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L’Histoire Continue : la Tchétchénie, premier laboratoire russe de la guerre en Ukraine

La Tchétchénie, premier laboratoire de la guerre en Ukraine

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10 août 2022 à 11:00Temps de lecture5 min
Par Hélène Maquet

En quelques mois, à cheval sur l’année 1999 et l’année 2000, la Tchétchénie bascule dans le chaos : autour de 150.000 personnes sont tuées, lors de la Deuxième Guerre de Tchétchénie. Avec 20 ans de recul, les images, les dynamiques, les stratégies militaires racontent une histoire très semblable à celle à laquelle nous assistons aujourd’hui, en Ukraine. C’est aussi pendant ces quelques mois qu’un presque inconnu va émerger sur la scène politique russe : Vladimir Poutine. Il va passer du poste de patron du FSB (les services secrets), à celui de Président de la Fédération de Russie. La Guerre en Tchétchénie sera un acte fondateur de sa politique, ancrée dans la guerre et la violence.

 

Début octobre 1999. Assinovskaia est une grosse bourgade massée le long de la route qui mène en Ingouchie, tout au sud-ouest de la Fédération de Russie. Des kilomètres de voitures et de camions, se pressent – les pare-chocs collés les uns aux autres - pour sortir de Tchétchénie. Dans les maisons, dans un hôpital, dans une ancienne usine, 3500 réfugiés viennent d’arriver, accueillis par les habitants. Surtout des femmes et des enfants qui affluent depuis plusieurs jours.

"Il y a des cadavres partout".

Les cheveux recouverts d’un foulard noir, noué sur la nuque, un bébé posé contre sa robe de velours poussiéreuse, le regard encore hébété, une femme raconte l’horreur et l’angoisse de la fuite. "Nous sommes partis à trois voitures, mais seulement deux voitures sont arrivées. A une heure de l’après-midi, ils sont lancés des bombes d’un avion. Et tous les membres de la troisième famille sont morts, et aussi un de nos enfants". Une autre femme l’interrompt. "Il y a des cadavres partout". Au village qu’elles ont fui, elles ont dû laisser les personnes âgées. "Les hommes, les vieux qui étaient restés à la maison, ils les ont attachés à des poteaux. Des hommes masqués ont tiré dans la tête d’un vieil homme. Ils lui ont tout pris."

Réfugiés tchétchènes, déplacés à l’intérieur du pays en janvier 2000
Réfugiés tchétchènes, déplacés à l’intérieur du pays en janvier 2000 © Tous droits réservés

La Tchétchénie, territoire indépendantiste du Caucause est en train de s’enflammer. Trois ans à peine, après une première guerre d’invasion russe (1994-1996), qui a mis le pays à genou. Les forces tchétchènes sont parvenues à repousser l’assaut de l’armée russe et en sont sorties vainqueures. Des accords de paix ont d'ailleurs été signés avec la Russie, mais leur portée n’est pas très claire. Résultat, en 1999, la Tchétchénie est en ruines mais ses habitants vivent dans indépendance de fait, par rapport au pouvoir central. Un président a été élu : Aslan Maskhadov.

Vladimir Poutine, le Premier ministre sorti de nulle part

Après la guerre, une série de chefs de guerre islamistes n’ont pas désarmé, et rêvent d’un grand Caucase musulman. La situation est celle-là quand, septembre 1999, cinq explosions retentissent en deux semaines, sur le sol russe. Cinq attentats qui vont faire des centaines de morts.

16 septembre 1999 : Funérailles des victimes d’un attentat à Moscou où 118 personnes ont été tuées.
16 septembre 1999 : Funérailles des victimes d’un attentat à Moscou où 118 personnes ont été tuées. © Tous droits réservés

En Russie, tous les regards se tournent vers la Tchéchénie, et ses chefs de guerre indépendantistes qui n’ont pas désarmé. Boris Eltsine, le Président de la Fédération de Russie est empêtré dans des scandales de corruption et les problèmes de santé. En même temps, un homme – jusque-là inconnu - est en train de grimper les échelons du pouvoir à toute vitesse. Presque inconnu jusqu’à l’été 1999, à la tête des services secrets du pays (le FSB), Vladimir Poutine est tout à coup nommé Premier ministre. "Avec quelqu’un qui est le chef du FSB et qui a donc des pratiques et une culture policière, il est clair que la violence devient véritablement le logiciel du pouvoir politique en gestation lorsque M. Poutine est nommé Premier ministre", explique Aude Merlin, spécialiste de la Russie et du Caucase, chargée de cours à l’Université Libre de Bruxelles qui s’est rendue plusieurs fois en Tchécthénie.

Il est clair que la violence devient véritablement le logiciel du pouvoir politique en gestation, lorsque M. Poutine est nommé Premier ministre.

Et en effet, le niveau de la violence va rapidement monter d’un cran. Après les cinq attentats sur le sol russe, lors d’une conférence de presse à Astana au Kazakhstan, Vladimir Poutine aura ces mots : "Nous poursuivrons les terroristes partout […]. Si on les prend dans les toilettes, eh bien, excusez-moi, on les butera dans les chiottes."

Quelques jours plus tard, début octobre 2000, des dizaines de milliers de soldats russes viennent se masser à la frontière, au nord de la Tchétchénie. Les bombardements commencent.

Soldats russes en décembre 1999
Soldats russes en décembre 1999 © Tous droits réservés

Le 24 octobre, un bombardement en particulier émeut le monde entier : le marché central de Grozny, ainsi qu'une mosquée sont pilonnés. Et puis surtout, une maternité. Sur les télévisions du monde entier, apparaissent les images de corps de femmes, dans la pénombre et la poussière de l’hôpital bombardé.

Le Président Vladimir Poutine : le logiciel de la violence

A ce moment-là, Vladimir Poutine est toujours Premier ministre. Il a déjà annoncé qu’il comptait se présenter aux élections présidentielles de la Fédération de Russie. Et sa stratégie fonctionne auprès de la population. Il n’était crédité que de 3% des intentions de vote au début de l’intervention en octobre, mais il voit sa popularité grimper en flèche. Lorsque le 31 décembre, le dernier jour de l’année, un coup de tonnerre retentit : Boris Eltsine, malade, annonce qu’il se retire du pouvoir. Au profit de Vladimir Poutine

RUSSIA-CHECHNYA-PUTIN-WIFE
RUSSIA-CHECHNYA-PUTIN-WIFE © Tous droits réservés

Le Président intérimaire a les mains libres en Tchétchènie pendant 3 mois, jusqu’aux élections. Alors, il veut aller vite. Dans un premier temps, Grozny résiste. Dans la neige et la boue, l’armée russe n’avance pas aussi vite que prévu. La population russe commence à s’impatienter. Les bombardements s’intensifient encore. Le 30 janvier, les combattants tchétchènes quittent Grozny. Moins d’une semaine plus tard, Vladimir Poutine annonce la fin de la guerre. Mais la chute de Grozny ne va pas signer la paix en Tchécthénie. "La situation de guerre a perduré encore pendant plusieurs années, explique Aude Merlin. La stratégie de Moscou, ça a été de tchétchéniser le conflit, c’est-à-dire de mettre des Tchétchènes loyaux à Moscou en poste à Grozny et de les faire torturer par d’autres Tchétchènes."

Les mêmes techniques de guerre, en Tchétchénie et en Ukraine

Les troupes russes qui se massent à la frontière, les civils qui fuient pare-chocs contre pare-chocs, les bombardements, les maternités pilonnées. "Ce qui me frappe, c’est que dans les modi operandi en Ukraine, on retrouve beaucoup de similitudes avec ce qui a été perpétré en Tchétchénie. C’est-à-dire des bombardements massifs sur les civils, le verrouillage de l’information, on commence aussi à avoir des témoignages en Ukraine de journalistes détenus, frappés, humiliés, des simulacres d’exécution, exactement comme ça a été le cas en Tchétchénie. Quand les gens de Marioupol disent que toutes les maisons sont bombardées, […] on a exactement les mêmes techniques ".

Dans les modi operandi en Ukraine, on retrouve beaucoup de similitudes avec ce qui a été perpétré en Tchétchénie.

Autre point commun que relève Aude Merlin : "Sur le plan narratif, je crois que c’est très très important. On a le Kremlin qui décrète et qui annonce aller libérer une population de ses propres oppresseurs et de ses propres fauteurs de troubles qui seraient les terroristes tchétchènes dans le cas de Tchétchénie ou des néonazis soi-disant au pouvoir dans le cas de l’Ukraine. Alors que ce sont des pratiques qui, en fait, exterminent les civils. On a aussi, là, une inversion du sens des mots entre la narration de façade et la réalité. Et là aussi, il y a des similitudes".

RUSSIA – FILES/MASKHADOV-BASAYEV
RUSSIA – FILES/MASKHADOV-BASAYEV © Tous droits réservés

Alors faut-il s’inquiéter de voir l’Ukraine, devenir une sorte de Tchéchénie, forcée de courber l’échine devant le Kremlin ? "Le projet de Monsieur Poutine, c’est une Ukraine au pas", répond Aude Merlin. "Toutes les personnes qui ont analysé de façon minutieuse et précise ce qu’il s’est passé en Tchétchénie et qui analysent de façon minutieuse et précise ce qui est en train de se passer en Ukraine […], ça peut annoncer le présage d’une espèce de Tchécthénie à très grande échelle sur le territoire ukrainien."

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