L'Histoire continue

L’Histoire Continue : Oklahoma City (1995), aux origines des tueries de masse politiques aux Etats-Unis

L’attentat d’Oklahoma City en 1995 : « l’Amérique a une histoire politique qui baigne dans la violence »

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

04 juin 2022 à 06:54 - mise à jour 18 août 2022 à 11:43Temps de lecture4 min
Par Hélène Maquet

Le 19 avril 1995, un camion piégé explose devant un bâtiment public d’Oklahoma City. 168 personnes sont tuées, 680 sont blessées. Deux jours plus tard, l’Amérique découvre ébahie que l’homme qui a planifié cet attentat est un Américain. En colère contre le gouvernement, Timothy Mc Veigh a décidé de mener une guerre contre cet Etat qui envoie des soldats se faire tuer en Irak et veut légiférer sur les armes, à l’intérieur du pays. L’attentat d’Oklahoma City est un des plus meurtriers menés sur le sol américain. Il raconte, déjà en 1995, la fracture qui est en train de se creuser au sein de la population entre ceux qui ont confiance en leur gouvernement et ceux qui ont peur de l’Etat.

 

► Cet article de juin 2022 a été mis à jour dans le cadre de la rediffusion de L'Histoire continue sur La Première

Il est tout juste 9 heures du matin, en ce 19 avril 1995, quand une explosion fait trembler la ville d’Oklahoma City, jusque dans sa banlieue. Les premières images montrent un immeuble éventré sur toute sa hauteur. La fumée, la poussière, les débris. Et les visages ensanglantés, des hommes et des femmes qui – hagards - tentent de s’aider les uns les autres.

US-OKLAHOMA,BOMB
US-OKLAHOMA,BOMB © Tous droits réservés

Quelques minutes plus tôt, un jeune homme de 27 ans aux cheveux en brosse et au regard bleu, Timothy Mc Veigh a garé un camion jaune bourré d’explosifs fabriqués à base d’engrais devant la façade de l’immeuble Alfred P. Murrah, un bâtiment public qui abrite notamment des bureaux du FBI, des administrations et une crèche.

Frêle adolescent, Timothy Mc Veigh était déjà fasciné par les armes à feu et les survivalistes, ces Américains qui stockent armes et vivres, persuadés que le gouvernement fédéral menace leurs libertés. Il s’est ensuite engagé dans l’armée. Soldat prometteur, décoré en Irak, c’est un homme brisé qui est revenu de la Guerre du Golfe.

Pour la première fois, un Américain tue des Américains sur le sol américain

Thimothy Mc Veigh est en colère contre cet Etat, ce gouvernement démocrate mené par Bill Clinton et Al Gore, qui envoie ses propres citoyens vers la mort, et qui veut légiférer pour limiter le port d’armes. Le 19 avril 1995, à 9h01, la vie suit son cours. A 9h03, le drame a brisé des milliers de vies : 168 personnes, dont des enfants, meurent et 680 personnes sont blessées.

Timothy Mc Veigh quitte rapidement les lieux, au volant d’un autre véhicule, une grosse voiture Mercury Marquis. Une heure et demie plus tard, il est arrêté à la sortie de la ville par un policier qui s’étonne que la Mercury n’ait pas de plaque d’immatriculation. Le policier aperçoit alors une arme mal dissimulée dans la voiture. Il décide d’emmener Timothy Mc Veigh au poste de police et le met en détention préventive.

US-OKLAHOMA-BOMBING
US-OKLAHOMA-BOMBING © Tous droits réservés

Le policier ignore qu’il s’agit du terroriste de l’attentat. Il faudra deux jours pour faire le lien entre les deux. Pour l’Amérique, c’est un choc, car pour la première fois, un Américain s’en prend à d’autres Américains. Avec l’arrestation de Timothy Mc Veigh, le monde découvre également ces milices surarmées auxquelles Timothy Mc Veigh est affilié. Lui, faisait partie de la milice du Michigan

Oklahoma City : premiers signes de la fracture qui va déchirer l’Amérique

Ces groupes armés, parfois suprémacistes, craignent l’arrivée d’un gouvernement mondial contrôlé par les Nations-unies, une société globale qui volerait à ces Américains blancs les libertés qu’il leur reste. Dans ces milieux d’extrême droite est en train de naître une vision alternative de la réalité. L’attentat d’Oklahoma City montre tout à coup le visage d’une Amérique divisée. Déjà fracturée.

Tenth Anniversary Of Oklahoma City Bombing Observed
Tenth Anniversary Of Oklahoma City Bombing Observed 2005 Getty Images

Trente ans plus tard, cette ligne de fracture qui traverse l’Amérique n’a pas disparu, loin de là. De plus en plus d’Américains et d’Américaines se placent du côté de ceux qui croient en ces visions alternatives de la politique américaine. “Avant, ce genre d’individus, leurs discours et les documents qu’ils consultaient étaient vraiment à la marge de la société.", explique Jérôme Jamin, professeur à l’ULiège et spécialiste des Etats-Unis. "Il fallait trouver le bon libraire, ne pas être trop gênés d’aller s’inscrire auprès du libraire pour commander un magazine particulier qui allait vous fournir une vision alternative du monde. Cette vision est devenue de plus en plus mainstream. On n’est plus devant 2 ou 3% de la société qui adhère à ce genre de vision de la société, mais on est devant au mois une personne sur cinq aux Etats-Unis qui doutent du discours officiel et adhèrent à des versions alternatives.

La confiance dans l’Etat, ligne centrale qui divise les Américains

Ces visions radicalement alternatives de la société et de la politique tournent autour d’un axe central : la confiance en l’État et en ses institutions. Aux Etats-Unis, la fragmentation de l’écosystème médiatique a accentué la perte de confiance. Aujourd’hui “ce qui est dit sur Fox News est radicalement différent de ce qui est dit sur CNN”, rappelle Jérome Jamin.

Il n’y a plus un consensus médiatique autour d’une réalité commune, d’un socle sociétal commun, comme c’est – encore — le cas en Europe. D’autant plus que, depuis 1995 et l’attentat d’Oklahoma City, ce phénomène a été renforcé par l’arrivée d’internet, des réseaux sociaux et bulles algorithmiques qui enferment les citoyens dans des chambres d’écho.

Cela dit, pour Jérôme Jamin, il faut bien mesurer que la question de la confiance en l’État va puiser dans les racines très profondes des Etats-Unis. “Si vous prenez la Révolution Anglaise et la Révolution Française, les citoyens se débarrassent des féodalités, pour plus de démocratie. Aux Etats-Unis, ils ne partent de rien. Il y a une méfiance vis-à-vis de l’État qui est historique depuis plus de 200 ans. L’Etat, par définition, coûte cher et il est dangereux. Il risque de redevenir comme les féodalités européennes. Il y a un autre élément, c’est que quand on crée cet Etat neuf, très vite le point de reconnaissance, c’est la communauté locale. C’est-à-dire l’Eglise, la famille (un homme, une femme, des enfants) et le travail. Ils emploient tous le terme communities. Tout ça crée un ancrage local qui fait que lorsqu’on vous dit l’Etat vous taxe, l’Etat part en guerre, l’Etat envahit l’Irak, l’Etat va en Afghanistan, l’Etat va en Ukraine. Ils se demandent ce qu’il se passe.

Ce sont les moteurs du conservatisme de droite, explique Jérome Jamin, dans un contexte de violence politique très présente aux Etats-Unis. Si le passage à l’acte – tueries et attentats – est déterminé par des facteurs psychologiques, propres aux auteurs de ces actes, il s’ancre dans ce contexte de défiance, de méfiance. L’attentat d’Oklahoma City est une des saillies violentes qui en émerge

Sur le même sujet

Etats-Unis : quatre morts dans une tuerie à l'arme à feu à Memphis

Monde

Articles recommandés pour vous