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Le "double jet-stream", un phénomène à l'origine des vagues de chaleur en Europe ?

10 août 2022 à 15:00 - mise à jour 11 août 2022 à 09:49Temps de lecture5 min
Par Denis Collard

Alors que des feux embrasent le sud-ouest de la France et qu’une vague de chaleur s’abat sur notre territoire, certains d’entre vous se posent des questions sur les causes de ces vagues et s’interrogent sur ce fameux "double jet-streams" dont tous les médias parlent actuellement. Comme nous l’avions fait pour le vortex polaire, par exemple, prenons le taureau par les cornes et décortiquons ensemble le phénomène !

Depuis la parution le 4 juillet dans la célèbre revue "Nature" d’un article cautionné par de nombreux scientifiques sur l’influence qu’aurait le "double jet" sur les vagues de chaleur successives que connaît l’Europe occidentale, le débat enfle tel un anticyclone au-dessus des Açores !

"La fréquence et l’intensité cumulée des vagues de chaleur augmentent beaucoup plus rapidement en Europe que dans le reste des latitudes moyennes", soulignent les scientifiques dans leur étude. Cette bulle de chaleur qui piège notamment la France serait liée en partie au phénomène du "double jet-stream". En somme : La France serait prise en étau entre deux couloirs de vents puissants au nord et au sud, qui emmagasineraient l’air chaud au-dessus de l’Europe de l’Ouest.

Le principe des courants "jets"

Revenons d’abord aux fondamentaux : un courant jet, c’est quoi ?

Il s’agit tout simplement d’une sorte de couloir de vents puissants évoluant à haute altitude (entre 8 et 15.000 m) et circulant à la frontière entre l’air froid des hautes latitudes et l’air chaud subtropical en faisant le tour de l’hémisphère. On note deux couloirs de courant jet polaire, un dans l’hémisphère nord et un dans l’hémisphère sud au niveau des latitudes tempérées. Ce courant jet n’évolue pas toujours sur les mêmes régions car il n’est pas rectiligne et subit des ondulations, à l’origine de la variabilité du temps. Et comme un schéma aide à comprendre les choses, voici une représentation graphique de ces fameux courants :

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Dans une situation climatique normale, le courant jet ondule quelque peu afin de permettre des échanges entre les masses d’air froid en provenance du pôle et les masses d’air chaud issues des latitudes subtropicales. Un courant jet classique va ainsi faire le tour de l’hémisphère en ondulant de manière plus ou moins fluide au niveau des latitudes tempérées. Généralement, le jet ondule vers le nord en traversant l’Atlantique, ce qui favorise la persistance d’une cellule anticyclonique vers les Açores.

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Et si la température augmente ?

Maintenant que l’on a compris ce qu’était la situation "classique"… quid du réchauffement climatique, que se passe-t-il si la température vient à grimper ?

Selon le climatologue Jean Jouzel, le réchauffement climatique à l’œuvre vient bouleverser cet équilibre :

"En clair, avec la diminution des surfaces recouvertes de glace ou de neige, les territoires au nord de l’hémisphère se réchauffent environ deux fois plus vite que nos régions."

 

Cela diminue donc la différence de température entre les hautes et les basses altitudes.

La conséquence ? Les ondulations du jet-stream sont plus lentes, et plus sinueuses. Le courant peut se diviser en deux branches distinctes, l’une allant vers la Scandinavie, et l’autre évoluant vers la Méditerranée. Ces deux couloirs peuvent donc enfermer en leur sein une masse d’air chaud qui circule peu, et qui crée un climat très sec et très chaud sur la zone concernée… dont fait partie la France et d’une manière plus large, l’Europe occidentale.

Ces phénomènes peuvent perdurer pendant plusieurs semaines, occasionnant, comme cet été, une hausse importante des températures.

L’effet "double jet"

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Cette configuration de double jet-stream est néfaste pour la France car les deux branches de jet ont tendance à piéger entre elles une masse d’air chaud, formant une cellule anticyclonique peu mobile au sein de laquelle l’air peut devenir de plus en plus chaud. Si nous sommes en été, cette configuration peut conduire à une canicule et à une sécheresse importante, d’autant qu’elle peut perdurer plusieurs semaines.

Pour être plus clair, prenons un cas concret : le 18 juillet 2022, journée la plus chaude de l’année en France.

L’été 2022 caniculaire et excessivement sec que nous sommes en train de vivre est lié de près à une situation de double jet-stream. La carte ci-dessous montre l’état du jet-stream en date du 18 juillet dernier, journée qui fut la plus chaude de l’été 2022 ! On y retrouve un parfait exemple de double jet-stream avec une première branche se dirigeant vers la Scandinavie et une seconde branche vers la Méditerranée puis le sud de la Russie. Entre les deux, une cellule anticyclonique et un air bouillant concernent l’ouest de l’Europe, dont la France.

meteociel.fr

En s’intéressant aux centres d’action observés ce 18 juillet 2022, on constate bel et bien la présence d’une cellule anticyclonique sur l’Europe, centrée à l’est de la France. Ainsi, l’air devient de plus en plus chaud par subsidence sous l’anticyclone. De plus, la branche de jet-stream qui plonge vers le sud peut favoriser des talwegs et la formation de gouttes froides au large de la péninsule ibérique, ce qui peut amplifier la remontée d’air très chaud sur l’ouest du continent européen, comme ce fut le cas dans cette situation.

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Les chercheurs qui ont réalisé l’étude sur le double jet-stream se sont penchés sur les canicules marquantes en Europe de l’Ouest depuis le début du siècle et ont constaté un lien très net avec le phénomène. Que ce soit en août 2003, en juillet 2006 ou en juillet 2018, les trois canicules qui ont touché la France étaient clairement associées à un phénomène de double jet-stream avec deux branches de jet bien distinctes circulant sur le nord et le sud du continent, laissant l’Europe de l’Ouest dans une anomalie calme propice aux hautes pressions stationnaires (blocage) avec sécheresse et chaleur caniculaire.

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Pour résumer, cette étude nous indique que la baisse de la vitesse du jet-stream et l’augmentation des phénomènes de double jet-stream vont surexposer l’Europe de l’Ouest – dont la Belgique – aux épisodes de fortes chaleurs et de sécheresse au cours des décennies à venir…

L’avis de Sébastien Doutreloup

Sébastien Doutreloup, le climatologue de l’ULiège, a bien sûr pris connaissance de la parution dans le magazine "Nature" de ce fameux article.

Il tient cependant à relever certaines choses : "L’étude prétend que le dédoublement du jet causerait une hausse de 35% du nombre de canicules, c’est significatif mais pas majoritaire ".

Et il met les choses dans une perspective scientifique un peu différente et se pose une autre question.

La communauté scientifique s’accorde pour dire que le réchauffement climatique entraîne un déplacement de l’anticyclone des Açores vers le nord, du coup cet anticyclone se retrouve souvent sur la trajectoire du jet-stream. Celui-ci ne va pas repousser la puissante haute pression, mais plutôt la contourner

La véritable question étant de savoir si c’est l’anticyclone qui provoque le dédoublement du jet ou si c’est, comme l’annonce l’étude de Nature, le dédoublement qui génère le positionnement de l’anticyclone. Une version quelque peu revue du débat "poule-œuf". Quoi qu’il en soit, le dédoublement est bel et bien une réalité qui accroît à nos latitudes l’ampleur des périodes sèches et chaudes.

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