RTBFPasser au contenu
Rechercher

Les titres-services, c’est plus d’emploi mais quasi 3x plus de risque d’invalidité

07 févr. 2020 à 15:01Temps de lecture4 min
Par Himad Messoudi

97,32% de femmes. C’est la proportion de travailleuses dans le domaine des titres-services (TS), selon les chiffres les plus récents (2e trimestre 2019) de l’ONSS. Il y a 147.036 personnes employés dans les titres-services : 3931 hommes et 143.105 femmes.

Selon ce rapport d’IDEA Conuslt, un quart des travailleuses sont nées à l’étranger, 30% ont 50 ans ou plus, 46% sont peu qualifiées, c’est-à-dire disposent, au maximum, d’un diplôme du secondaire inférieur. Il s’agit donc d’un certain public, avec des caractéristiques particulières et donc ultra majoritairement féminin. Constatant une augmentation assez importante de l’invalidité en Belgique (de 5,6% en 2006 à 8,9% en 2016, et plus particulièrement chez les femmes ouvrières comme l’a montré cette étude), le département d’économie appliquée de l’ULB (DULBEA) a étudié, à la demande de l’INAMI, les effets sur l’emploi et l’incapacité de travail en Belgique du système des titres-services. Les conclusions ne sont guère réjouissantes.

Du travail certes…

Personne ne le contestera et l’étude de l’ULB le confirme : en termes de création d’emplois, le système des titres-services fonctionne, en sortant un certain nombre de travailleuses de l’illégalité, en procurant un filet de sécurité sociale à des travailleuses qui n’en bénéficiaient pas précédemment. Selon la recherche du DULBEA, 5 ans après être l'entrée dans le secteur des titres-services, la probabilité de mise à l’emploi est de 68%. Un job pour des femmes peu qualifiées, dans un domaine où le travail au noir prédominait par le passé, dans une société qui voit ce besoin de services fortement augmenter : la situation semble être un parfait win-win-win.

Mais un certain nombre de problèmes gâche ce tableau d’ensemble. Ainsi, l’étude d’Elisabeth Leduc et Ilan Tojerow montre qu’un emploi dans les titres-services a un "effet négatif" sur la probabilité d’occuper un emploi hors du système largement subsidié des TS. Loin de permettre aux travailleuses de "décoller" dans leur carrière, les titres-services semblent "enfermer" les femmes dans le système. Pourquoi ? La recherche de l'ULB pose plusieurs questions : quelles sont les opportunités de formation ? Y a-t-il une forme de stigmatisation du travail domestique ? Par ailleurs, ces femmes n’ont souvent guère le choix : selon l’analyse du DULBEA, les mères "célibataires" ou "non-mariées" sont bien plus nombreuses à travailler avec des titres-services que hors de ce système.

DULBEA

La même observation peut se faire concernant la nationalité : un peu moins de 90% des travailleuses hors TS sont Belges, ce chiffre descend à 79% dans les titres-services. Pour compenser l’absence des Belges, il y a les travailleuses d’Europe de l’Est, d’Afrique du Nord, d’Afrique et d’Amérique centrale et du Sud. Ces origines ont en commun d’être quasiment absentes du monde du travail belge hors système des titres-services.

Notons que le revenu moyen, par an, d’une travailleuse en TS est de 11.073€. Celui des autres femmes est de 16.155€. Plus de 5000€ de différence. 

… mais à quel prix ?

Elisabeth Leduc et Ilan Tojerow montrent dans cette étude que la probabilité d’être en incapacité de travail à long terme est de 260% pendant les cinq années qui suivent l’entrée dans le système des TS. Ce sont essentiellement des risques liés au système locomoteur (mal de dos, arthrose, etc.) Le secteur est connu pour son absentéisme pour cause de maladie "relativement élevé". Et lorsqu’une femme de ménage ne peut plus travailler, elle est remplacée par une autre. Le chiffre de 150.000 personnes employées dans les TS est en augmentation constante depuis des années car, "bien souvent, pour ces travailleuses, c’est leur seule façon d’entrer sur le marché du travail" explique ainsi François Perl, le directeur-général Invalidité à l’INAMI. L’institution, comme le préconise l’étude de l’ULB, va désormais s’intéresser aux effets budgétaires du système de titres-services.

Plus globalement, en termes d’équité, des questions se posent : un salaire plus élevé ne pourrait-il pas permettre à ces employées de travailler moins longtemps et donc, potentiellement, d’être moins sujettes à des ennuis de santé ? Surtout lorsque l'on tient compte de l’absence du secteur des titres-services des dossiers des métiers pénibles, dossier qui avait avorté sous le gouvernement dit "suédois" et qui sera au menu du futur gouvernement. Pour François Perl, l’un des intérêts de cette étude du DULBEA, c’est qu’elle permet d’objectiver la pénibilité des titres-services. "Il ne s’agit pas, pour l’INAMI, de demander l’arrêt du système. Mais de se poser la question du coût que représente le système. Nous devons analyser dans quelle mesure ces données médicales sont à mettre en relation avec des dépenses supplémentaires dans le secteur de l'invalidité. En tous les cas, ce système donne un statut social, une protection à de nombreuses travailleuses".

Et si la question à réellement se poser concernait le coût de ces titres-services ? Les Régions subsidient largement les TS (500 millions en Wallonie, 226 millions à Bruxelles, des montants qui augmentent chaque année), les utilisateurs disposent d’une réduction fiscale significative, mais comme on l’a vu, les travailleuses touchent 5000€ de moins, par an, que celles qui se situent hors du système des titres-services. Vu le coût physique et médical pour celles et ceux qui sont payés par TS et le coût budgétaire important pour l’Etat, ne faudrait-il pas un salaire horaire plus élevé ? Bien plus élevé que l’augmentation de 0,8% décidée il y a quelques jours. Ne faudrait-il pas réfléchir, soit à un soutien public plus faible, soit à un coût plus important pour les utilisateurs des titres services ? De quoi rendre certainement un peu plus visible le travail de ces femmes qu’on entend peu, si ce n’est dans ce film documentaire belge, "Au bonheur des dames ?" sorti en 2018 ou dans le sujet du JT de ce 4 février.

Loading...

Aides ménagères / Leur salaire revu à la hausse

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement