Les Téméraires - L’automne du Lion de Flandre (Épisode 7)

Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l'Europe

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13 août 2021 à 10:00Temps de lecture9 min
Par Johan Rennotte
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Sans relâche, Philippe le Bon s’est efforcé de créer une unité dans ses possessions du Nord. Le duc a créé une justice, une administration et une monnaie communes pour tous les comtés et duchés des Pays-Bas bourguignons, ce que Bart Van Loo appelle les Plats Pays. Mais l’homme a également tenté de faire la paix, lassé par la guerre de Cent Ans. La Bourgogne est en paix avec la France, mais l’Angleterre est toujours belliqueuse. Pourtant, ce conflit sans fin va bientôt arriver à son terme.

C’est un autre événement d’envergure qui va catalyser l’attention. À l’Est, Constantinople, capitale chrétienne de l’Empire romain d’Orient, vient de tomber aux mains des Ottomans. Philippe n’a qu’une idée en tête, mettre sur pied une croisade pour libérer l’Empire. Mais tout ne se passe pas comme il le voudrait.

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La fête du siècle

Nous sommes en l’an de grâce 1453. Une année que toutes et tous, nous avons apprise dans nos cours d’Histoire comme étant celle qui marque la fin du Moyen-Âge. Le 29 mai, Mehmet II, sultan ottoman parvient à conquérir Constantinople. Il transforme un lieu symbolique pour les chrétiens, la basilique Sainte-Sophie, en mosquée. La nouvelle fait l’effet d’une bombe en Europe.

Philippe, donc, a l’ambition de partir en croisade, dans un sursaut d’esprit chevaleresque. Sans doute se souvient-il des récits de la débâcle de la croisade menée par son père, Jean sans Peur. Mais le duc est aussi un homme très pieux. C’est normal, qui ne l’est pas au Moyen-Âge ? Comment peut-il supporter que les musulmans, des " hérétiques " pour lui, transforment des églises en mosquées ? L’heure n’est pas tout à fait à la tolérance entre religions.

Le souci, c’est que personne ne veut d’une croisade. Alors, pour convaincre, Philippe le Bon organise une grandiose œuvre de propagande : une fête monumentale. Nous sommes le 17 février 1454, à Lille, au Palais de La Salle. C’est là qu’a lieu le Banquet du faisan, " la fête des fêtes ". Le duc a fait recouvrir les murs de la salle de tapisseries représentant les douze travaux d’Hercule, une thématique qui inspire les actes héroïques. Une table a été transformée en un gigantesque pâté en croûte, une colossale construction culinaire où vingt-huit musiciens assurent l’ambiance. D’une construction en forme d’église s’envolent des chants religieux. La musique emplit la salle. Des tableaux animés viennent éblouir les yeux des convives : des automates, des inventions, des gadgets en tout genre. Du sol, de la vapeur surgit en volute pour faire chanter de faux oiseaux.

Lentement mais sûrement, un géant entre alors. Il apparaît sous les traits d’un Sarrasin de Grenade, l’un des rares endroits d’Espagne encore aux mains des Maures. Il mène un éléphant, gigantesque automate au-dessus duquel trône une chaise transportant une magnifique apparition. Cette dame n’est pas n’importe quelle pieuse, elle incarne la sainte Église. Elle adresse au public une longue complainte qui appelle les gentilshommes de l’assemblée à venir à son secours. Un chevalier incarnant la Toison d’or entre dans la pièce, suivie d’un cortège de combattants et de demoiselles. Dans ses mains il tient un faisan vivant, orné d’or. L’homme s’agenouille devant le duc, dans un silence de cathédrale. Philippe se met debout et lève la main.

Moi, duc de Bourgogne, je me déclare plus décidé que jamais à partir en croisade et prêt à provoquer le Grand Turc en un duel à la vie à la mort. Je chasserai les hérétiques de la ville. 

Son fils, le jeune Charles, âgé de vingt ans, se lève alors : " J’accompagnerai mon père ! " L’intervention était certainement préparée, mais elle ne manque pas de produire son effet. Les participants au festin, après avoir assisté à tant de belles choses, ressentent l’appel de leur devoir. Les uns après les autres, ils prêtent serment, une main posée sur le faisan, de combattre les Sarrasins jusqu’au dernier. Le duc de Bourgogne a réussi avec brio son opération de séduction.

Quoique, la réussite n’est pas si totale que le duc pouvait l’espérer. Son somptueux banquet a certes échauffé les esprits, mais ceux-ci retombent comme des soufflés dans les jours qui suivent. Le recrutement des chevaliers se fait laborieux, les choses traînent, le temps s’écoule. Frédéric III, l’empereur du Saint Empire romain germanique, n’a aucune intention de participer, les Anglais sont en pleine crise interne avec la guerre des Deux-Roses, le roi de France ne s’intéresse pas à Constantinople, et le pape Nicolas V, grand défenseur de la croisade, tombe malade et meurt. Philippe aussi tombe malade. C’est un fiasco. Mais le duc ne baisse pas les bras. Il va continuer à essayer, dans les années qui suivront, de partir pour Constantinople.

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Rififi à la cour de France

Entre-temps, le duc marie son fils aîné à sa cousine germaine, Isabelle de Bourbon, même si le jeune Charles n’est pas emballé par l’idée. Le mariage se fait d’ailleurs en toute discrétion, contrairement aux habitudes bourguignonnes, à Lille. Philippe parvient également à ajouter à sa zone d’influence l’évêché d’Utrecht et la région de l’Oversticht, dans les actuels Pays-Bas. Ses rêves de croisade attendront encore un peu.

Mais les soucis du duc viennent aussi de Paris. À la cour du roi de France, on assiste à un mauvais vaudeville avant l’heure. Charles VII a un héritier, le dauphin Louis, une tête brûlée qui ne s’entend pas avec son royal père, et a même tenté de le renverser. Le roi, lui, s’est entiché d’une certaine Agnès Sorel, une concubine qui, pour la première fois dans l’Histoire de France, a acquis le statut de maîtresse reconnue. Et Louis ne la supporte pas. Il faut dire qu’elle se pavane dans les couloirs du palais et capte toute l’attention. L’influence qu’elle exerce sur la politique et la personnalité de son père l’irrite encore plus.

Le 1er janvier 1447, la bombe éclate. Louis menace la maîtresse de son père avec une épée. Sorel s’enfuit vers la chambre à coucher du roi et se cache auprès de lui dans son lit. Là-dessus, Charles VII, fou de rage, chasse son fils de la Cour et l’envoie dans le Dauphiné, la région qui lui revient en tant que prince héritier. Louis – le Dauphin – peut y jouer au gouverneur. Le père et le fils ne se reverront plus jamais.

Trois ans plus tard, Agnès Sorel meurt en couches, officiellement d’une mauvaise fièvre, mais des soupçons d’empoisonnement pèsent sur le Dauphin. Louis se tourne alors vers la Bourgogne, et demande à Philippe le Bon l’asile politique. Celui-ci sent venir un coup à jouer. Car aider le futur roi de France lui sera peut-être un jour avantageux. Le Dauphin est donc installé au château de Genappe où il mène une vie confortable aux frais de Philippe.

La dispute

Mais le duc de Bourgogne n’a pas prévu ce la brouille que cet hôte encombrant va engendrer dans sa propre famille. Car son fils Charles est jaloux. Le voilà numéro trois dans l’ordre hiérarchique.

Charles, futur Téméraire, est un jeune homme ambitieux. Après tout, c’est un Bourguignon. Lui aussi pétri d’idéaux chevaleresques, il a passé sa jeunesse dans les tournois, à lire les exploits des grands souverains du passé, et à jouer de la harpe. Voir son grossier cousin éloigné débarquer à la cour de Bourgogne et se mêler des affaires de son père ne lui plaît pas du tout.

Louis affiche ses rapports cordiaux avec les membres de la maison de Croÿ, une famille d’aristocrates picards qui a acquis une position privilégiée à la cour ducale grâce à la relation extraconjugale de feu Jean sans Peur avec Agnès de Croÿ, dont le père comptait parmi les conjurés ayant assassiné Louis d’Orléans. Face aux Croÿ se dressent les partisans de Nicolas Rolin, le Chancelier du duc. Pendant toutes ces années, les deux blocs se côtoient sans afficher trop d’hostilité, mais à mesure que Rolin approche de son quatre-vingtième anniversaire, son influence décline. Les Croÿ sentent qu’ils ont une chance à saisir. Ils accusent le Chancelier de corruption à grande échelle et convainquent le duc de mener une enquête d’ampleur sur ces irrégularités. Et voilà l’indéboulonnable Rolin mis au placard.

Charles voit tout ceci d’un mauvais œil, il ne comprend plus la gestion de son père. La tension les deux explose le lundi 17 janvier 1457, lorsque Philippe assiste à la messe dans la chapelle du palais bruxellois du Coudenberg. Après l’office, Philippe s’adresse à Charles. Il veut que son fils prenne un de Croÿ comme chambellan, mais Charles a déjà nommé le fils de Nicolas Rolin au poste. Le fils éconduit gentiment son père. Mais le ton monte. La dispute éclate. Charles ne veut pas obéir à son illustre père. L’échange risque de dégénérer. La duchesse Isabelle, prise de panique, fait sortir son fils des lieux par la petite porte.

Il nous faut partir, ou nous sommes morts ! " dit la duchesse.

Furieux après cette entrevue, le duc s’évanouit dans la nature. Il a pris un cheval pour s’enfuir vers Hal. Il pense, a tort, que son fils a ourdi un complot pour se débarrasser de lui. Mais à force de faire des détours pour semer d’hypothétiques poursuivants, Philippe s’est égaré. Il fait mauvais. Le dégel rend les chemins boueux. Son cheval ne peut plus le porter. La nuit tombe sur la foret de Soignes. Hébété, le grand duc d’Occident, le Lion de Flandre, appelle au secours. Aucune réponse ne lui parvient, pas même l’écho de ses cris. Après une longue errance, Philippe trouve enfin un abri dans la cabane d’un roturier.

Le lendemain, le duc est retrouvé sain et sauf. Le père et le fils se tombent dans les bras, mais les larmes et les étreintes ne peuvent masquer le fait qu’ils ne se font plus guère confiance. Pourtant, à peine un mois plus tard, tous trouvent une bonne raison de faire la fête. Le 13 février 1457, Charles et Isabelle de Bourbon accueillent leur premier enfant, une fille, qu’ils appelleront Marie.

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Marie de Bourgogne sera une figure des plus importantes dans notre histoire nationale. Elle est la petite fille de Philippe le Bon, mais elle sera surtout la grand-mère d’un homme au destin encore plus hors du commun : Charles Quint.

Quatre jours plus tard, le 17 février, on baptise la petite dans cette même chapelle de la discorde. Mais aucun des deux hommes n’est présent. Ils veulent s’éviter, puis surtout, Marie n’est qu’une fille. Elle n’est pas un héritier mâle. Louis, le Dauphin, est bien présent lui. Il est le parrain de l’enfant. Un choix curieux, mais Charles n’a pas eu le cœur de solliciter son père. Devant l’ambiance délétère, Charles décide de s’éloigner de la cour et part s’installer en Hollande. Isabelle de Portugal, elle aussi, quitte la cour de son mari. Philippe est de plus en plus seul..

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L’automne du patriarche

Mais une nouvelle vient changer la donne. En France, Charles VII vient de mourir. Louis est sur le point d’être couronné à Reims, et son protecteur, le duc de Bourgogne, se doit d’être présent, pour ne pas faire oublier au futur roi à qui il doit sa place. Mais Louis, devenu Louis XI, ne se montre pas si reconnaissant que prévu. Le nouveau souverain est plutôt agacé par le faste déployé par son ancien protecteur. Voilà que ce duc de Bourgogne paraît plus riche et plus puissant que le roi de France lui-même !

Philippe comprend qu’il a joué et qu’il a perdu. Il n’a rien à attendre de ce roi ingrat. Il rentre à Bruxelles, déprimé. La maladie l’accable, le cloue au lit. Sa femme et son fils sont revenus en toute hâte au chevet du duc, peut-être que leur présence le revigorera ? Cela marche, un temps. Il sort du lit, et malgré des signes de sénilité, reprend les affaires. Il imagine même remettre sur pied son grand rêve de croisade vers Constantinople.

Cette lubie inquiète un peu les villes des Plats Pays, qui se demandent qui prendra les décisions lorsque le duc sera en Orient, car les relations avec Charles sont très changeantes. Alors, pour clarifier la situation, en janvier 1464, pour la première fois dans notre histoire, les États généraux des Pays-Bas se réunissent. Des délégués de l’Artois, de la Flandre, du Brabant, du Hainaut, de la Hollande, de la Zélande, de Namur et des autres possessions bourguignonnes du Nord se retrouvent à l’hôtel de ville de Bruges. Il est convenu qu’en l’absence du duc, Charles le Téméraire succédera au trône, qu’il deviendra le nouvel homme fort en Bourgogne et dans ces régions unifiées du nord. Cette réunion est le tout premier avatar d’une assemblée démocratique dans nos régions. Mais c’est surtout l’acte de naissance officiel des Plats Pays.

Mais on le sait, Philippe ne partira jamais en croisade. Le duc est devenu un vieillard sénile. Il n’est plus capable de faire autre chose que de petits travaux manuels, des bricolages, dans un atelier. De temps à autre, il connaît des sursauts de lucidité, et en profite pour se réconcilier une fois de plus avec Charles.

La pneumonie aura raison du Lion de Flandre, du grand Duc d’Occident. Quand Philippe le Bon pousse son dernier souffle, Charles exprime un chagrin qui surprend la cour de Bourgogne. Nous sommes le 15 juin 1467. L’empire bourguignon est à présent sous sa responsabilité. Avec Charles le Téméraire à sa tête, la Bourgogne connaîtra le chant du cygne, un moment certes triomphant, mais qui la conduira surtout à son inexorable fin

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