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"Lettre à Cassandre", Pedro Eiras. Trop de lucidité tue l'amour.

01 mai 2013 à 16:49 - mise à jour 01 mai 2013 à 17:11Temps de lecture2 min
Par Christian Jade

 

Critique : ***

Cassandre, fille de Priam, aimée du dieu Apollon, est une héroïne "impuissante" de la guerre de Troie. Apollon lui a bien donné le don de prophétie, pour anticiper les catastrophes, mais elle ne peut éviter ni la chute de Troie ni sa propre mort Apollon la punit pour avoir refusé de devenir son amante.

Le rapport avec la pièce du jeune auteur portugais Pedro Eiras, "Lettre à Cassandre". ? On est à la fois dans un climat de guerre, aux confins du désert, un lieu non précisé, loin de la Troie historique, mais si près des conflits qui inondent nos écrans et nos journaux depuis des dizaines d’années. Et l’héroïne s’appelle Vera comme "vérité". Comme Cassandre elle débusque le mensonge (ici dans le couple) avec une lucidité au-dessus de la moyenne. Limite cruauté.

Tout part d’une lettre de José à Vera, qu’il nous lit et commente, seul en scène pendant une demi-heure, à plaider sa cause avec une maladresse presque attendrissante. Karim Barras, tout comme Anne Pascale Clairembourg, qui lui donne la réplique, plus tard, en son absence, sont condamnés à l’immobilité physique, jambes clouées au sol, par leur metteur en scène David Strosberg. Ils n’ont donc que leur visage, leur bras, leurs mains et leur expressivité verbale… pour rendre compréhensible et sensible un texte beau, poétique mais complexe. Un pari sur l’austérité, que j’ai trouvé parfaitement réussi, comme un retour à une "parole nue", plus fort à la mode, mais quel beau risque pris par David Strosberg pour un théâtre "fondamental" !

 

 

 

Un spectacle dense, cruel et fort.

Karim Barras dans "Lettre à Cassandre, m.e.s David Strosberg
Anne-Pascale Clairembourg dans "Une Lettre à Cassandre" aux XTanneurs

 

L’obstacle majeur des deux acteurs est brillamment surmonté : diverses époques sont entremêlées dans leur discours. On passe de la guerre actuelle (les relations de José avec ses copains et ses chefs dans ce désert douloureux, où les soldats ennemis sont maltraités) à la première relation amoureuse de Vera et José. S’insinuent aussi les exigences anciennes de Vera de proscrire le mensonge de leurs relations et les sentiments de culpabilité de José, qui éclatent dans sa lettre. Vera en fera la cruelle analyse, comme une juge d’instruction ou une psy, amoureuse et agressive, parfois impitoyable pour son "patient"(!) à distance. Pas simple donc : ces époques se mêlent, s’infiltrent les unes dans les autres, comme un mauvais rêve à décrypter, un cauchemar dont se débarrasser, en vain. Résultat final : une réussite, portée par deux grands acteurs.

Le miracle, c’est que  Karim Barras et Anne-Pascale Clairembourg, dans leurs monologues successifs nous font ressentir la cruauté et de la guerre, et de l’amour lorsque l’exigence morale d’un des partenaires- la "vérité" absolue- est excessive. Pour donner plus de présence physique aux acteurs soumis à une discipline "à la Claude Régy", les créations –lumière, de Nicolas Olivier, son, de Guillaume Istace- accompagnent, en douceur et délicatesse ces acteurs subtils et inspirés, dirigés, en finesse par David Strosberg, en une heure  de spectacle dense, cruel et fort.

Lettre à Cassandre de Pedro Eiras, aux Tanneurs, jusqu’au 4 mai.

www.lestanneurs.be

Christian Jade (RTBF.be)

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