Les Téméraires : Philippe le Bon veut conquérir la Hollande (Épisode 5)

Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l'Europe

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30 juil. 2021 à 09:30Temps de lecture9 min
Par Johan Rennotte
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Philippe le Hardi, premier de la lignée des Valois de Bourgogne, est décédé subitement d’un grippe, alors qu’il était en déplacement à Bruxelles. Son fils, Jean sans Peur, prend sa succession à la tête du duché de Bourgogne et du comté de Flandre. Héros autoproclamé de la dernière croisade, il fait preuve de bien plus de férocité que son stratège de père à la cour de France. Entraîné dans une guerre d’influence avec le régent, son propre cousin, Louis d’Orléans, il n’hésite pas à le faire assassiner, sans remords, et à revendiquer son acte. Il plonge ainsi le royaume dans une guerre civile, et ravive le feu de la guerre de Cent Ans.

Mais mal lui en prend, car au bout du compte, Jean sans Peur est à son tour mis à mort, sous le regard impassible du dauphin de France, alors qu’il pensait venir faire la paix et s’unir contre l’Angleterre. Philippe le Bon, son fils, s’effondre, hurlant sa douleur lorsqu’on lui apprend la nouvelle à Gand: on a occis son père bien-aimé, qui était certes un commandant impitoyable et violent, mais qui, pour lui, était avant tout une figure paternelle aimante.

Le voilà donc, ce jeune duc de vingt-trois ans, qui sera plus tard le véritable fondateur des Pays-Bas bourguignons, des " Plats-Pays ". Même si, à ce moment, il a encore tout à prouver. Car la situation dont il hérite n’est pas facile à gérer. Son beau-frère, le frère de sa femme, le dauphin Charles, fils du roi de France Charles VI, vient de faire assassiner son père. Michelle de France, la sœur du dauphin, et donc duchesse de Bourgogne, est prise entre deux feux. Insupportable pour elle, elle se laisse mourir de chagrin. Philippe ne daigne même pas assister aux funérailles de son épouse.

 

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La paix de Troyes

Le jeune duc ne règne pas que sur la puissante Bourgogne et la très prospère Flandre. Il détient aussi la Franche-Comté, le Vermandois et l’Artois. Le Brabant et le Limbourg sont également passés aux mains des Bourguignons, puisque son oncle Antoine en avait hérité juste avant le trépas du Hardi. Mais Antoine, lui aussi, est décédé. Il a rendu l’âme contre l’ennemi anglais, lors de la fameuse bataille d’Azincourt, et c’est son fils Jean IV, qui est devenu duc, mais nous y reviendrons.

En France, le roi, c’est toujours Charles VI, surnommé le fou. Contre toute attente, Philippe parvient à se le mettre dans la poche, et à lui faire signer le traité de Troyes, en 1420. C’est un coup de tonnerre, car ce traité dicte l’union de la couronne de France et celle d’Angleterre. Charles le Fou déshérite le dauphin, que la reine Isabeau –sa propre mère- déclare fils illégitime, et nomme pour successeur au trône…le roi d’Angleterre Henri V, à qui il donne en plus sa fille en mariage. En un rien de temps, la guerre de succession engagée 80 ans plus tôt semble prendre fin. Et c’est l’Angleterre qui a gagné. Philippe le Bon s’est vengé.

Mais il n’est pas seulement question de vengeance, c’est surtout de la realpolitik . Au départ, il n’est même d’accord pour livrer ainsi la France à l’ennemi. Mais ses calculs l’amenent à conclure que cette paix est ce qu’il y a de mieux pour la Bourgogne et pour la Flandre.

Cependant, le plan va connaître quelques accrocs. Henri V ne va jamais monter sur le trône de France, car il décède deux mois avant son beau-père. C’est son fils de quatre ans, Henri VI, qui devient donc roi de deux royaumes. Philippe n’est pas surpris, car un enfant-roi sur le trône, c’est plus de pouvoir pour lui. Et en sous-main, il n’hésite pas à reprendre contact avec son ancien ennemi, l’ancien dauphin Charles VII.

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La femme aux deux maris

Philippe, de son côté, aimerait ajouter à sa collection de duchés et de comtés deux beaux morceaux : la Hollande et la Zélande. Mais il va se heurter à la résistance farouche d’une femme : Jacqueline de Bavière. Elle est la fille de Guillaume de Hollande, de Zélande et de Hainaut et de Marguerite de Bourgogne, la sœur de Jean sans Peur, qui se sont mariés à Cambrai le même jour que ce dernier. Jacqueline est donc la cousine de Philippe. Mais elle est aussi la femme de Jean IV de Brabant, fils d’Antoine, encore un cousin !

Et Jean IV est ce que l’on peut appeler un nigaud. Incapable de gouverner correctement, il a cédé le Brabant à Philippe, sans hésitation. Jacqueline ne supporte plus son mari, tant politiquement que dans l’intimité. Elle se tourne vers un autre homme…un Anglais. Humphrey, duc de Gloucester, oncle du petit roi, lord-protecteur d’Angleterre. L’homme le plus puissant de l’île.

Voilà que ces deux-là se marient, alors que Jacqueline est toujours mariée à Jean ! Humphrey se fait dès lors appeler comte de Hainaut, de Hollande et de Zélande. Un affront. La situation est intolérable pour le duc de Bourgogne, sa cousine remet en cause les liens sacrés du mariage, et défie ses ambitions territoriales. La question n’est plus de savoir si l’on assistera à une bataille, mais quand elle commencera…

Humphrey, cependant, doit rentrer en Angleterre, car le trône commence à vaciller. La frondeuse duchesse de Hainaut reste seule, à Mons. C’est le moment idéal pour Philippe le Bon. Avec l’aide des Brabançons, les Bourguignons conquièrent une à une les cités du Hainaut. À la fin mai 1425, les troupes du duc apparaissent devant Mons, ultime bastion hainuyer.

Les Montois, après deux jours de siège, veulent se rendre, mais Jacqueline proteste. Elle croit encore que son mari anglais va venir la tirer de cette mauvaise passe. Mais tout est perdu. Le 6 juin, durant la nuit, une semaine avant de capituler, Jacqueline rédige une lettre déchirante à son mari anglais. Lui jurant éternelle fidélité, elle se plaint qu’il l’ait oubliée, espérant malgré tout qu’il vienne à son secours. Humphrey ne viendra jamais à la rescousse. Les troupes de Philippe envahissent Mons, et Jacqueline est faite prisonnière, et cloîtrée dans un palais de Gand.

Mais, coup de théâtre ! Alors qu’on la pensait hors-jeu, Jacqueline s’évade, déguisée en homme ! Elle part se réfugier en Hollande, où l’attendent ses alliés.

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Philippe contre Jacqueline

C’en est trop ! Philippe prend la tête d’une importante armée, et part rechercher sa captive. Mais au lieu de s’attaquer aux villes de Hollande et de Zélande militairement, il y rentre en paix. Il promet des richesses, une aide pour contrer les inondations, pour soutenir l’économie, bref, il fait une vraie opération de communication.

La tactique adoptée par Philippe s’avère efficace. La progression de Jacqueline, spectaculaire au début, s’enraye. Si elle a cru que sa présence serait l’étincelle capable d’enflammer toute la Hollande, elle doit être terriblement déçue. Pourtant, c’est elle qui remporte la première victoire, à Alphen-sur-le-Rhin.

Philippe le Bon réalise que comme son grand-père, Philippe le Hardi, qui a dû puiser dans ses derniers retranchements pour s’adjuger les faveurs de la Flandre, il devra tout donner pour conquérir la Hollande.

Mais pourquoi la Hollande est-elle si attirante pour le duc ? Car en repoussant sans cesse la mer, les Hollandais on crée une terre de pâturage des plus fertiles. L’élevage du bétail exige moins de main-d’œuvre, et les ouvriers ainsi libérés trouvent facilement un emploi dans d’autres secteurs. Ils travaillent dans la pêche, dans la marine, dans la construction des navires, etc. Le sel, le fromage, le hareng, le drap bon marché font le succès de son économie. Qui plus est, les villes sont très prometteuses, car elles ne cessent de se développer et leur population d’augmenter. Ces régions sont en passe de devenir, dans le siècle qui vient, le nouveau centre de gravité de l’Europe du Nord, à la place de la Flandre et du Brabant.

Mais revenons à nos moutons. Le duc de Gloucester finit par redonner signe de vie. Il envoie des troupes à Brouwershaven pour prêter main-forte à son épouse. Philippe n’a pas de temps à perdre. Il parvient à réunir en quelques jours une flotte bourguignonne. Une nouvelle bataille s’engage. Mais les redoutables archers anglais semblent, une fois encore, comme tant de fois depuis le début de cette sempiternelle guerre, prendre l’avantage. Jusqu’à ce que les Bourguignons parviennent à reprendre l’avantage. Philippe a à nouveau battu Jacqueline, même si elle n’est pas encore sa captive.

La nouvelle de la liaison de son mari anglais avec une de ses anciennes dames de compagnie aura sur la duchesse un effet dévastateur. Elle n’a plus le soutien de l’Angleterre. La voilà seule dans la vie privée comme dans la sphère politique. Jacqueline n’a plus le choix, elle doit faire la paix avec son cousin pour éviter de tout perdre. Cette réconciliation se fera en public, sur une grande estrade installée sur la place du marché de Delft, le 3 juillet 1428. Jacqueline de Bavière est reconnue en sa qualité de comtesse de Hainaut, de Hollande et de Zélande, Philippe est nommé régent de ces contrées. Si elle décide de se marier une quatrième fois sans l’autorisation de Philippe(ce qu’elle fera ! ), les trois comtés reviendront à la Bourgogne. Il en ira de même si Jacqueline venait à mourir sans enfant. Et c’est précisément ce qui arrivera quelques années plus tard.

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La jeune fille qui entend des voix

Tandis que Jacqueline est retenue captive à Bruges, loin de là, dans le petit village lorrain de Domrémy, une jeune fille de treize ans entend une voix dans sa tête.

Il me semblait que c’était une digne voix, dira-t-elle plus tard. Je crois qu’elle m’était envoyée de la part de Dieu. Quand je l’eus entendue trois fois, je sus que c’était la voix d’un ange. 

Ces voix lui disent qu’elle doit revêtir une armure pour bouter les Anglais hors du royaume de France.  Cette jeune fille, c’est Jeanne d’Arc.

Elle quitte Domrémy pour entreprendre l’un des voyages les plus extraordinaires de l’Histoire de France . Elle traverse tout le pays et les territoires français occupés par les troupes bourguignonnes ennemies. Avec sa petite escorte, elle arrive à Chinon, devant Charles VII, le dauphin renié par sa mère, mais qui s’estime toujours comme le seul et unique véritable monarque de France. Celui-ci est dans l’embarras, car il est en train de perdre contre les Anglais et les Bourguignons. Désespéré, il s’est retiré dans sa chapelle. Il demande instamment à Dieu un signe, un signe que tout ira bien, que tout finira par s’arranger. Et c’est ainsi que Dieu lui envoie, non pas un signe, mais un ange à cheval : Jeanne d’Arc.

Personne ne sait vraiment comment elle s’y est prise, mais Charles VII lui fait confiance et l’envoie au champ de bataille. Et là, un nouveau miracle se produit. Elle reprend les villes les unes après les autres, en à peine quelques mois, jusqu’à la prise d’Orléans. Quelque temps plus tard, alors que tout semblait perdu, Charles VII est sacré roi de France dans la cathédrale de Reims. En ce 17 juillet 1429, la " pucelle d’Orléans " brille aux côtés du roi. Tout le monde dans la cathédrale n’a d’yeux que pour elle. Le monarque ne deviendrait-il pas jaloux ? Bien sûr que oui.

Mais lors de ce sacre, un homme brille aussi, mais par son absence. Le duc de Bourgogne et comte de Flandre n’est pas là. Il a pourtant reçu une invitation de Jeanne, la nouvelle héroïne, en personne. Mais pourquoi Philippe répondrait à cette paysanne ? Lui, ce qui l’intéresse, c’est de savoir comment utiliser au mieux sa position entre France et Angleterre pour favoriser les intérêts de ses possessions.

La jeune femme, avec son tempérament un peu trop combatif, s’attire le mépris du roi, qui l’autorise tout de même à assiéger Paris, espérant sans doute qu’elle y trouvera la mort. Et il aurait pu voir son vœu exaucer. Paris résiste à la Pucelle, qui est blessée au combat. Charles VII lui ordonne de lever le siège. Jeanne n’a pas compris que son roi était manipulé par un homme qui n’a aucune envie de se battre jusqu’au bout contre l’Angleterre : Philippe le Bon. Il est désormais évident que le roi se détourne d’elle.

Philippe le Bon ne cherche pas la paix. Il essaye au contraire de tirer profit de sa stratégie : semer la discorde. Il s’attaque même en personne au royaume en assiégeant la ville française de Compiègne. Jeanne d’Arc veut donner une leçon à ces traîtres de Bourguignons, et recrute à ses propres frais une armée de mercenaires. Mais c’est peine perdue. Jeanne d’Arc est faite prisonnière, et amenée devant le duc de Bourgogne. On ne sait pas ce que les deux grandes figures de leur temps se sont dit, les chroniqueurs n’en ont rien dit.

Quoi qu’il en soit, le Philippe le Bon vend la Pucelle à ses ennemis, les Anglais. Il l’utilise comme monnaie d’échange, contre la garantie de commerce de laine anglaise pour la Flandre. Les Anglais la condamnent pour hérésie, et son triste sort est bien connu : le procès puis le terrible bûcher. Mais Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans, deviendra le plus grand mythe français de tous les temps.

1430 n’est pas seulement l’année où Philippe arrête Jeanne d’Arc, c’est également celle de son mariage avec Isabelle de Portugal, un événement fastueux d’où a jailli la lumière de l’un des plus grands artistes de notre histoire : Jan Van Eyck.

Les Téméraires, de Bart van Loo

Adaptation française de Guillaume Deneufbourg

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