Les téméraires : Le dernier des Téméraires (Episode 8)

Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l'Europe

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

20 août 2021 à 10:00Temps de lecture10 min
Par Johan Rennotte
Loading...

Il n’était que duc, et pourtant son nom restera gravé dans l’Histoire, surpassant ceux de nombreux rois et empereurs. Philippe le Bon a poussé son dernier souffle le 15 juin 1467. Celui qui a capturé Jeanne d’Arc, celui que l’on disait plus riche et plus puissant que le roi de France, a passé les dernières années de sa vie dans un triste état, l’esprit embrumé par l’avancée de l’âge, à rêver de croisades illusoires. Ses relations tendues avec son fils et successeur, Charles le Téméraire, ont gangréné la fin de son règne à la tête de la Bourgogne et des Plats Pays, un ensemble qu’il aura réussi à unir en une seule entité politique et administrative. Les chroniqueurs l’ont appelé " le lion de Flandre ". On dit qu’il aimait tellement ce surnom, qu’il avait fait venir un véritable lion dans sa résidence brugeoise. Mais cette fois, le lion est bien mort. Et c’est à son fils de prendre la relève de cet illustre père.

 

Loading...

Un duc mal-aimé

C’est sous une chaleur étouffante que les funérailles de Philippe le Bon ont lieu. Au bout de quatre heures de cérémonie, Charles reçoit officiellement l’épée de son père. Et il ne lui faudra pas plus de deux semaines pour brandir cette épée en tant que nouveau duc. Il l’a à son ceinturon lorsqu’il parade dans les rues de Gand, lors de sa joyeuse entrée.

Dès le lendemain, les choses se gâtent à Gand. Un pèlerinage un peu trop arrosé débouche sur une quasi-révolte. Les Gantois en ont assez des taxes imposées par Philippe le Bon, et ils comptent bien profiter de la présence du nouveau maître des lieux pour le lui faire savoir. Charles est réveillé par les clameurs de la foule. Furieux, il se fraye un passage dans la foule, bouscule les badauds. La situation est prête à exploser, la vie du duc pourrait être menacée d’un instant à l’autre.

Un homme, Louis de Gruuthuse, parvient heureusement à déminer cette situation explosive. C’est un ancien combattant bourguignon, fidèle de l’ancien duc. Il se permet donc de s’adresser à Charles de manière très directe, lui enjoignant de calmer sa colère et d’apaiser la foule avant qu’elle ne les lynche tous deux. Resaisi, Charles se dirige vers l’édifice où les ducs ont coutume de s’adresser au peuple. Il apparaît à la fenêtre, et s’adresse aux Gantois et Gantoises en thiois, le moyen néerlandais de l’époque. Sa maîtrise de la langue certes un peu bancale, mais c’est la première fois que les Flamands entendent leur souverain leur parler dans leur langue.

Mes enfants, Dieu vous garde ! Je suis votre prince et naturel seigneur, qui vous viens visiter et conjouir de ma présence pour vous mettre en votre paix. Je vous prie qu’en faveur de moi vous veuillez doucement porter et vous contretenir ; et tout ce que je pourrai faire pour vous, sauf mon honneur, je le ferai ; et vous accorderai ce qui me sera possible. 

Le lendemain, Charles accède à un certain nombre d’exigences gantoises et quitte la ville un peu plus tard, en prenant soin d’emmener sa fille Marie, âgée alors de dix ans, et la fortune que son père a conservée au Prinsenhof, le palais du prince de Gand. Il n’ose pas laisser ses deux grands trésors dans cette ville si imprévisible.

Ailleurs, d’Anvers à Bruxelles en passant par Malines l’accueil réservé au nouveau duc n’est pas plus chaleureux. Il faut dire que Charles entretient des rapports tendus avec l’élite urbaine, qui forme pourtant une composante essentielle de l’organisation politique bourguignonne. Le duc se fiche bien d’être populaire, il ne caresse pas vraiment son peuple dans le sens du poil, il préfère inspirer la peur.

Philippe le Bon est très vite regretté. Après tout, il a régné durant plus de quarante ans. Et ce fils avec qui il ne s’entendait pas est bien contrariant. Il est trop impatient, et veut réaliser en dix, cinq, voire un an ce que son illustre père a fait en cinquante.

Charles a certes des défauts, mais il a tout de même beaucoup appris de son père. Il saisit les opportunités qui s’offrent à lui. Deux fois veuf, le duc n’hésite pas à se marier une troisième fois, en 1468. L’heureuse élue est Marguerite d’York, sœur du roi d’Angleterre Édouard IV. Cette alliance vient couronner la trêve tout juste conclue avec l’Angleterre, qui s’assure ainsi la tranquillité économique et peut envisager une reconquête de la France. De son côté, Charles acquiert un allié fiable pour son combat contre son rival depuis longtemps, le roi Louis XI.

Et ce mariage est à nouveau une débauche de luxe comme les Bourguignons savent le faire. Charles veut surpasser le fameux banquet du faisan, et organise pas moins de neuf banquets chacun suivi de joutes. Bruges rayonne encore une fois de la bombance bourguignonne.

La nouvelle duchesse, Marguerite d’York a vingt-deux ans et, d’après les témoins, c’est une femme attrayante. Pourtant, Charles ne tombe pas sous son charme. Les époux ne se voient que très rarement, quelques semaines par an à peine. Ils n’auront pas d’enfants. Aucun bâtard de Charles ne lui est connu, ce qui laisse a pensé que contrairement à son père, le duc n’avait pas de maîtresses. On dira que la chose charnelle n’intéressait pas Charles, tellement il était pieux. D’autres diront qu’il était homosexuel, un péché mortel à l’époque.

Loading...

La vengeance de Liège

En octobre 1468, à Péronne, la France et la Bourgogne décident d’envisager la paix. Louis XI et Charles le Téméraire se méprisent, et ce n’est un secret pour personne. Pourtant, les retrouvailles sont faussement cordiales. Ils s’embrassent, se tapent les épaules et s’étreignent comme s’il s’agissait d’une réunion de vieux amis. Mais on sait que tout cela est feint. Un accord semble se concrétiser au bout de trois jours. Mais la situation d’une ville que nous n’avons pas encore évoquée va changer la donne, et faire de ce sommet un cauchemar.

Dans cette épopée bourguignonne, nous avons été à Bruges, à Gand, nous avons vu Bruxelles, Anvers et nous sommes même arrêtés au pied des murailles de Mons. Il ne manquait que Liège à notre voyage. La cité ardente est, à cette époque, le centre d’une principauté ecclésiastique totalement indépendante. Elle est inféodée au Saint-Empire germanique, et n’a donc rien à voir avec la France, et aucun compte à rendre aux Bourguignons, en théorie. À sa tête ne se trouve pas un duc ou un comte, mais bien un prince-évêque, un homme d’Église. Malgré cette indépendance liégeoise, Philippe le Bon est parvenu à mettre la principauté dans son giron en faisant nommer son neveu comme prince-évêque.

Or, en cette année 1468, la population de Liège vient une nouvelle fois de se soulever, et le prince-évêque a été emprisonné. Des rumeurs parlent d’un assassinat. Les Bourguignons sont chassés de Tongres, plusieurs ecclésiastiques, massacrés. Mais surtout : parmi les rebelles, on a cru repérer des espions du roi, qui serait donc à l’origine de cette insurrection.

C’est la goutte d’eau. Louis complote dans le dos de Charles lorsqu’il le prend dans ses bras ? Et bien Charles va répondre avec la manière forte. Le 12 octobre 1468, à Péronne, le duc de Bourgogne passe les menottes au monarque français. La peur noue la gorge de ce dernier. D’un Téméraire incontrôlable, on peut redouter le pire. Et le souverain ne se fera pas prier pour accéder à toutes les demandes du duc. Charles exige que soit rompu le dernier lien de vassalité qui rattache encore le royaume à la Flandre et à l’Artois. Désormais, la juridiction du Parlement de Paris s’arrêtera aux frontières. En outre, la Picardie retombe dans le giron bourguignon.

Mais le duc ne s’arrête pas là. Il oblige Louis à l’accompagner à Liège, de façon à ce qu’ils répriment ensemble la rébellion que le roi a provoquée. Ce dernier, qui a horreur du sang et de la violence, voit l’armée bourguignonne se ruer sur les Liégeois. La cité est pillée, incendiée, on tue dans les églises. Cinq mille habitants périssent, soit environ un cinquième de la population.

Le duc de Bourgogne vient de se construire une terrible réputation dans toute l’Europe. Ce n’est qu’après avoir vu la ville réduite en cendre que le roi de France est autorisé à rentrer chez lui, l’âme noire de vengeance. Plus aucune ville n’ose défier Charles, même pas la capricieuse Gand.

Loading...

Charles, empereur ?

Entre-temps, Charles étend encore la superficie de son territoire en achetant la Haute-Alsace, et en conquérant le duché de Gueldre. Il se rend compte que désormais, plus de la moitié des terres ducales se trouvent dans le Saint-Empire germanique. Le duc de Bourgogne se met alors à rêver tout haut. Pourquoi ne lui donnerait-on pas à lui, l’homme le plus puissant et le plus craint de tout l’Occident, la couronne impériale ?

Mais c’est toujours Frédéric III qui est assis sur ce trône. Et ce dernier ne semble pas contre l’idée d’y mettre un jour le Téméraire. Il faut savoir qu’à l’époque, l’empereur est élu par les grands seigneurs, pas de dynastie en jeu. Frédéric propose donc de négocier un mariage entre son fils Maximilien et la fille unique du duc, Marie, pour sceller un accord. Une aubaine pour Charles. Mais aussi pour Maximilien, qui lui succéderait ensuite, héritant au passage des considérables possessions ducales.

Le 30 septembre 1473, il pleut à Trêves. L’empereur et le duc se rencontrent pour négocier les termes de l’accord. Maximilien n’a que quatorze ans, il a de longues boucles blondes et la mâchoire inférieure proéminente, le fameux menton des Habsbourg. Et il est bien présent à Trêves. Mais Marie, elle, est absente. Et l’empereur en est très mécontent. Pourquoi le Téméraire lui cache-t-il sa fille ? Est-elle malade ou folle ? De plus, le luxe superficiel des Bourguignons irrite les Habsbourg, Autrichiens bien moins portés sur l’ostentatoire. Ce duc et sa suite se prennent pour des dieux ! Comment Frédéric III pourrait convaincre les seigneurs du Saint-Empire de voter pour cet hurluberlu qui ne leur ressemble en rien ? Les négociations patinent.

On imagine alors une autre solution : on couronnera Charles roi de Bourgogne. Ce n’est pas la couronne impériale, mais c’est tout de même non négligeable. Ce royaume réunira toutes les possessions ducales, enfin un ensemble uni. Tout est prêt, le couronnement est proche. On rend publique la date retenue pour le grand événement : le 25 novembre 1473. Charles peine à cacher son impatience. Mais le couronnement tombe à l’eau. L’empereur Frédéric III est parti en pleine nuit sans avertir personne.

On ne sait toujours pas réellement pourquoi les Habsbourg ont pris la poudre d’escampette. On suppose que Frédéric n’était guère convaincu par le Téméraire, le duc qui jouait déjà au roi sans porter de couronne. Sans doute ne voulait-il pas offrir au royaume à cet homme vaniteux et mégalomane. Mais l’empereur n’a pas tout lâché en tournant les talons, car Maximilien et Marie sont bel et bien fiancés.

Loading...

Seul contre tous

Charles est humilié, mais il compte bien remettre son hypothétique royaume sur la table lors de futures négociations. Il prépare même le renforcement de son influence dans le Saint-Empire. À la demande de l’archevêque de Cologne, qui a subi une révolte contre lui, un peu comme à Liège en son temps, le Téméraire assiège la petite ville allemande de Neuss durant de longs mois.

Cette absence prolongée profite à ses ennemis. L’Alsace se soulève, la Lorraine lui déclare la guerre, la France et l’Angleterre se liguent contre lui, et même Frédéric III lui oppose ses troupes devant Neuss. Tout se délite autour de lui, mais le duc ne semble pas prendre la mesure de ce qui se joue. Cependant, ce ne sont ni les Français, ni les Anglais, et encore moins les Allemands qui vont sceller le sort de Charles le Téméraire, et avec lui, celui des Pays-Bas bourguignons, mais bien les Suisses.

La Confédération suisse fait comme tout le monde en cette fin de Moyen-Âge, elle cherche à élargir sa sphère d’influence, vers des terres à l’ouest. Et cela ne peut pas plaire au Temeraire, voisin des Helvètes. Le clash est inévitable. C’est ce qui arrive au printemps de l’année 1475, lorsque les Confédérés empiètent sur les terres d’un vassal du duc, au bord du lac de Neufchâtel. L’armée bourguignonne arrive sur place, à la recherche de ces Suisses impertinents. Les troupes helvètes, à pied, fondent depuis la montagne sur les troupes ducales montées, restées aux bords du lac. C’est le chaos dans les rangs bourguignons, le Téméraire est entraînée par le flot de ses soldats qui fuient le champ de bataille, alors que les Suisses ne les poursuivent même pas.

Charles est dévasté d’avoir été si malmené. Il se laisse aller, sa barbe pousse, il morfond dans le vin, il ne mange presque plus. Son corps le lâche. Alité, on ne lui donne plus beaucoup de temps à vivre. Mais il s’en remettra. Le duc de Bourgogne sera plus fort que la dépression. De retour sur ses pieds, le voilà qu’il conquiert la Lorraine. Les parties nord et sud de toutes ses possessions bourguignonnes sont reliées. Il peut maintenant régner de Mâcon à Amsterdam sans devoir traverser la moindre frontière. Son rêve et celui de ses aïeux est enfin réalité.

Le Téméraire va encore perdre contre les Suisses, le 22 juin 1476, à Morat. Les troupes bourguignonnes s’y feront massacrer. Le duc perd la plupart de ses grands officiers et ne s’en tire lui-même que par miracle. Sur le monument érigée au XVIIIe siècle pour commémorer la bataille, on écrira :

Recueille-toi, Helvète ! ci-gît l’audacieuse armée qui fit tomber Liège et ébranla le trône de France. "

Nancy

Voilà un homme démoralisé, diminué par les défaites successives. Charles le Téméraire vient de reperdre Nancy, la capitale de la Lorraine qui venait pourtant de tomber entre ses mains. Les Lorrains, les Alsaciens et les Suisses se sont unis contre le duc. Et celui-ci est déterminé à reprendre la ville, contre l’avis de tous ses proches conseillers. Une décision qui arrache cette réaction au roi de France Louis XI, : " Mais par ma foi, il est fou. "

Charles se contente de déclarer : " Même si je devais aller seul au combat contre les Suisses, je le ferais ! ". Il ne sait pas encore qu’il va vers sa mort, en ce glacial hiver 1477.

Devant les murs de Nancy, en ce matin enneigé du 5 janvier Charles attend les Confédérés. Mais ceux-ci ont eu l’ingéniosité de scinder leur armée en deux. Les Bourguignons sont pris en tenaille, et ne se rendent compte de rien, tant le brouillard est épais et que la neige couvre les bruits de pas. La jadis puissante armée est en déroute pour la troisième fois.

Au milieu de la cohue, le cheval du duc est tombé. Au sol, dans la neige, le Téméraire voit une hache suisse brandie au-dessus de lui. Charles meurt probablement sur le coup. Son corps ne sera pas trouvé de suite, de sorte que les loups se sont attaqués à son visage. Ainsi fini le dernier des grands ducs de Bourgogne, le dernier des Téméraires.

Les Téméraires de Bart Van Loo est publié chez Flammarion. L’auteur nous entraîne bien après Nancy, suivant la destinée de Marie de Bourgogne et de son époux, Maximilien de Habsbourg, et celle de leur fils Philippe le Beau. Mais surtout, il nous montre l’ascension d’un homme, descendant des Téméraires, le dernier Bourguignon dans l’âme, qui va changer la face du monde et régner sur le plus grand empire de l’Histoire : Charles Quint.

Sur le même sujet

Le 11 juillet 1302 : date fondatrice de l'identité flamande ?

Matin Première

Les Téméraires: Aux prémices des Plats Pays (Episode 3)

Ducs de Bourgogne

Articles recommandés pour vous