Jam

Les rois de La Jungle

La Jungle de retour avec l'album "Ephemeral Feast".
10 juin 2022 à 14:10Temps de lecture6 min
Par Nicolas Alsteen

Moins d’un an après sa dernière livraison, La Jungle remet le couvert avec "Ephemeral Feast", un disque dopé aux amphétamines, au krautrock et au meilleur des musiques bruitistes. Concocté dans un monde à l’arrêt, mais bien motivé à l’idée de faire bouger les choses, ce cinquième album donne de la voix et laisse entendre l’urgence de la situation. Qu’elle soit climatique, économique ou sociale. De retour du festival Yeah!, organisé chez Laurent Garnier, le duo montois revient pile-poil pour le Doudou. Mais avant de terrasser le dragon et d’emporter la foule dans les pogos, les deux musiciens passent à table avec JAM. Bon appétit !

Plantée en terres montoises en juin 2013, les semences de La Jungle ont poussé au plus près d’une passion pour les tournées intensives et les prestations à haute valeur ajoutée. "On s’est rencontré au sein d’un collectif local appelé Déwane", retrace le guitariste Mathieu Flasse, alias Jim, blond vénitien et débiteur de riffs assassins. "L’idée était d’organiser des concerts à Mons dans des cafés, des clubs et autres endroits insolites. À côté de ça, nous avons décidé de monter un groupe. Au début, nous avons cherché d’autres personnes dans la région, mais les musiciens motivés ne couraient pas les rues. Pour simplifier la donne, sans traîner des wagons qui n’avancent pas, nous avons décidé de jouer les locomotives et de foncer en duo." Dans le genre rapide et efficace, la formule – élaborée entre la batterie épileptique de Roxie (Rémy Venant à l’état civil) et la guitare de Jim – multiplie les plaisirs à la cadence d’un sprinteur dispensé de contrôle anti-dopage. D’une transe noise-rock à un trip krautrock fantasmé sur le dancefloor, le duo enchaîne les concerts et empile les disques à un rythme soutenu. Moins de douze mois après son dernier essai, La Jungle sort déjà du bois avec un cinquième album dans les bras.

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Duo bien schizo

Si le rythme des sorties paraît soutenu, il semble encore trop lent au goût des deux musiciens. "Nous voulions sortir notre nouveau disque bien plus tôt", indique Roxie. "L’album était prêt depuis un moment, mais le confinement est venu chambouler nos plans. Nous l’avons finalisé durant la pandémie." Ralenti par la multiplication des astreintes sanitaires et l’amplification des délais de pressage pour ses vinyles, le groupe savoure enfin "Ephemeral Feast". "Si les sonorités de cet album sont plus anxiogènes, ténébreuses ou angoissantes, ce n'est pas volontaire", poursuit le batteur. "C’est juste le prolongement d’une atmosphère qui, pour le coup, était moyennement à la fête. Aujourd’hui, notre actualité est assez schizophrénique. Ce que nous sortons n'est pas forcément en adéquation avec ce que nous vivons en tournée. Sur scène, nous sommes déjà tournés vers l’avenir, vers des compos beaucoup plus nerveuses et engagées." Reste que le nouveau "Ephemeral Feast" est assurément l’album le mieux produit de La Jungle. "Nous l'avons enregistré avec Hugo-Alexandre Pernot, un ingénieur du son français, qui nous a mis sur la piste d'un super studio d'enregistrement situé à Honfleur, le long des côtes normandes. Là où nous avions finalisé l'album précédent. Cette fois, tout le disque a vu le jour sur du matériel de pointe. Le rendu est meilleur que jamais."

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Le festin nul

Traduit littéralement, "Ephemeral Feast" signifie le "Le Festin Ephémère". "Ce titre est à mettre en relation avec la nature humaine, son égoïsme et son côté glouton", indique le guitariste de la formation. "L'homme dévore la planète sans retenue. À la fin, il ne restera rien… Au-delà de ça, le titre du disque peut aussi trouver un ancrage dans l'industrie musicale. Aujourd'hui, les gens bouffent des chansons à la va-vite. Sortir un album en 2022, c'est un peu un acte de résistance, voire de l'inconscience. Parce que le public donne de moins en moins de chance à ce format d'exister." Une observation qui n'empêche pourtant pas La Jungle de sortir des albums. "C'est une façon de rassembler des morceaux qui sont liés entre eux dans le temps... Après, je ne m’inquiète pas trop. Si l'album tend aujourd'hui à disparaître, il reviendra toujours. Comme les pattes d’eph ou les vestes en daim." Au-delà de la subsistance du support physique, le titre "Ephemeral Feast" vise surtout les excès du monde moderne. "Les êtres humains tirent à fond sur la corde sociale, sur la corde écologique, sur la corde climatique, sur la corde économique", déplore le batteur. "À un moment, il ne faudra pas s'étonner si toutes ces cordes lâchent. C'est ça que nous soulignons ici : les ressources de notre planète ne sont pas inépuisables. Il va vraiment falloir intégrer cette réalité."

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La vénus de mélo

Des cocotiers qui s'entrelacent, une guillotine qui tranche des pastèques, une bagarre de coussinets entre chevaliers ou des vaches qui planent par-dessus une épée : les visuels loufoques qui ornent les pochettes de La Jungle depuis les premiers jours sont, tous, l'œuvre du peintre et illustrateur Gideon Chase. L'artiste californien est de nouveau à l'œuvre sur "Ephemeral Feast". Cette fois, des pierres soutiennent l’équilibre précaire d’une statue vacillante : une vénus sur le point de s’effondrer. "Pour nous, ce visuel fait écho aux peurs qui nous fissurent de l'intérieur. La crise sanitaire, le réchauffement climatique, les dérèglements sociaux et toutes nos peurs primales atteignent aujourd'hui des sommets. Notre époque est propice aux faillites, aux dépressions et aux suicides. Nous ne sommes pas en train de jouer la carte du pessimisme... Mais il faut être réaliste et honnête : la situation est loin d'être rose. Notre planète part franchement en cacahouète."

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Le chant des possibles

Le nouvel album de La Jungle offre une place inédite au chant. "Quand je joue de la guitare, je m'amuse avec mes pédales d'effets et, de temps à autre, je chante en yoghourt par-dessus", indique Mathieu Flasse. "De façon inconsciente, cette façon de procéder a donné naissance à des mots, puis à des paroles. À partir du moment où les textes prenaient davantage de place, j’ai imaginé des petites métaphores. L'idée n'est pas de délivre un récit ultra élaboré, mais d'arriver avec une proposition qui reste dans l'esprit de notre musique." L’esprit de La Jungle, justement, est à ranger du côté de formations internationales comme Lightning Bolt, NAH, Nisennenmondai ou France. "S'inspirer de musiques qui existent déjà, ce serait la meilleure façon de faire du fake", confie Roxie. "De ces jours-ci, la hype s'oriente vers le post-punk, avec des groupes comme IDLES, King Gizzard ou Fontaines D.C. C'est cool mais, à titre personnel, ça ne me branche absolument pas. Pourtant, sans le vouloir, j’ai l’impression qu’on se rapproche un peu de tout ça… Un morceau comme "Hallow Love", par exemple, se fond parfaitement dans le décorum post-punk et new-wave du moment... Quoi qu’il en soit, nos sources d’inspiration ne sont jamais musicales. Nous nous reconnaissons à travers des artistes qui partagent notre état d’esprit, mais aussi une façon de tourner, de sortir des disques, de se comporter."

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La Jungle tropicale

Déjà appuyé par les labels belges Black Basset et Rockerill Records, La Jungle bénéficie à présent du soutien du label australien Stock Records. "Nous avons envie de défendre notre musique sur de nouveaux territoires", confie le duo montois. "Nous sommes hyper motivés à l'idée de jouer des concerts aux Etats-Unis, en Australie ou au Japon. Mais sans le support d’un label, c'est peine perdue. Débarquer sur un autre continent sans distribution, c'est l'assurance de dormir à la belle étoile, de jouer devant dix personnes et de revenir en Belgique fauché comme les blés. C'est la raison pour laquelle nous avons trouvé ce partenariat à l'international." En 2023, le nom de La Jungle devrait ainsi voyager sous d'autres latitudes. "Nous venons de trouver un distributeur japonais", s'enthousiasme le batteur. "Nous sommes en train de plancher sur des dates au Japon et en Nouvelle-Calédonie. Désormais, nous cherchons à explorer d'autres pays, sur d'autres continents, de façon à ne pas épuiser les gens, ici, en Belgique ou en France."

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Faire dans le (DC) Salas et l’inédit

Dans la foulée de son cinquième album studio, La Jungle délivre également deux titres remixés par le Français Di Bosco et le DJ et producteur bruxellois DC Salas. "Il ne faut pas y voir une once d'opportunisme", assure le guitariste. "DC Salas est un ami de longue date. Aujourd'hui, il mixe à Berlin et Barcelone, au Fuse et à Anvers, mais à l'origine de notre collaboration, il y a surtout une véritable relation amicale. Notre idée, c'est de construire quelque chose de vrai et d’authentique, pas de gagner en notoriété ou d’obtenir une synchronisation sur Netflix." Fidèle à ses bonnes habitudes, La Jungle propose donc des versions électroniques de ses compos. "Quand j'étais gamin, j'achetais des magazines pour dégoter des samplers avec des inédits, des bootlegs ou des versions live de Nirvana. Notre façon d'appréhender le remix s’inscrit dans le prolongement de cette quête de l'inédit. Les remixes s'adressent à nos fans, mais aussi à celles et ceux qui pourraient découvrir notre musique via d'autres canaux." Mais qu’importe le canal. Parce qu’au final, La Jungle diffuse toujours ses bonnes ondes. En flux continu.

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