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" Les justes " de Camus : " être ou ne pas être "…terroriste, dans une société injuste.

"Les Justes", Albert Camus
09 déc. 2013 à 17:29Temps de lecture2 min
Par Christian Jade

Critique : ***

Qui parle encore du problème palestinien, au théâtre ou dans les médias ? Depuis l’érection d’un mur entre Israël et la Palestine, qui ne respecte pas la " ligne verte " des résolutions des Nations Unies, les attentats ont pratiquement disparu en Israël. Un conflit invisible. Mais le processus de paix patine et la colonisation israélienne se poursuit tranquillement, selon les lois de la realpolitik.

Alors pourquoi de jeunes acteurs venus non seulement de Palestine mais aussi de Syrie et du Liban nous livrent-ils, en arabe, leur version des " Justes "de Camus ? C’est que sa description des " terroristes russes " marxistes renvoie à la tentation terroriste universelle, baptisée " résistance " par ceux qui y croient. Et que la pièce décrit, en pensée et en action, tous les " tempéraments " terroristes. Du plus extrémiste, indifférent à la mort d’innocents pour atteindre la cible " responsable ", jusqu’au " terroriste délicat ", qui reporte son attentat de deux jours pour éviter le meurtre d’enfants. En passant par la compagne du terroriste " poète " qui, après son exécution, reprendra la lutte. Sans oublier le terroriste " collabo " qui accepte de jouer le rôle du bourreau pour s’octroyer une remise de peine.

On reconnaîtra sans peine, dans chacune de ces facettes du " terrorisme ", la palette infinie des scrupules et du cynisme, de l’identification aveugle à une cause (politique ou /et religieuse) ou de traces d’humanisme qui freinent le passage à l’acte. Camus fait dialoguer ses propres contradictions et celles de son époque.

Mehdi Dehbi, le jeune metteur en scène d’origine marocaine, formé à Liège et Paris, installe le public sur scène, sur des chaises d’où surgissent les acteurs. Venus du public, ils y retourneront à la fin, après avoir déroulé, dans une belle langue arabe musicale, la ronde des questions posées par Camus, dont ils s’emparent pour nous " renvoyer la balle ". C’est à la fois habile et sensible, didactique et vécu : ils sont " nous " mais avec cette distance de la langue arabe, moins sèche que celle de Camus, et traduite sur trois écrans très accessibles.

Le jeu est en même temps " nature " et très intériorisé, avec de belles envolées de rage contenue. Cinq jeunes interprètes éloquents, sans l’ombre ‘une emphase. Le tout " sonne juste " car il décrit une situation de " révolte " objective avec plus d’interrogations que de solutions toutes faites. La jeune troupe pose, avec une belle ardeur, des problèmes que notre surinformation nous fait éliminer distraitement. Et, pas plus que Camus, ces jeunes acteurs, talentueux et émouvants, ne font l’apologie du terrorisme mais nous interrogent sur l’absence de justice qui le rend parfois possible.

" Les Justes " de Camus, m.e.s de Mehdi Dehbi, aux Tanneurs jusqu’au 14 décembre.

www.lestanneurs.be

Christian Jade (RTBF.be)

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