Les Téméraires - Le duc de Bourgogne contre Gand la rebelle (Épisode 2)

Les Téméraires - Le duc de Bourgogne contre Gand la rebelle (Épisode 2)

05 nov. 2021 à 09:00Temps de lecture7 min
Par Johan Rennotte

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    Philippe le Hardi, plus jeune fils du roi de France, est ressorti victorieux de la défaite de Poitiers, en y gagnant son prestige, et a gagné son titre de duc de Bourgogne grâce à la peste, qui a laissé la principauté sans héritier. En épousant Marguerite de Male, la veuve de son prédécesseur, il met également la main sur l’un des comtés les plus prospères d’Europe : la Flandre. Marguerite, fille du comte de Flandre, est la seule héritière au titre, comme le devient de facto son époux.

    Mais pour unir Flandre et Bourgogne sous un même souverain, il faudra que Philippe attende encore un peu. Car son beau-père est encore de ce monde. Le Hardi va cependant réussir à s’imposer dans la politique flamande. Pourquoi ? Parce que Louis de Male, le beau-père en question, est en difficulté face aux villes flamandes, toujours plus dynamiques et prospères, Gand en tête. Mais pour comprendre la situation politique de la Flandre, il faut se plonger un peu plus dans l’histoire de l’époque…

     

    Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l'Europe

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    Les deux papes

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    Il faut une fois de plus remonter à Philippe le Bel, roi de France, sans qui décidément rien n’arrive. C’est sous son règne que le pape, qui siège normalement à Rome, est contraint de s’installer à Avignon. Plusieurs décennies plus tard, un nouveau pape doit être élu, par une majorité de cardinaux français qui espèrent un pape français qui resterait à Avignon. Mais à la surprise générale, c’est un pape italien qui promet officieusement de retourner à Avignon, mais une fois élu, il revient sur sa déclaration et s’installe à Rome. 

    Les cardinaux français, furieux, nomment alors leur propre pape, à Avignon. Voilà que soudain, l’humanité se retrouve avec deux papes. Et les royaumes catholiques vont devoir choisir celui auquel ils portent allégeance. La France et son roi, Charles V, frère aîné de Philippe le Hardi prennent évidemment le parti d’Avignon, et leur vieille ennemie, l’Angleterre, opte pour Rome. La guerre de Cent Ans prend soudainement un caractère religieux.

    Le problème se pose pour la Flandre, qui suit l’Angleterre et choisit de reconnaître le pape romain. Le comte est d’accord, mais son beau-fils ne l’est pas. Philippe le Hardi décide de serrer les dents et de rester silencieux. Car si les Flamands choisissent Rome, c’est parce qu’ils veulent que la laine anglaise continue à être acheminée vers leurs industries. Hors de question que les métiers à tisser s’arrêtent pour une question de religion !

    La France est furieuse. Charles V par de traîtrise. Car la Flandre est, dans les faits, un comté vassal du roi de France, et non un État à part entière. Voilà la Flandre coincée entre le marteau et l’enclume. Une situation explosive qui ne peut que mener à la guerre.

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    Gand se rebelle

    Mais Louis de Malle n’est pas au bout de ses problèmes. Sur le territoire qu’il doit gérer, les perturbations sont nombreuses. Des conflits qu’il attise parfois lui-même sans le vouloir. Ainsi, lorsqu’il décide d’organiser un grand tournoi de chevalerie, il demande aux villes flamandes de le financer, comme le veut la coutume. Bruges accepte, mais en contrepartie, le comte doit accepter le creusement d’un canal entre Bruges et Deinze, afin que le blé en provenance de France atteigne leur ville sans le coûteux détour par Gand et que le textile de la Flandre occidentale fasse plus rentablement le parcours en sens inverse.

    Si ce canal est creusé, Gand perdrait alors les revenus de la taxe d’entreposage des marchandises venues de et allant à Bruges. La ville, déjà en mauvaise posture économique, ne peut l’accepter. Un homme va s’élever contre ce projet, un certain Jacques van Artevelde, riche marchand gantois ouvertement anglophile, qui soutient le couronnement du roi d’Angleterre en tant que roi de France. Van Artevelde est considéré comme une sorte de leader du peuple en Flandre, ce qui ne l’empêchera pas de finir lynché par la foule.

    Gand envoie une milice pour stopper les travaux du canal, qui ne verra jamais le jour. Un enchaînement d’événements mène à un face à face explosif entre les deux cités, et le comte est pris entre deux feux. Son beau-fils entre alors dans la danse. Il obtient une trêve fragile, et en sous-main, convainc les villes alliées de Gand de la lâcher. Celle-ci sera désormais toute seule pour affronter ses rivaux.

    C’est alors qu’une nouvelle inattendue arrive aux oreilles de Philippe. Son frère, le roi de France Charles V est mort de la tuberculose, le 16 septembre 1380, à l’âge de quarante-deux ans. Son fils monte donc sur le trône sous le nom de Charles VI. Mais il a douze ans à peine, et est trop jeune pour régner seul. Ce sont ses oncles qui géreront les affaires du Royaume, au premier rang desquels Philippe, duc de Bourgogne. Il manipule le jeune roi comme une marionnette. Il ne le fait pas seulement pour le prestige du pouvoir. Un accès direct aux finances publiques lui permet de disposer des fonds dont il a besoin pour réaliser ses ambitions. C’est aussi une opportunité de régler la crise flamande, avec l’aide de l’armée française, sans trop s’exposer lui-même. Il serait en effet dommageable que le peuple flamand tienne rigueur au futur comte d’avoir entraîné la principauté dans la guerre.

    Le 5 mai 1382, en pleine procession du Saint-Sang à Bruges, les rebelles gantois surgissent et attaquent les troupes du comte. Louis de Male doit fuir au milieu d’un grand chaos, déguisé en badaud, en traversant le canal à la nage. Philippe van Artevelde, le fils de Jacques van Artevelde, qui entre-temps a pris le pouvoir à Gand, est devenu le chef de ces rebelles et met à prix la tête de l’illustre fugitif, qui a entre-temps regagné Lille.

     

    Humilié, Louis doit mettre sa fierté de côté et supplie son gendre de lui venir en aide. Ce dernier quitte Dijon à la hâte, le vent tourne et il sent venir sa chance. Il rallie son neveu le roi de France à la cause de la Flandre, et ensemble, ils marchent vers le nord. Le monarque de quatorze ans rêve d’aventures héroïques : " …Je me ferais volontiers chef de cette armée et ainsi me viendrait moult bien à point, car j’ai très grand désir de m’avancer. "

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    La bataille de Rosebecque

    Nous sommes à l’automne de l’an 1382. La tactique que devrait employer van Artevelde est évidente : laisser les Français moisir dans l’humidité automnale flamande jusqu’à ce qu’ils retournent chez eux, grelottant et clopin-clopant. La saison la plus froide s’annonce. Habituellement, on observe une sorte de trêve hivernale. Mais Van Artevelde, toujours pressé, n’a pas envie d’attendre et fait tout pour écraser l’armée franco-bourguignonne. Il espère rallier les Anglais à sa cause, mais ces derniers ne viendront jamais.

    Du côté français, pas question de risquer la vie du roi, qui sera cantonné à l’arrière, tout comme le triste comte de Flandre, déprécié des Français, lui qui a perdu ridiculement son comté et est en plus un vassal du pape de Rome.

    La bataille aura lieu à Rosebecque, près de Passchendaele. Une grande et véhémente milice communale contre des chefs militaires moitié moins nombreux, mais mieux équipés et plus expérimentés. L’arrogance flamande contre la méfiance franco-bourguignonne, la bourgeoisie contre la noblesse, van Artevelde contre Philippe le Hardi. Ce dernier, rusé, roublard, se cache derrière Charles VI pour que les Flamands ne puissent rien lui reprocher plus tard

    Van Artevelde attaque en premier. Il quitte sa position surélevée qui lui assurait pourtant un avantage. Avec leurs lances, leurs dagues, leurs bâtons et leurs poings, les Flamands s’enfoncent dans les traînées de brume matinale qui flottent devant eux. Le choc est colossal. Une troupe de cavaliers français se détache de l’armée et fait le tour du périmètre. Et ce qui semblait être un début triomphant pour les Flamands s’avère être un piège : les Français les encerclent. Ils sont pris au piège et ne peuvent fuir. Ils se bousculent, se piétinent. Les Gantois ne meurent pas par l’épée, ils s’étouffent les uns les autres. À la fin, le champ de bataille est presque vide de sang, seuls des corps écrasés le jonchent, parmi lesquels celui de van Artevelde, l’un des premiers à tomber. Charles VI fera pendre ce corps déjà mutilé à un arbre, pour exhiber le sort qui attend les ennemis de la France. Sa victoire est totale, il a vengé l’humiliation de son prédécesseur, Philippe le Bel, quatre-vingts ans plus tôt, lors de la célèbre bataille des Éperons d’or.

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    L’homme fort du royaume

    Philippe le Hardi, lui, rentre à Dijon, sa capitale bourguignonne. Pour la remercier de sa contribution, financière et militaire au triomphe de Rosebecque, il lui fait un cadeau symbolique. Sa devise personnelle deviendra celle que la ville pourra également utiliser : " Moult me tarde ". On pourra donc, à l’avenir, mettre la phrase sur chaque pot de la spécialité locale…la moutarde. La légende dit même que la célèbre sauce piquante tient son nom de la devise ducale : " Moult me tarde ", " moutarde ". Mais il est fort probable que la moutarde doive en réalité son nom au malt initialement utilisé : " mustum " (malt) et " ardens " (brûlant).

    Entre-temps, les Anglais tentent une nouvelle percée, sous prétexte de sauver la Flandre des partisans d’Avignon. En réalité, il faut aussi préserver le lien commercial avec le textile flamand pour écouler la laine anglaise. Ils envahissent donc une partie du comté en débarquant à Calais, et assiègent Ypres avec l’aide des Gantois. Une nouvelle fois, l’armée franco-bourguignonne doit intervenir. À terme, les deux camps décident d’entrer en négociations pour établir une paix entre Anglais, Français, Flamands et Bourguignons.

    Louis de Male, usé, veut que Gand ne profite pas de la paix et soit punie pour ses erreurs. Il ne sera pas écouté. Brisé, le comte s’incline et disparaît pour ne plus jamais revenir. Le 30 janvier 1384, il rend l’âme, à cinquante-trois ans. Sa fille Marguerite et son gendre Philippe deviennent ainsi duc et duchesse de Bourgogne, comte et comtesse d’Artois, de Nevers, de Franche-Comté, de Rethel et bien sûr, de Flandre. Philippe le Hardi est incontestablement l’homme fort du royaume.

    Sa descendance est assurée, car son fils aîné, alors âgé de quatorze ans, Jean, est éduqué dans l’optique de succéder à son illustre père. On lui enseigne tant le français que le flamand (ou plutôt le thiois, le moyen-néerlandais médiéval), on lui enseigne l’Histoire de ses futurs comtés, jusqu’à la fameuse bataille de Rosebecque qui a vu la victoire de son père. Le 28 mai 1384, jour de son treizième anniversaire, Jean est officiellement présenté au roi Charles VI, qui a quant à lui quinze ans. Les deux cousins se font face dans les appartements royaux. Jean fléchit respectueusement le genou. Charles hoche la tête. Il est alors déjà évident que le regard du premier est plus vif et plus acéré. Il a un air malicieux et semble un peu plus réservé que son père. Sournois, diront plus tard ses ennemis. L’un, le Bourguignon, se fera connaître comme Jean sans Peur ; l’autre, le Valois, deviendra Charles le Fou.

    Les Téméraires, de Bart van Loo

    Adaptation française de Guillaume Deneufbourg

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