Les téméraires : Les plats pays montent en puissance (Épisode 6)

Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l'Europe

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06 août 2021 à 09:30Temps de lecture6 min
Par Johan Rennotte
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Philippe le Bon est devenu, comme son père et son grand-père avant lui, l’homme qui compte en France. Si l’assassinat de Jean sans Peur a réveillé les tumultes de la guerre de Cent Ans, Philippe a su sortir son épingle du jeu. Il a littéralement vendu la France aux Anglais, et écarté Charles VII du trône. Mais une femme va contrecarrer ses plans : Jeanne d’Arc. La jeune fille, portée en héroïne du royaume, va réussir à reprendre une zone importante aux Anglais, et surtout à faire couronner Charles VII. Mais elle finit par tomber entre les mains du duc de Bourgogne, qui la livre aux ennemis d’outre-Manche. La jeune femme périt sur le bûcher, tandis que le duc savoure sa victoire.

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Un mariage fastueux

Mais en cet an de grâce 1430, Philippe le Bon n’a pas la tête à se préoccuper du sort de Jeanne d’Arc. Le duc planifie son troisième mariage. Cette fois, l’heureuse épouse se nomme Isabelle de Portugal. Les noces sont célébrées à Bruges, dans un faste monumental. La cité est transfigurée par un foisonnement d’arcs de triomphe, de décorations et de tableaux vivants. Elle grouille pendant des jours de chevaliers qui risquent leur vie en se livrant à des joutes. Le double mariage de Cambrai, quelques décennies plus tôt, fait pâle figure en comparaison. Il y a foule dans les rues du Bruges, devenue un grand théâtre où l’on se pousse pour apercevoir le couple star.

Au bout de trois jours de festivité intensive, Philippe amorce le bouquet final. Au cours d’une réunion solennelle, il crée l’ordre de la Toison d’or. Le nom fait référence au mythe antique de Jason, parti chasser un bélier à la laine dorée, une histoire que tout le monde connaît à l’époque de Philippe le Bon. Ce nouvel ordre se voudra d’abord une confrérie religieuse chargée de veiller sur l’honneur du christianisme et, si nécessaire, d’être le moteur d’une nouvelle croisade. Car la Toison d’or est également un ordre de chevalerie, dont les membres jurent fidélité au duc sur le champ de bataille et en dehors.

Philippe vient de créer un instrument de réseautage au plus haut niveau. Mais la Toison d’or est aussi un bras d’honneur adressé à la France et à l’Angleterre ! Car le duc se hisse au plus de la pyramide sociale européenne. Il montre que même s’il n’a pas le titre de roi, il en a la puissance et l’éclat. En outre, il se permet de choisir une épouse en dehors des grandes maisons nobiliaires françaises. Le duc de Bourgogne s’affiche comme un grand prince souverain.

Mais ce mariage n’est pas seulement l’occasion de pavaner devant les grands d’Europe. Il est aussi essentiel pour le duc. Car à bientôt 34 ans, et malgré deux épousailles, Philippe n’a pas d’héritier. Il jette son dévolu sur Isabelle de Portugal, et envoie une délégation, là-bas, dans ce pays lointain. Parmi ceux qui sont chargés de négocier ce mariage, il y a un homme, un peintre, qui doit réaliser le portrait de la future épouse, que son fiancé puisse la voir en peinture. Cet homme se nomme Jan Van Eyck.

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Le plus grand peintre de son temps

Philippe le Bon porte Jan Van Eyck en très haute estime. Il travaille pour le duc depuis cinq ans comme peintre, diplomate et même envoyé politique. Lorsque Philippe pose les yeux sur le portrait d’Isabelle, il tombe sous son charme.

À son retour du Portugal, Van Eyck se consacre à terminer le monumental Agneau mystique qu’a commencé feu son frère Hubert. Ce polyptyque, qui deviendra l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, est ouvert pour la première fois dans la cathédrale Saint-Bavon de Gand, le 6 mai 1432, devant les yeux ébahis de Philippe le Bon. Josse Vijd et Élisabeth Borluut, un couple bourgeois gantois, ont commandé cet Agneau mystique. Ils sont tous les deux représentés sur le retable, grandeur nature, et sont bien évidemment présents dans la cathédrale, aux côtés du duc et du peintre. Van Eyck a placé l’agneau sacré centre du retable. Philippe ne peut sans doute pas manquer de voir le lien entre ce mouton et le bélier de sa Toison d’or. Les Flamands, eux, ne manquent pas d’y voir une allégorie de la laine qui fait la richesse de l’industrie drapière.

L’œuvre est une révolution dans la peinture. Van Eyck crée un décor en arrière-plan, apporte de la lumière, du volume, des ombres, alors que les peintures médiévales sont toujours plates et à fond doré. Cet Agneau Mystique est saisissant de réalisme. Les personnages sont pleins de détails, on voit leur pilosité, les plis de leur peau, les doubles mentons. Ce retable, c’est presque de la photographie en peinture.

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Un héritier et une paix

Mais en ce 6 mai, alors que Philippe assiste au dévoilement de L’Agneau mystique, un autre événement a lieu : le fils tant attendu du duc est baptisé. Malheureusement, l’enfant ne survit pas à sa première année. Le destin s’acharne sur le duc, que les chroniqueurs ont entre-temps baptisé le " lion de Flandre ". Un an plus tard, c’est le soulagement. Isabelle donne naissance à un autre petit garçon, le 11 novembre 1433. Le petit Charles voit le jour, et il est déjà destiné à marquer l’histoire. On se souviendra de lui en tant que Charles le Téméraire.

Philippe et Isabelle sont ivres de bonheur. Le bébé est adoubé chevalier et accepté dans l’ordre de la Toison d’or, rien que ça ! Le petit naît à Dijon, alors que ses parents passent bien plus de temps dans le nord, qui est toujours le centre économique de leurs possessions. Mais Philippe se devait d’être en Bourgogne, car les tensions sont à nouveau exacerbées avec la France, qui a envoyé des troupes aux frontières et avancent vers Dijon.

Ne serait-il pas enfin temps de dessiner une paix, après ce siècle de batailles et de trahisons ? À cette fin, Philippe charge son chancelier, Nicolas Rolin, d’organiser une rencontre entre les belligérants. Celle-ci se tient à Arras, en 1435. Français, Anglais et Bourguignons se mettent autour de la table, sous la surveillance d’observateurs venus de l’Europe entière. Mais tout ne va pas se passer comme prévu. Les Anglais refusent de reconnaître Charles VII comme le souverain français légitime et quittent la table. Quoi qu’il en soit, la France et la Bourgogne décident, elles, de mettre fin à leur guerre. Philippe le Bon et Charles VII se réconcilient officiellement.

Également présent à Arras, Van Eyck est chargé de réaliser des portraits de personnalités présentes. Il a bien entendu suivi le duc jusque là. La relation assez intime entre le Bon et Van Eyck est bien réelle. Philippe devient par exemple le parrain du premier enfant de Jan et, après la mort du peintre, il verse à sa veuve une belle pension.

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L’unité des plats pays

Lorsque la paix finit enfin par être scellée avec l’Angleterre, grâce aux compétences diplomatiques d’Isabelle de Portugal, Philippe peut enfin se consacrer faire de ses possessions du Nord une vraie entité unie. Il veut créer un sentiment d’unité sur le plan organisationnel, politique, juridique et financier.

Philippe a agrandi son territoire, en conquérant le duché du Luxembourg, et en achetant le comté de Namur au dernier comte ruiné. Il a également fait nommer plusieurs de ses bâtards à la tête des évêchés d’Utrecht et de Cambrai. Il a limogé le duc de Brabant et le comte de Hollande et de Zélande et a pris leurs titres. Le duc est donc à la tête de l’ensemble de ces territoires à titre individuel pour chacun d’entre eux.

Le " lion de Flandre " crée une véritable bureaucratie de fonctionnaires, experts en leur domaine, pour gérer l’administration et la justice dans ses terres. Ils sortent des universités de Louvain et de Dole, en Bourgogne. Le duc entend aussi remettre de l’ordre dans les finances. Il crée des cours des comptes pour exercer le contrôle, un concept qui existe encore aujourd’hui en Belgique et aux Pays-Bas.

Pour les habitants eux-mêmes, cette union reste tout de même très abstraite. Les choses changent réellement pour eux lorsque le duc, sous la pression des villes brabançonnes et hollandaises, introduit une monnaie commune : le Vierlander, créé en 1433. L’Euro avant l’heure !

Cette modernité se fait au détriment d’un modèle ancien, qui devient de plus en plus démodé : la chevalerie. Ces chevaliers, et avec eux la noblesse, ont en quelque sorte manqué le train du progrès. Les gentilshommes ne maîtrisent pas les aspects techniques d’une bonne gestion publique. Qui plus est, la technologie ne joue pas en leur faveur. L’artillerie a envahi les champs de bataille, et ces hommes en armures ne servent plus à grand-chose face aux énormes canons qui crachent des boulets de plusieurs centaines de kilos. Les plus grands d’entre eux, comme le célébrissime Jacques de Lalaing, " invincible " chevalier, star de son époque, périssent sous le feu des canons.

C’est cette même artillerie qui, en 1453, aura raison de la guerre de Cent Ans. À Castillon, non loin de Bordeaux, les Français gagnent enfin contre les Anglais, grâce à leur artillerie. C’est la première fois qu’on utilise des armes de cette manière sur un champ de bataille, puisqu’auparavant, elles étaient tournées contre les murailles des villes assiégées et par contre des troupes. C’est le début d’une nouvelle ère.

Mais, alors que la guerre de Cent Ans prend fin, un autre événement va retenir l’attention de toute la Chrétienté. À Constantinople, les troupes ottomanes s’emparent de la ville. La capitale de l’Empire romain d’Orient vient de tomber dans le giron des musulmans. L’Europe est tétanisée, personne n’agit. Le seul qui se met en tête d’intervenir, de monter une croisade, et d’aller libérer la ville chrétienne, c’est bien entendu le duc de Bourgogne, Philippe le Bon. Son entourage tente de l’en dissuader. Alors le duc va mettre en place un exploit de propagande hors norme : à l’événement du siècle, il répond par la fête du siècle.

 

Les Téméraires, de Bart van Loo

Adaptation française de Guillaume Deneufbourg

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