Chroniques

Le caucus du Chutzpah

Paul Krugman
06 mai 2013 à 19:27 - mise à jour 06 mai 2013 à 19:34Temps de lecture4 min
Par Paul Krugman

Pourtant, des appels pour faire marche arrière en ce qui concerne l’envolée destructrice vers l’austérité ont toujours du mal à se faire entendre. Cela est en partie le reflet d’intérêts particuliers, puisque les mesures d’austérité servent les intérêts des créditeurs les plus aisés ; cela est le reflet, en partie, de l’impossibilité des gens influents à admettre qu’ils ont eu tort. Mais il existe, je crois, un obstacle supplémentaire à surmonter : le cynisme répandu et bien installé à propos de la capacité d’un gouvernement démocrate, une fois qu’il est engagé dans un plan de relance, à changer son cours d’action dans le futur.

Aujourd’hui semble donc un bon moment pour montrer que ce cynisme, qui se veut réaliste et sage, n’est que pur fantasme. Mettre fin à des stimuli n’a jamais été un problème – en fait, l’histoire montre qu’ils se finissent presque toujours trop tôt.

En Amérique,  tout du moins,  nous avons un bon bagage en ce qui concerne un comportement fiscalement responsable, à une exception près – précisément l’irresponsabilité fiscale qui prévaut lorsque, et uniquement lorsque les conservateurs les plus durs sont au pouvoir.

Commençons avec cette affirmation fréquente selon laquelle les programmes de relance ne s’arrêtent jamais.

Aux Etats-Unis, les programmes de dépenses de l’état faits pour donner un coup de fouet à l’économie sont, en fait, très rares – les seuls exemples importants sont le New Deal de Franklin Delano Roosevelt et le plus modeste Recovery Act du Président Barack Obama. Et aucun de ces deux programmes n’est devenu permanent – en fait, les deux ont été arrêtés bien trop tôt. FDR mis un fort coup de frein en 1937, replongeant l’Amérique dans une récession ; le Recovery Act a connu son apogée en 2010 et a depuis perdu de son importance, et voilà l’une des raisons majeures pour laquelle notre relance est lente.

Qu’en est-il de ces programmes fait pour aider ceux qui souffrent de cette économie déprimée ? Est-ce qu’ils ne deviennent pas des béquilles permanentes ? Une fois encore, non. Les allocations chômage fluctuent avec les cycles du monde des affaires, et comme pourcentage du PIB, elles représentent à peine la moitié de ce qu’elles étaient lors de leur récent pic. L’utilisation des coupons alimentaires est toujours en hausse, grâce à un marché du travail toujours en berne, mais l’histoire suggère que là aussi, leur utilisation redescendra rapidement lorsque l’économie sera vraiment repartie.

Incidemment, l’expérience étrangère suit le même schéma. L’on entend souvent une description du Japon qui veut que ce pays poursuive un plan de relance fiscal sans fin. En réalité, il s’est engagé dans une politique au coup par coup, il accroît ses dépenses lorsque l’économie est faible et il se retire dès les premiers signes de relance (s’enfonçant par là même à nouveau dans une récession).

Ainsi, la notion même d’un stimulus permanent est un fantasme, qui se veut du réalisme pur et dur. Pourtant, même si l’on ne croit pas au fait que les stimuli durent toujours, l’économie Keynésienne ne dit pas seulement que l’on devrait avoir des déficits lorsque les temps sont durs, mais que l’on devrait payer ses dettes lorsque tout va bien. Et il est stupide d’imaginer que cela se produise, n’est-ce pas ?

Faux. La mesure clef qu’il vous faut observer c’est la dette par rapport au PIB, qui mesure la position de l’état bien mieux qu’un simple chiffre en dollar. Et si l’on regarde l’histoire américaine depuis la Seconde Guerre Mondiale, l’on découvre que sur les 10 présidents qui ont précédé Barack Obama, sept d’entre eux ont quitté leurs fonctions avec une dette plus faible, se rapportant au PIB, que lorsqu’ils étaient entrés en fonction. Qui sont les trois exceptions ? Ronald Reagan et les deux George Bush. Ainsi, des augmentations de la dette qui ne viennent ni d’une guerre ni d’une crise financière extraordinaire sont complètement associées à des gouvernements conservateurs purs et durs.

Et il y a une raison pour cette association : les conservateurs américains suivent depuis longtemps une stratégie visant à "affamer la bête", sabrant dans les impôts afin de priver l’état des recettes dont il a besoin pour financer les programmes populaires.

Ce qui est drôle c’est qu’aujourd’hui, ces mêmes conservateurs purs et durs déclarent que nous ne devons pas avoir de déficits en temps de crise économique. Pourquoi ? Parce que, selon eux, les hommes politiques ne feront pas ce qu’il faut et ne paieront pas leur dettes au bon moment. Et qui sont donc ces hommes politiques irresponsables dont ils parlent ? Eh bien, eux-mêmes.

Tout ceci sonne à mes oreilles comme une définition classique du chutzpah (ndlt : mot d’origine hébraïque) – c’est-à-dire tuer ses parents, puis demander de la compassion parce que l’on est orphelin. Nous avons donc les conservateurs qui nous disent de nous serrer la ceinture malgré le chômage de masse, parce que sinon, les futurs conservateurs continueront à avoir des déficits lorsque tout ira mieux.

Dit comme ça, évidemment, cela semble stupide. Mais non : c’est tragique. Ce virage désastreux en direction de l’austérité a détruit des millions d’emplois et ruiné bon nombre de vies. Et il est temps de faire demi-tour.

Paul Krugman

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