L'Histoire continue

L’Histoire Continue : 1995, comment le doute a été semé sur un rapport du GIEC

1995, comment la science du climat a été manipulée

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

20 mai 2022 à 10:50 - mise à jour 16 août 2022 à 12:47Temps de lecture6 min
Par Hélène Maquet

Ben Santer est un scientifique américain. Ce climatologue, aujourd’hui retraité, a vécu au début de sa carrière une histoire incroyable : une tentative de discréditer son travail et sa personne. Ben Santer était l’auteur principal du Chapitre 8 du deuxième rapport du GIEC (Le groupe international d’experts sur l’évolution du climat).

C’est dans ce texte que pour la première fois, le lien entre réchauffement climatique et impact des êtres humains a été formellement établi. L’histoire de Ben Santer raconte comment la controverse scientifique sur le climat a été agitée par les lobbies du pétrole.

 

► Cet article de mai 2022 a été mis à jour dans le cadre de la rediffusion de L'Histoire continue sur La Première

Ce soir-là, Ben Santer est vaguement préoccupé. Il est 22 heures et la maison commence à s’enfoncer dans la torpeur de la nuit californienne. Il se trouve à l’étage avec son fils. Dans son esprit, trottent ces mails de menaces qu’il reçoit de plus en plus régulièrement.

Lui, le scientifique. Lui, qui jusque-là n’avait fait qu’analyser des modèles statistiques. S’il avait pu savoir où tout cela allait le mener. L’aurait-il fait, malgré tout ? Sans doute.

Ben Santer est tiré de ses pensées par des coups, frappés à la porte. Étrange, il est 22 heures. Le temps de descendre et d’ouvrir la porte, un type s’enfuit à bord d’un hummer jaune, en lui hurlant des insultes. Sur le pas de la porte, un rat mort a été déposé.

Visiblement, cette fois, quelqu’un a voulu taper plus fort qu’un simple mail d’insultes, et a décidé de lui faire sentir le poids de la menace.

Le coup de téléphone qui a changé le cours de la vie de Ben Santer

Tout a commencé quelques années plus tôt, en 1994, par un coup de téléphone. Tim Barnett, éminent confrère, cherche quelqu’un pour rédiger un important chapitre du deuxième rapport du GIEC. Ce groupe d’experts internationaux qui tentent de mesurer les changements climatiques.

Ben Santer est un jeune scientifique – il n’a pas encore 40 ans – spécialisé dans la modélisation du climat. Sa mission est de regarder les modèles mathématiques qui représentent les changements climatiques.

Les regarder tellement profondément, pour y détecter un signal faible dans un océan de bruits. Trier tous les paramètres pour comprendre quels sont les phénomènes internes au système climatique (El Nino, par exemple) et quels sont ceux qui modifient le climat : soleil, poussières volcaniques.

Fumées d’usines
Fumées d’usines Belga

Au téléphone, Ben Santer hésite. Puis il finit par accepter d’être l’auteur principal du Chapitre 8 de ce deuxième rapport du GIEC. “Ce sera une plume à ton chapeau”, lui dit son interlocuteur. D’autant plus qu’ils seront quatre auteurs principaux et 32 contributeurs, parmi les meilleurs scientifiques au monde. Des années plus tard, en 2021, l’un d’entre eux – Klaus Hasselmann – deviendra Prix Nobel de Physique.

“Il y a une influence humaine perceptible sur le climat global”

Mais au début de l’année 1995, ces scientifiques ignorent encore qu’ils vont écrire, dans ce fameux chapitre rédigé lors d’une conférence qui aura lieu à Madrid début décembre, une phrase qui va profondément changer la marche du monde.

La phrase exacte est “L’ensemble des faits suggère qu’il y a une influence humaine perceptible sur le climat global”. Les êtres humains sont donc des agents actifs dans le changement du système climatique.

Le dire est une révolution. Et cette révolution est fondée sur les travaux scientifiques de Ben Santer.

L’heure de l’action politique et l’heure des lobbies

C’est d’autant plus important que cette phrase apparaît dans un contexte précis. Le début des années 90 est en train de changer fondamentalement la prise en compte politique du réchauffement climatique. Jean-Pascal Van Ypersele, le climatologue belge, désormais professeur à l’UCLouvain, a participé à la rédaction de ce fameux Chapitre 8 du deuxième rapport du GIEC, à Madrid.

Cette année-là, on était quelques mois après la première COP à Berlin, en février 1995. La COP avait décidé qu’il fallait compléter la convention sur les changements climatiques qui avait été adoptée au Sommet de Rio en 1992 par un protocole – qui est devenu le protocole de Kyoto – et qui devait aller un pas plus que la Convention Climat."

Jean-Pascal Van Ypersele, climatologue et professeur à l’UCLouvain
Jean-Pascal Van Ypersele, climatologue et professeur à l’UCLouvain RTBF

"Et donc ces négociations qui étaient lancées étaient très importantes pour commencer à orienter les pays développés vers des réductions des émissions de gaz à effet de serre, donc vers une diminution des combustibles fossiles. Ce mouvement vers le protocole de Kyoto devait être, aux yeux des lobbies fossiles, freiné le plus possible. Et donc essayer d’attaquer la base scientifique que le rapport du GIEC fournissait, et qui allait jouer un rôle essentiel à la COP2 et à la CO 3, à Kyoto, c’était très tentant pour les lobbies fossiles de miner la confiance dans l’activité scientifique.”

Semer le doute pour saper la confiance dans la science

Pour miner la confiance dans la science, il existe des techniques éprouvées. Il faut lever des vents contraires. Et les rafales auxquelles Ben Santer va devoir faire face seront terriblement violentes. Ce qui est arrivé au climatologue est un véritable cas d’école.

A Madrid, début décembre, le fameux Chapitre 8, et la révolution qu’il comporte, est bouclé. Le texte commence et se termine par deux résumés. Il n’y a plus qu’à l’intégrer au rapport complet. Alors, Ben Santer quitte Madrid pour l’Angleterre. Mais John Houghton, le scientifique qui coordonne l’ensemble du rapport, le rappelle.

Les autres chapitres n’ont qu’un seul résumé, en début de texte. Or, ils doivent tous se ressembler. A distance, Ben Santer sucre le dernier résumé. Cet acte anodin va être terriblement lourd de conséquences. Car quelques mois plus tard, alors que le rapport n’est pas encore publié, le 1er juin 1996, une lettre ouverte paraît dans le Wall Street Journal. Elle est signée de la main de Fred Seitz. Et s’en prend violemment à Ben Santer. Fred Seitz est un ancien président de l’Académie Nationale des Sciences. C’est un des scientifiques américains les plus prestigieux.

Il n’est pas climatologue. Il n’a pas participé aux débats à Madrid. Mais il accuse Ben Santer de fraude scientifique. Il l’accuse d’avoir effectué des changements non autorisés après Madrid, d’avoir retiré des passages pour des raisons politiques.

Les scientifiques du GIEC sont scandalisés. Quarante auteurs principaux cosignent une réponse qui dédouane Ben Santer, qui explique que la procédure a été scrupuleusement suivie, qu’il s’agit d’un simple résumé en fin de texte retiré par souci de cohérence. Mais par trois fois, le Wall Street Journal refuse de publier cette réponse. Elle sera finalement imprimée dans l’édition du 25 juin, amputée d’une série de paragraphes. Les 40 cosignataires ont disparu. Seul reste le nom de Ben Santer.

Dans les semaines qui suivent, plusieurs quotidiens américains de droite comme le Wall Street Journal ou le Washington Post publient des lettres ouvertes qui mettent en cause le travail et la probité de Ben Santer. Toutes sont signées de la main des scientifiques : Peter Seitz, Fred Singer, William Nierenberg… Et tous appartiennent à une même structure : le Marshall Institute.

"Je n’ai plus jamais pu habiter le monde innocent et naïf que je connaissais avant 1995"

Ils sont en train de tenter de discréditer l’homme qui établit le lien entre êtres humains et changements climatiques. Et – en réalité – ils n’en sont pas à leur coup d’essai. Les membres du Marshall Institute ont conseillé les cigarettiers, pour tenter d’atténuer le lien entre cigarette et cancer, même chose pour la gravité du trou dans la couche d’ozone, ou la dangerosité des pesticides.

Ben Santer a compris tout cela des années plus tard, en lisant “Les Marchands de Doutes”. Ce livre a été écrit en 2010 par deux historiens des sciences américains, Naomi Oreskes et Erik Conway. C’est à ce moment-là que Ben Santer a compris dans quelle pièce il avait joué. Il a compris qu’il avait été un élément, un pion d’un modèle d’ores et déjà reproduit à de nombreuses reprises. Une technique pour créer la controverse scientifique et semer le doute, en utilisant les médias ou en publiant des contre-études scientifiques dans des revues de mauvaise qualité pour pouvoir les agiter en cas de besoin.

Et ce doute-là, à la fin des années 90 s’est doucement instillé auprès d’une partie de la population, dans le cerveau de citoyens qui ne voulaient pas croire à la réalité du réchauffement climatique. Jusqu’au jour où un inconnu a déposé un rat devant la porte de Ben Santer. Depuis ce jour-là, la vie de Ben Santer et son rapport au monde ont irrémédiablement changé. “Je n’ai jamais pu remettre le génie dans la lampe. Je n’ai jamais plus habité le monde innocent et naïf que je connaissais avant 1995”, a-t-il dit.

Sur le même sujet

Captage de CO2 de l'air et de l'eau : le dernier rapport du GIEC pointe la nécessité des émissions "négatives"

Climat

Des pistes pour éviter le pire de la catastrophe climatique prédite par le GIEC

Climat

Articles recommandés pour vous