document stratégique de CropLife Europe […] [qui] indique que les canaux de médias sociaux seraient utilisés pour" amplifier "l’étude de Wageningen" et ainsi créer un récit propice pour faire pression.

"Mobiliser des Etats tiers pour mettre l’UE sous pression"

Dans son rapport, l’ONG rappelle ensuite la dimension globale du Green Deal européen et de sa stratégie "de la ferme à la fourchette". Une dimension qui implique des efforts de l’UE pour mener une diplomatie verte et créer des alliances vertes au-delà de ses frontières, mais qui a aussi provoqué une réaction négative de la part des États-Unis "qui encouragent depuis des décennies l’agriculture industrielle dans leur pays et à l’étranger".

En réaction à ces ambitions européennes, une coalition sera créée par le Secrétaire d’État à l’agriculture Tom Vilsack, dans le but de contrer ce qui était considéré comme une menace pour le modèle agricole américain. Et le rapport de pointer le ralliement à cette coalition "d’une poignée d’États" comme le Brésil, le Honduras et les Philippines et "d’un grand nombre de sociétés et de groupes de pression", comme "Bayer, Corteva, Syngenta, CropLife America et CropLife International".

"Une opposition aux objectifs contraignants"

En complément de l’achat d’études "commodes" et d’un appel à des acteurs internationaux, le rapport pointe aussi les efforts de l’industrie pour éviter de se voir imposer des objectifs contraignants. Les acteurs industriels décideraient donc de faire preuve de bonne foi en proposant leurs propres mesures, à la (grosse) différence près que ces dernières seraient "volontaires et non contraignantes". L’objectif derrière cette démarche, selon le rapport : donner l’impression de soutenir les objectifs écologiques avec des initiatives sans garantie de changements substantiels sur le terrain.

Selon Nina Holland, ce comportement est lié au fait qu’"un objectif de réduction de 50% d’ici 2030, c’est déjà une menace énorme pour des entreprises comme Bayer, BASF, Syngenta et Corteva." En conséquence, explique-t-elle, "ils présentent l’agriculture industrielle comme durable et disent qu’ils vont volontairement former un million de producteurs agricoles à des méthodes qui réduisent l’usage de pesticides. Mais cela reste sur base volontaire, donc rien n’est sûr."

"Ce n’est pas le moment !"

Face à cette large variété de tactiques de lobbying et à sept jours de l’échéance législative, l’ONG Corporate Europe Observatory se demande donc quelle sera l’ambition de la Commission : "Aura-t-elle le courage politique d’aller au-delà de la réduction de 50% des pesticides, de rendre l’objectif applicable et de soutenir les agriculteurs dans ce processus ?" Ces questions se posent d’autant plus en ce contexte de guerre en Ukraine. Certains, comme le coordinateur agricole du Parti Populaire Européen (PPE) Herbert Dorfmann, ont par exemple appelé la Commission à "éviter de présenter d’autres propositions législatives qui ont des impacts négatifs sur la sécurité alimentaire européenne."

Face à ce discours, Nina Holland plaide cependant pour une vision à long terme, libérée de la peur liée à la situation internationale actuelle : "C’était la même chose avec le Covid il y a deux ans. On disait que ce n’était pas le moment et qu’il fallait soutenir les producteurs dans leur business. Sur le long terme, il serait pourtant important de mettre en place dès maintenant de nouvelles conditions et du soutien pour les agriculteurs. Et ce, afin de les aider à réduire leur dépendance aux pesticides, fertilisants et antibiotiques.”

Et la chercheuse de conclure : “la crise de la biodiversité et les menaces que cela représente pour notre société et la production d’aliments ne sont pas assez connues des politiciens et du reste du monde. La disparition des oiseaux, des insectes, des pollinisateurs… ils sont essentiels pour l’existence de l’agriculture et des êtres humains. Je pense donc que ce sera un vrai challenge de convaincre tous les États membres de soutenir au moins 50% de réduction des pesticides.”

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