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[Le Grand Dictionnaire des philosophies et des religions] L'amour

"Souffrir de ce qu'on n'a pas, c'est le chagrin d'amour. Avoir ce qu'on ne désire plus, parfois, c'est le couple."
05 oct. 2021 à 08:31 - mise à jour 05 oct. 2021 à 08:31Temps de lecture3 min
Par RTBF La Première / André Comte-Sponville

Chaque semaine, un mot, un concept, une idée, et des tentatives de définitions pour éclairer le vocabulaire des philosophies et des religions. Dans ce Grand Dictionnaire, le philosophe André Comte-Sponville, auteur d'un dictionnaire philosophique, nous propose sa définition de l’amour.

Quand il parle de l'amour, André Comte-Sponville cite d'abord Aristote :

Aimer, c'est se réjouir.

"Merveilleuse formule, qui sera complétée par Spinoza quelque vingt siècles plus tard. Il écrit  que l'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure. Autrement dit : aimer, c'est se réjouir de. C'est ce petit de que Spinoza ajoute à la pensée d'Aristote. Jouir ou se réjouir, parce qu'on peut aussi aimer un mets, un vin.

Aimer, c'est jouir ou se réjouir de quelque chose. Ce qui veut dire qu'il n'est d'amour que de joie, et de joie que d'aimer.

Cette très belle définition est démentie par notre expérience. Il y a des chagrins d'amour, des amours médiocres, des couples impossibles, haineux... On a donc besoin d'une autre définition pour comprendre qu'au fond, l'amour, qui devrait être joie dans son principe, est si souvent lié à la tristesse, au chagrin d'amour.

 

Cette autre définition, c'est celle de Platon, qui écrit dans Le Banquet :

 L'amour est le désir et le désir est manque.

Ce qu'on n'a pas, ce qu'on n'est pas, ce dont on manque, écrit Platon, voilà les objets du désir et de l'amour.

Et là, on comprend très bien qu'il y ait des amours tristes ou malheureuses. Puisque, soit je désire ce que je n'ai pas, puisque le désir est manque. Et alors je souffre de ce manque. Soit j'ai ce que, dès lors, je ne désire plus, puisque ça ne me manque plus, puisque je l'ai. Et puisque le désir est manque, je ne le désire plus.

 

Donc soit je désire ce que je n'ai pas et je souffre de ce manque. Soit j'ai ce que, dès lors, je ne désire plus, et je m'ennuie.

D'où la phrase de Schopenhauer, qui va droit à l'essentiel, en bon disciple de Platon :

Toute notre vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui. Souffrance parce que je désire ce que je n'ai pas et je souffre de ce manque. Ennui parce que j'ai ce que, dès lors, je ne désire plus.

Un couple heureux, c'est quoi ?

Souffrir de ce qu'on n'a pas, c'est le chagrin d'amour. Avoir ce qu'on ne désire plus, parfois, c'est le couple. Et c'est là où l'on touche du doigt quelque chose de très important. C'est qu'au fond, Platon et Schopenhauer expliquent très bien l'échec du couple, mais buttent sur une difficulté, un contre-argument, c'est qu'il existe parfois des couples heureux. C'est l'exception qui confirme une règle fréquente, mais qui implique donc que cette règle n'est pas universelle. Chaque couple plus ou moins heureux est comme une réfutation en actes du platonisme. 

Entre ces deux définitions, celle d'Aristote et de Spinoza - l'amour comme joie -, et celle de Platon et Schopenhauer - l'amour comme manque, qui ne débouche que sur l'ennui - , il n'y a pas à choisir entre les deux, parce qu'au fond, elles sont vraies toutes les deux. Et elles désignent finalement un chemin d'amour.

Le plus souvent, on commence par aimer ce qu'on n'a pas. C'est ce que les Grecs appelaient Eros, qui n'est pas spécialement la sexualité, mais qui est l'amour-passion. On tombe amoureux, en général, de quelqu'un avec qui on ne vit pas. Et comme on est amoureux, on s'installe ensemble. Et on n'est plus dans le manque, puisque l'autre est là, tous les soirs, tous les matins, partage notre vie, notre lit. Parfois, on tombe dans l'ennui. Et au fond, un couple malheureux, c'est un couple qui est tombé de Platon en Schopenhauer. Parfois on apprend à aimer autrement et on monte de Platon en Spinoza.

Un couple heureux, c'est quoi ? C'est deux individus qui s'aiment, non pas parce qu'ils se manquent l'un à l'autre, ils vivent ensemble. Mais parce qu'ils jouissent et se réjouissent chacun de l'existence de l'autre, de la présence de l'autre, de l'amour de l'autre.

L'amour fait vivre

C'est l'amour qui fait vivre, dit André Comte-Sponville.

"Parce que quand on a perdu la capacité d'aimer, comme dit Freud, on tombe dans la mélancolie, au sens psychiatrique du terme : l'incapacité d'aimer, et donc le risque, c'est le suicide. Quand on n'aime rien ni personne, il n'y a plus aucune raison de vivre. Et donc le suicide menace à court terme.

C'est pourquoi je dis à la fin de cette définition de l'amour : c'est l'amour qui sauve et c'est donc lui qu'il s'agit de sauver. Parce que c'est la seule façon de sauver la vie.

Au fond, c'est la grande sagesse de Montaigne qui écrit à la fin des Essais, lumineusement : 

Pour moi, donc, j'aime la vie.

Ecoutez André Comte-Sponville ici

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