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Les services secrets iraniens ont-ils piégé la Sureté de l'Etat belge ?

Suite à une note reçue, le Secrétaire d’Etat à l’immigration Sammy Mahdi (CD§V), s'est retrouvé contraint de bloquer des demandes de visas humanitaires.
09 mars 2021 à 14:40 - mise à jour 09 mars 2021 à 14:40Temps de lecture8 min
Par Françoise Wallemacq

Ils s’appellent Rezvaneh, Mina, Reza ou Alireza… L’une est membre de la communauté LGBTQIA + en Iran. L’autre est journaliste. Le troisième, Reza Aghili est un caricaturiste célèbre en Iran. Il a exposé au festival de Knokke en son temps. Alireza est poète, écrivain, militant des droits de l’homme. Tous ces Iraniens ont fait de la prison dans leur pays, pour leurs opinions, leurs actions, leur travail. Ils ont un jour décidé de fuir en Turquie, parfois à pied, pour sauver leur vie. Certains ont tout perdu, leur famille, leur travail, leurs amis. En Turquie, ils ne se sentent pas en sécurité. Les agents secrets iraniens sont partout. Ces réfugiés ne sont pas à l’abri d’une liquidation discrète, ou d’une extradition dans leur pays d’origine, où ils risquent la peine de mort.

En Turquie, où ils se terrent parfois depuis 8 ans, ils ont entendu parler d’une possibilité d’être accueillis par la Belgique, grâce à une procédure de visa humanitaire, un moyen tout à fait légal de demander l’asile politique dans notre pays.

L’homme qui incarne ce sésame pour eux s’appelle Saeed Bashirtash. Il est dentiste, et membre, depuis sa jeunesse, de l’opposition iranienne. Il est depuis devenu le président du Parti de la Nation d’Iran. Il est accusé par des rumeurs relayées par le quotidien flamand De Morgen d’avoir organisé un trafic lucratif de visas humanitaires. Hier, il a voulu défendre son honneur.

Un sésame vers la liberté

Saeed Bashirtash, 55 ans, est arrivé en Belgique le 28 juin 2000. Quand il évoque cette date, il doit s’arrêter, étranglé par l’émotion. Il a fui l’Iran avec sa femme, Darya Safai. Les deux jeunes gens étaient menacés pour leurs activités politiques. Réfugié en Belgique, Saeed a ouvert un cabinet de dentisterie. Son épouse, dentiste elle aussi, s’est lancée en politique. En 2019, elle a été élue parlementaire sur la liste N-VA, avec 17.000 voix de préférence.

En 2020, ému par le sort d’opposants iraniens de renom coincés en Turquie, et qui craignent pour leur vie, il contacte l’avocat Georges-Henri Beauthier. Il existe en Belgique une procédure tout à fait légale, le visa humanitaire, qui permet de faire venir des candidats réfugiés chez nous, où ils peuvent en toute sécurité déposer une demande d’asile.


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Par ce moyen, 14 Iraniens sont déjà arrivés en Belgique, et attendent la reconnaissance de leur statut par l’Office des Etrangers. Ce lundi, ils sont venus témoigner de l’honorabilité du docteur Saeed Bashirtash.

Parmi eux, Shima Babaï et son mari. La jeune femme explique qu’arrêtée à cinq reprises, on l’a forcée à se déshabiller entièrement devant les surveillants de prison. Accusée d’espionnage au profit de l’étranger par le régime des Mollahs, elle a réussi à fuir en Turquie avec son mari. Mais là le couple tremblait d’être renvoyé en Iran.

Monsieur Bashirtash est un Juste

Ils ont frappé à toutes les portes. "Notre seul espoir était Saeed Bashirtash." Le nom du docteur est devenu une sorte de sésame parmi les réfugiés politiques iraniens qui ont réussi à fuir en Turquie. Tous sont (Tous)… unanimes. Le dentiste ne leur a pas demandé d’argent. C’est lui qui s’est acquitté du paiement des visas, 363 euros, dont les réfugiés iraniens ne disposaient pas. "C’est aussi lui qui règle mes honoraires", confesse Maitre Georges-Henri Beauthier. " L’Iran est devenu un état nazi, explique le mari de Shima, dans l’Allemagne nazie, des Justes sauvaient les Juifs. Monsieur Bashirtash est un Juste. "

Soupçon de trafic de visas

Et pourtant, un coup de tonnerre foudroie Saeed Bashirtash. Jeudi dernier, De Morgen publie un article révélant que la Sureté de l’Etat a envoyé une note au secrétaire d’Etat à l’immigration Sammy Mahdi (CD § V) pour lui faire part d’allégations sur un possible trafic lucratif de visas humanitaires. Troublé, le secrétaire d’Etat bloque toutes les procédures en cours. 12 Iraniens se retrouvent coincés en Turquie, et voient leurs espoirs s’effondrer.

Ce lundi, ils ont témoigné, par visioconférence. Le rappeur Hamed Fard, emprisonné pour des textes critiques, fond en larmes devant la caméra face à ses espoirs évanouis de se réfugier en Belgique. Rezvaneh Mohammadi, coupe garçonne et piercing, explique dignement qu’elle n’avait pas les moyens de s’acquitter des frais du visa. "C’est Monsieur Bashirtash qui les a payés. Vous, le gouvernement belge, vous avez le droit de m’accueillir ou non. Mais j’ai le droit de défendre l’honneur d’un homme diffamé."

D’autres Iraniens s’expriment, comme le caricaturiste Mohammed Reza Aghili, qui dévoile des dessins qui auraient fait frémir Charlie Hebdo. Sa dénonciation du régime iranien a fini par le forcer à choisir l’exil. Tous témoignent de l’honnêteté de Saeed Bashirtash.

Qui a dénoncé le dentiste ?

Le 15 février, la Sûreté de l’Etat a envoyé une note au secrétaire d’Etat à l’asile et à la Migration, Sammy Mahdi ainsi qu’au ministre de la Justice, au directeur général de l’Office des étrangers et aux Affaires étrangères à propos de rumeurs visant Saeed Bashirtash, et de son épouse, la députée Darya Safai (N-VA).

L’homme est donc intervenu comme personne de contact dans les dossiers de 14 de ses compatriotes introduits en septembre, et qui ont fait l’objet d’une décision positive de la part de l’Office des étrangers. Le nom de Saeed Bashirtash est également mentionné dans des dossiers qui remontent au mois de janvier et dont le secrétaire d’Etat a ordonné la suspension en attendant plus de clarté.

"Agir comme personne de contact n’est pas un délit", a souligné Sammy Mahdi. Mais le secrétaire d’Etat décide de transmettre certaines informations au parquet, parce que les rumeurs évoquent des abus et des demandes d’argent.

"Je n’ai pas pu faire autrement", explique Sammy Mahdi. Saeed Bashirtash a démenti lundi toute tentative de fraude de sa part et invoqué le caractère strictement humanitaire de son intervention. Le secrétaire d’Etat s’est gardé de tout jugement. "Ne faites pas de procès d’intention dans ce dossier. Laissez la justice faire son travail", a-t-il dit ce matin aux députés en commission de l’Intérieur à la Chambre.

Les services secrets iraniens derrière les rumeurs

D’après Saeed Bashirtash, la Sûreté de l’Etat a été alertée par des lanceurs d’alerte iraniens actifs sur les réseaux sociaux.

Mais il semblerait, d’après leur profil, que ces personnes soient proches des services secrets iraniens.

Pourquoi vouloir entraver ces demandes d’asile, en nuisant à la réputation du dentiste ? Saeed Bashirtash est formel : "il s’agit des services secrets iraniens, qui voulaient, à travers ma personne, nuire à mon épouse. "

L’ombre du terroriste et du professeur

Son épouse, Darya Safai, s’est montrée très active dans deux affaires qui concernent des ressortissants iraniens liés à la Belgique. Il y a d’abord Assadollah Assadi, ce "diplomate" iranien, chargé d’exécuter un attentat retentissant en France, lors d’un meeting d’un groupe d’opposition iranien, les Moudjahidin du Peuple, à Villepinte près de Paris.

Le rassemblement devait se tenir le 30 juin 2018, en présence de 25.000 militants, et d’importantes personnalités, dont Bernard Kouchner, Ingrid Betancourt, et même Rudolph Giulani, l’avocat de Donald Trump.


►►► Lire aussi : Attentat déjoué contre l’opposition iranienne, Téhéran ne reconnaîtra pas le jugement du procès d’Anvers


Objectif de l’attentat : dénoncer la visite du président iranien Rohani qui était attendu en France le lendemain. L’attentat, qui aurait provoqué un bain de sang, est déjoué par la police belge. Le jour même du rassemblement de Villepinte, la police bruxelloise arrête un couple de Belges d’origine iranienne qui transportent des explosifs. L’organisateur de l’attentat est identifié. Il s’agit d’un diplomate à l’ambassade iranienne de Vienne. Assadollah Assadi est arrêté en Allemagne.

L’Iran exige sa libération, mais l’Allemagne refuse, et l’extrade en Belgique, où il a été jugé avec trois complices. Le tribunal d’Anvers vient de le condamner à 20 ans de prison.

Monnaie d’échange ?

Fureur de l’Iran, qui cherche à tout prix à récupérer son agent. Un bras de fer commence avec la Belgique, dont un autre iranien pourrait servir de monnaie d’échange. Il s’agit d’Ahmadreza Djalali, un professeur invité par la VUB. Ce scientifique qui dispose de la double nationalité suédoise et iranienne est incarcéré depuis 2016 en Iran, accusé d’espionnage.


►►► Lire aussi : Ahmadreza Djalali, professeur iranien de la VUB condamné à mort, sert-il de monnaie de change du régime iranien ?


A plusieurs reprises, des rumeurs courent sur son exécution imminente. Et le calendrier de ces rumeurs n’est jamais anodin. L’alarme la plus inquiétante est tombée précisément la veille du procès d’Anvers.

Tom Sauer, professeur en politique internationale à l’université d’Anvers explique à la VRT que ce n’est peut-être pas un hasard d’avoir eu des nouvelles négatives d’Ahmadreza Djalali juste avant le procès : "Pendant longtemps, l’affaire Djalali n’a pas progressé et, d’un coup, l’affaire avance quand le procès contre quatre Iraniens commence dans notre pays." Et d’ajouter, "Nous devons être prudents avec de telles déclarations, mais cela pourrait être un signal de l’Iran à notre pays : 'Attention, nous retenons ici quelqu’un qui pourrait vous intéresser. Nous avons une sorte de monnaie d’échange, assurez-vous de ne pas punir trop sévèrement nos quatre compatriotes'."

Ce ne serait pas la première fois que l’Iran proposerait un tel troc pour ramener ses propres compatriotes, assure Tom Sauer : "Récemment, la chercheuse universitaire australo-britannique Kylie Moore-Gilbert a été libérée contre trois prisonniers iraniens. Ce n’est pas seulement typique de l’Iran, mais c’est arrivé plusieurs fois cette année."

C’est aussi l’avis de Maitre Beauthier, qui encadre les dossiers des demandeurs d’asile iraniens, mais qui était aussi l’avocat des parties civiles dans le procès d’Anvers. "Les Iraniens essaient d’établir une sorte d’équilibre en disant qu’ils veulent discuter pour faire libérer un scientifique détenu chez nous en échange de la libération d’un diplomate qualifié de terroriste par le tribunal d’Anvers. Ce n’est pas un hasard. Le problème derrière ce bras de fer, c’est que des vies humaines sont en jeu !"

Bras de fer politique entre la Belgique et l’Iran

Pour le Parlement belge, ce "troc" est inacceptable. Une résolution a été adoptée dans ce sens à l’unanimité, à l’initiative de la députée N-VA Darya Safai.

De toute façon, pour le ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne (Open Vld), les deux affaires ne peuvent pas être liées. "La justice doit pouvoir prendre sa décision et cela n’est pas lié au sort du professeur. Nous sommes très clairs quant à son sort : nous condamnons fermement la peine de mort. Le gouvernement belge a déjà demandé à plusieurs reprises que la peine de mort ne soit pas appliquée". Il souligne également qu’un échange n’est pas possible : "Ce n’est pas possible légalement, donc ce n’est pas sur la table aujourd’hui".

L’Iran entrave-t-il la procédure d’asile des réfugiés iraniens soutenus par Saeed Bashirtash pour se venger ? Le dentiste le pense sans détour. Il a rappelé fermement que sa démarche était strictement humanitaire. De son côté, Me Beauthier tremble pour les opposants au régime cloués en Turquie. "Ces rumeurs propagées par la presse sont assassines", juge-t-il.

Ce matin, la Sûreté de l’Etat a regretté la façon "tendancieuse" dont un rapport émanant d’elle a été communiqué dans la presse. Le dénouement est désormais dans les mains du Parquet Fédéral.

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