Les Téméraires - Les Bourguignons, entre grandeur et décadence (Episode 4)

Les Téméraires - Les Bourguignons, entre grandeur et décadence (Episode 4)

29 juil. 2021 à 07:20 - mise à jour 29 juil. 2021 à 07:20Temps de lecture8 min
Par Johan Rennotte

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    Voilà Philippe le Hardi à la tête d’une des plus importantes zones d’influence de la Chrétienté. Grâce à d’astucieuses alliances, il domine la Bourgogne, la Flandre, mais aussi le Hainaut, la Hollande, la Zélande, le Brabant et le Limbourg. Il est également régent du royaume de France, en attendant que son neveu le roi Charles VI soit apte à régner.

     

    Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l'Europe

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    Cependant, devant toujours se battre contre les éternels ennemis anglais et contre les velléités d’indépendance de Gand, le duc de Bourgogne perd peu à peu de l’influence à la cour du roi. Mais ce dernier s’avère atteint d’un mal incurable, il perd la tête. Vieillissant, Philippe se repose de plus en plus sur son fils, le vaillant Jean sans Peur.

    Il parvient à signer une paix avec l’Angleterre, au printemps 1393 , et ainsi faire une pause dans la guerre de Cent Ans. Il a compris que l’économie de son comté de Flandre a absolument besoin de la laine anglaise pour fonctionner. De plus les deux pays ont besoin d’une trêve, car la guerre les a ravagés. Les nobles peuvent enfin s’occuper d’autre chose.

    La croisade sanglante

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    Au XIVe siècle, les Turcs avancent de plus en plus en Europe chrétienne. Il faut parvenir à les arrêter, afin d’assurer la stabilité des royaumes catholiques. Philippe pense qu’une croisade pourra accroître son prestige, mais aussi créer une sorte d’unité politique entre les royaumes divisés par le schisme entre Rome et Avignon et par cette guerre interminable. Se battre tous ensemble contre un ennemi commun, voilà qui pourra sans doute enterrer pour toujours la hache de guerre.

    Durant l’été 1395, quand le roi Sigismond de Hongrie supplie les Européens de lui venir en aide pour arrêter l’avancée ottomane, le duc n’hésite pas une seconde à prendre la tête d’une coalition. Mais, au dernier moment, il renonce à aller se battre, car il est trop âgé, et préfère céder le commandement suprême à son fils Jean.

    Philippe le Hardi devient le mécène d’une impressionnante coalition. Au début, il convint même l’Angleterre, qui finira cependant pas se désister. Il rallie les Français, les Flamands, les Bourguignons, mais aussi les Écossais, les Hongrois, les Polonais, les Espagnols, des hospitaliers de Rhodes, des Savoyards, des Rhénans, des Bavarois, des Saxons, etc.

    Le duc lève des taxes exceptionnelles pour financer cette coûteuse entreprise. Par exemple, les personnes âgées, les femmes et les enfants doivent payer une certaine somme pour ne pas avoir à s’engager dans la croisade, et il emprunte de gros montants à de riches citadins flamands. Les cinq cent vingt mille francs et les deux tonnes d’or qu’il parvient à réunir vont vite être dépensés. Il faut que les Bourguignons resplendissent au milieu de cette cohorte de seigneurs et de soldats. Le spectacle de la guerre se doit de chatoyer plus que jamais. Le 13 mars 1393, il acquiert même l’épée du légendaire croisé Godefroy de Bouillon, tout un symbole !

    Avec 30 000 chevaux et 10 000 hommes, la croisade menée par Jean, âgé de 25 ans, se met en marche. Le 25 septembre 1396, les croisés atteignent Nicopolis. L’intention est de prendre cette ville et de s’occuper ensuite de l’armée turque qui arrive au loin, dirigée par le sultan Bayezid, surnommé l’Éclair ou la Foudre. Les croisés montent le camp devant les remparts, ils sont sûrs de gagner facilement, comme ils l’ont fait jusqu’ici. On y fait ripaille, et on y accueille nombre de prostituées. On y assiste aussi à un étalage de luxe vestimentaire. Les Bourguignons paradent comme des paons dans des vêtements sophistiqués, comme les " chaussures à la poulaine " et leur longue extrémité pointue qui peut mesurer jusqu’à 50 cm.

    Cette insouciance orgueilleuse se heurte à la réalité de la guerre, lorsque l’on apprend que Bayezid n’est plus qu’à deux jours de marche de la ville. Branle-bas de combat. Mais alors que les chefs de guerre croisés préparent la bataille, les Franco-Bourguignons ne semblent pas avoir retenu les leçons de leurs défaites passées. Sigismond, roi de Hongrie, est médusé. Contre tout bon sens, et avec comme unique perspective l’honneur de la chevalerie, Jean prévoit de placer ses chevaliers d’élite en première ligne. Une erreur tactique fatale.

    La bataille arrive, et la cavalerie croisée fonce tête baissée, aux cris de " Montjoie, Saint-Denis ! ". Mais bon nombre de chevaliers succombent sous une pluie de flèches. Les survivants se heurtent ensuite à un mur de pieux affilés, pointés en oblique vers eux et qui déchirent le ventre de leurs chevaux. La tactique de Bayezid fonctionne à merveille. Décimées, les troupes de Jean sans Peur se retrouvent face à l’infanterie turque. Jean fait honneur à sa réputation en maniant courageusement la hache autour de lui, mais, face à un nouvel assaut de la cavalerie de Bayezid, il doit s’avouer vaincu. Il est fait prisonnier.

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    Bayezid n’a pas la réputation de faire dans la diplomatie. Les chrétiens lui ont coûté beaucoup d’hommes, il va leur rendre la pareille. Il compte n’épargner que trente grands seigneurs. Tous les autres devront être exécutés sans pitié. Ils sont amenés enchaînés et nus devant le sultan, et sont décapités un par un, sous les yeux de leurs camarades et des seigneurs survivants. Jean échappe certes à la mort, mais voit ses compagnons d’armes périr devant lui. Le sang chrétien continuera de couler jusqu’à ce que le sultan, trois heures plus tard, en soit lui-même écœuré. Trois cents hommes seront finalement épargnés, et emmenés comme esclaves. La croisade est un échec total et sanglant. On amène les trente seigneurs captifs vers l’Anatolie, à pieds nus. Des témoins ont dit que Jean, pendant cette marche humiliante, ne s’est jamais départi de sa bonne humeur et a tout fait pour réconforter et égayer ses compagnons d’infortune. Cette attitude, considérée comme héroïque, restera plus tard dans la légende de Jean sans Peur.

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    Son père doit débourser une somme astronomique pour la rançon de Jean de Bourgogne, qui passe deux ans et demi en captivité. Le 22 février 1398, il rentre en France et peut prendre pour la première fois son fils d’un an et demi dans ses bras. L’enfant est venu au monde le 31 juillet 1396 et nommé Philippe en l’honneur de son grand-père. Il sera le futur Philippe le Bon, le duc qui donnera sa splendeur à la Bourgogne.

    Jean devra attendre encore un mois avant de serrer son père dans ses bras à Gand. Les deux hommes fondent en larmes. Le Hardi organise une vraie entreprise de propagande pour faire passer son fils comme héros, martyr de la croisade. Le duc et son fils font le tour des grosses villes de Flandre pour les remercier, car elles ont fourni le plus gros de la rançon. Le cuisant échec de Nicopolis devient subitement une glorieuse épopée héroïque. Mieux encore : elle lui vaut le surnom retentissant de Jean sans Peur.

    La mort d’un grand duc

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    Le 16 avril 1404, une grande fête se tient à Bruxelles. Jeanne, duchesse de Brabant, a décidé de ne pas attendre sa mort pour céder ses titres et possessions à son successeur désigné. Mais ce ne sera ni Philippe, ni Jean. Car les villes brabançonnes n’ont pas voulu de ces deux princes trop importants, elles veulent garder leur indépendance. Ce sera donc Antoine, le second fils de Philippe, qui succédera à Jeanne à la tête du Brabant et du Limbourg. Cependant toute la famille de Bourgogne est présente pour fêter le sacre d’Antoine, Philippe le Hardi en tête. Mais la soirée tourne mal. Le duc est victime d’un malaise.

    Frappé d’un violent accès de fièvre, qui se mue bientôt en grippe, le grand Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, est emmené, on veut le rapatrier au plus vite à Dijon. Mais il n’ira pas plus loin que Hal. Il rend son dernier souffle, en présence de ses fils, et de son petit-fils Philippe qui n’a que sept ans, le 27 avril 1404.

    Pour financer les funérailles du grand homme d’État, ses fils doivent vendre l’argenterie, car le Hardi n’a presque rien laissé dans les coffres durant sa faste vie. Le cortège funèbre rejoint Dijon, et le duc de Bourgogne est enterré à Champmol, le monastère qu’il a fait construire par des artisans du nord.

    Jean sans Peur est donc le nouvel homme fort de Bourgogne. Mais il n’aura pas le même prestige à la cour de France que feu son père. Car à Paris, c’est son cousin et rival de toujours, Louis d’Orléans, qui tire les rennes, puisque le roi est incapable de régner. Les deux hommes n’auront de cesse de s’opposer, jusqu’à plonger le pays dans la guerre civile, et rallumer les torches de la guerre de Cent Ans.

    L’affrontement final

    Le conflit qui oppose Jean et Louis dure des années, mais reste lové pendant un temps. Pas encore de guerre à l’horizon, même si la tension est palpable. Jean sans Peur en a plus qu’assez de son cousin et de l’emprise qu’il exerce sur le pouvoir, tout en essayant de l’en tenir, lui, le prestigieux duc de Bourgogne, le plus éloigné possible. Qui plus est, Louis est un Don Juan, qui ne se cache pas de collectionner les femmes. Une honte morale. La rumeur dit même qu’il a séduit Marguerite de Bavière, l’épouse de Jean. Cerise sur le gâteau, on dit que le duc d’Orléans ourdit le meurtre de son cousin !

    Mais Jean va prendre les devants. Il organise une embuscade, et fait liquider Louis d’Orléans par une poignée d’assassins. Paris est sous le choc. Et le duc de Bourgogne, à la surprise générale, avoue être le commanditaire. Il fuit vers la Flandre, mais revient à Paris pour son audience au tribunal. Il y réussit un tour de force, faire croire que son acte était essentiel, car Louis aurait fait rendre son frère le roi fou par des incantations diaboliques, pillé le Trésor, encouragé le Schisme, tenté à plusieurs reprises de tuer le roi…En fin de compte, il n’aurait-eu que ce qu’il mérite.

    Et ça marche. Car qui s’opposerait au puissant duc de Bourgogne et à son armée ? Charles VI sort de sa démence pour signer l’acquittement officiel du duc. Comme si de rien n’était, celui-ci reprend sa place au sein du conseil de régence. Pour couronner le tout, le jeune fils de Louis, Charles d’Orléans, âgé de quinze ans, est contraint d’accorder publiquement son pardon à Jean sans Peur, dans sanglots dans la voix. Mais le crime est impardonnable.

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    Le conflit dégénère en guerre civile, les Bourguignons d’un côté et les Armagnacs de l’autre. Car Charles d’Orléans est le gendre comte Bernard d’Armagnac, qui va prendre la tête de la fronde. Il en faudrait des heures pour décrire ce conflit, tant tôt à l’avantage d’un camp, tant tôt à l’avantage de l’autre. Et voilà que les Anglais s’en mêlent, profitant du chaos pour à nouveau envahir la France. La guerre de Cent Ans va connaître ses épisodes les plus fameux, à commencer par la célébrissime bataille d’Azincourt, que Henri V d’Angleterre remporte avec triomphe contre la cavalerie française, une fois de plus trop prétentieuse.

    Au cours de l’été 1419, les factions des Bourguignons et des Armagnacs prennent enfin conscience qu’elles sont toutes deux les grandes perdantes de cette guerre, dont ne sort gagnante que l’Angleterre. Jean et le futur Charles VII, le fils du roi Charles VI, décident de faire la paix pour vaincre l’ennemi commun.

    En septembre, une rencontre a lieu sur le pont de Montereau, où le sort de Jean va se sceller. Afin d’écarter au maximum le danger, on a dressé des barrières à chaque extrémité du pont, la rencontre se déroulera au milieu. Face à Jean se tient Charles, dauphin de France, celui pour qui, quelques années plus tard, combattra Jeanne d’Arc. Jean s’agenouille, ôte son couvre-chef et prononce des paroles d’allégeance.

    Monseigneur, après Dieu, je ne dois service et obéissance qu’au roi et à vous ; et en votre service, pour la conservation du royaume, j’offre à mettre et employer mon corps, mes biens, mes amis, mes alliés et mes bienveillants. Et si l’on vous a fait contre moi des rapports défavorables, je vous prie de ne point vouloir les croire. 

    En se relevant, le duc de Bourgogne sent une lame lui transpercer les omoplates. Il a été trahi. Le piège s’est refermé sur lui, implacablement. Jean sans Peur, héros des croisades, fils du grand Philippe le Hardi, est assassiné par ses ennemis. Il a quarante-huit ans.

    Lorsque, quelque jours plus tard, son fils, Philippe apprend la nouvelle au château de Gand, il se précipite vers sa femme, Michelle de France, fille du roi, et s’écrie : " Madame, votre frère a tué mon père ! "

    Il ne le sait pas encore, mais le destin fera de lui un grand homme, Philippe le Bon, fondateur des Pays-Bas bourguignons, le précurseur d’un empire.

    Les Téméraires, de Bart van Loo

    Adaptation française de Guillaume Deneufbourg

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