Monde

Les hommes de Poutine : Anatoli Tchoubaïs, le faiseur de rois, régent du Kremlin, tellement détesté en Russie

Anatoli Tchoubaïs, le faiseur de rois, régent du Kremlin, tellement détesté en Russie.
08 août 2022 à 16:00 - mise à jour 09 août 2022 à 14:07Temps de lecture4 min
Par Jean-François Herbecq

Qui est Anatoli Tchoubaïs ? Cet ancien responsable russe a démissionné de son poste de conseiller de Vladimir Poutine en mars. Il avait clamé son opposition à la guerre en Ukraine. Depuis, il a quitté la Russie et c’est en Italie qu’il a été hospitalisé pour une maladie rare il y a une semaine. Un empoisonnement a été évoqué. Ce dimanche Anatoli Tchoubaïs a pu sortir de l’hôpital pour prendre la direction de l’Allemagne pour poursuivre un traitement.

 

L’homme qui porte le chapeau pour les privatisations

Anatoli Tchoubaïs est incontournable depuis 30 ans en Russie, sa récente défection à Vladimir Poutine a étonné. Successivement grand architecte des privatisations après le communisme, régent du Kremlin quand Boris Eltsine était diminué, réformateur libéral, grand patron et oligarque et enfin conseiller "très spécial" de Vladimir Poutine, cet économiste, fils de militaire et âgé de 67 ans n’a jamais été très éloigné du pouvoir, entre disgrâces et menaces de mort.

Pour le Russe moyen Anatoli Tchoubaïs reste la personne la plus détestée du pays à cause de son action dans les années 1990. C’est effectivement lui l’artisan des privatisations lancées en 1991 à la fin de l’URSS.

"C’est toujours la faute à Tchoubaïs !"

Ce programme, le plus vaste au monde, est une thérapie de choc qui brade les entreprises d’Etat au profit d’anciens membres de la nomenklatura. C’est ce qui a permis l’enrichissement des oligarques et a causé un appauvrissement dont la population le tient toujours pour responsable. Inutile de dire que les communistes le détestent.

"C’est la faute de Tchoubaïs !", la rengaine lancée par Boris Eltsine est toujours reprise. Au départ, les deux personnages collaborent pourtant.

Eltsine s’entoure de jeunes économistes libéraux comme Egor Gaïdar et Anatoli Tchoubaïs qui ont soutenu la perestroïka. Le premier est ministre des Finances, l’autre des Privatisations. Tchoubaïs s’y connaît : il vient de Saint-Petersbourg où il a étudié et surtout mis en place une zone économique libre. C’est dans l’équipe du maire Anatoli Sobtchak qu’il croise Vladimir Poutine.

Mais en 1995, les communistes remportent les législatives et il faut faire sauter un fusible. Ce sera Anatoli Tchoubaïs : il est tellement impopulaire, tout est de sa faute, dira Boris Eltsine… Cela marche, mais Tchoubaïs ne disparaît pas pour autant de la scène. Vu les sondages l'année suivante, il faut le rappeler pour sauver Eltsine.

 

Retour en grâce

En 1996, Tchoubaïs dirige donc la campagne présidentielle de Eltsine et le fait réélire. Sa récompense : il devient chef de l’administration du président, un poste qui en fait un régent à seulement 41 ans quand en 1997-1999 Eltsine est gravement malade.

Anatoli Tchoubaïs et Boris Eltsine
Anatoli Tchoubaïs et Boris Eltsine ITAR-TASS / AFP

Anatoli Tchoubaïs monte en grade : premier président du gouvernement de la Fédération de Russie, soit vice-Premier, puis ministre de l’Économie et les Finances. Mais rien à faire pour lui succéder, il n’a pas le profil : trop impopulaire.

Après ces années au gouvernement, où il prouve sa capacité à faire appliquer ses politiques et s’est rendu indispensable, en 1998, il passe au management : président du conseil d’administration du grand groupe industriel d’électricité public RAO EES.

En 10 ans, 130 nouvelles centrales électriques ! Il développe l’entreprise en patron compétent et en fait une société privée. Avant de devenir directeur général de Rusnano, un florissant fonds d’investissement russe dans les nanotechnologies. Faire jaillir le pétrole plus facilement avec des nanoparticules polymères ? C’est Tchoubaïs aussi…

Anatoli Tchoubaïs en 2005 au Forum économique oriental
Anatoli Tchoubaïs en 2005 au Forum économique oriental ARTEM KOROTAYEV / AFP

L’homme fait aussi fortune : celui qui a permis de créer la classe des oligarques en Russie en devient un lui-même.

Mais il reste fort proche du nouveau maître du Kremlin : Vladimir Poutine. Outre leur proximité à Saint-Pétersbourg, le savoir-faire d’Anatoli Tchoubaïs lui est indispensable comme le souligne le journal "Les Échos" en 2006 : "Anatoli Tchoubaïs, dont la survie politique a de quoi surprendre puisqu’il n’a pas appartenu au KGB et est détesté par Poutine. Mais il détient un savoir-faire précieux quand il s’agit de limiter les coupures de courant…"

Attentat au TNT et à la kalachnikov

Tout cela ne se déroule pas sans accroc : les menaces pleuvent. "On a déjà promis de me pendre par les pieds aux murs du Kremlin, de m’écarteler, de me couper la tête sur la place Rouge, de me défigurer à l’acide et beaucoup d’autres choses encore" confie-t-il en 2002.

Et en 2005, c’est le traquenard sur la chaussée de Minsk à Moscou mais le blindage de la limousine BMW X5 Security d’Anatoli Tchoubaïs est solide comme sa carapace et il réchappe d’une attaque au TNT et à la kalachnikov.

Anatoli Tchoubaïs dit alors "comprendre assez clairement qui a pu organiser l’attentat". "L’essentiel de ce que je peux dire aujourd’hui est que tout ce que j’ai fait en réformant le système énergétique du pays, en unifiant les forces démocratiques, je continuerai à le faire avec une force redoublée". Pour lui, l’attentat est donc politique et non lié à ses fonctions de patron.

Critique de la guerre en Ukraine

Depuis, Anatoli Tchoubaïs s’est aussi montré critique. Sur la crise sanitaire, qu’il annonçait comme un désastre pour la Russie au début 2020. Devenu en 2020 représentant spécial de Vladimir Poutine pour les relations avec les organisations internationales afin d’atteindre les objectifs de développement durable, il a démissionné le 23 mars dernier avant d’être limogé. Il avait alors critiqué l’invasion russe en Ukraine en dénonçant la tentation impérialiste sur les réseaux sociaux. Il serait parti à Istanbul selon Bloomberg.

Mais c’est à Olbia, en Sardaigne, qu’il a été hospitalisé en raison d’une maladie auto-immune inflammatoire aiguë rare. Le syndrome de Guillain-Barré, une maladie causée par le système immunitaire qui endommage le système nerveux périphérique, apparemment. Des rumeurs d’empoisonnement ont circulé et il faut attendre les résultats des tests toxicologiques.

Mais le patient réagit bien au traitement du syndrome de Guillain-Barré et a pu quitter l’hôpital ce dimanche. Direction Francfort, en Allemagne, pour un traitement supplémentaire.

© Tous droits réservés

Sur le même sujet

La mort mystérieuse de Daria Douguine à Moscou

Monde

Poutine et Xi seront présents au sommet du G20, affirme le président indonésien

Monde

Articles recommandés pour vous