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Laurent de Sutter aux juges de la Cour suprême des Etats-Unis : « Vous ne violerez pas impunément les femmes qui ont cru que le droit pouvait être de leur côté »

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C’est l’inquiétude et la colère aux Etats-Unis- et dans de nombreux pays- depuis que le site d’informations Politico a indiqué que la Cour suprême pourrait annuler un arrêt historique qui reconnaît le droit à l’avortement. Laurent de Sutter, essayiste et éditeur, n’hésite pas à s’adresser directement aux juges de cette importante institution américaine.

Chers juges,

Cher John Roberts Jr., cher Clarence Thomas, cher Stephen Breyer, cher Samuel Alito, chère Sonia Sotomayor, chère Elena Kagan, cher Neil Gorsuch, cher Brett Kavanaugh, chère Amy Coney Barrett, vous tous qui siégez en ce moment à la Cour Suprême des Etats-Unis, j’aimerais m’adresser à vous de manière collective et individuelle à la fois. De manière collective, car, ensemble, vous représentez une institution qui, d’être la plus haute cour de Justice d’un pays dont la puissance continue à effrayer en même temps qu’exaspérer, vous formez un corps d’une puissance inouïe. Et de manière individuelle car, en tant que juges, vous êtes tenus de vous prononcer sur les affaires portées devant vous en votre âme et conscience – laquelle, j’en ai peur, n’est le plus souvent, et chaque jour davantage, que celle de la ligne officielle du parti qui vous a élu à votre siège. J’aimerais m’adresser à vous pour une raison que la rumeur publique, je crois, a assez soulignée : parce que, selon toute apparence, vous vous apprêtez à renverser la jurisprudence Roe v. Wade qui, en 1973, avait restreint de manière drastique la marge des Etats de votre union en matière d’avortement. En agissant ainsi, vos prédécesseurs avaient voulu considérer que la question de la naissance des enfants était une question d’une telle importance qu’elle relevait des principes de la nation toute entière, et non des affaires que chaque autorité pourrait régler à sa manière. Aujourd’hui, chers juges, vous souhaitez indiquer à toutes celles et à tous ceux qui vivent sous le droit américain, que l’avortement est une pratique qui ne rentre pas dans le champ de vos compétences – c’est-à-dire qui ne relève en rien des droits fondamentaux des êtres humains, dont vous avez la garde. Au vu de l’atmosphère politique méphitique qui, dans votre pays comme en beaucoup autres endroits de par le monde, semble s’emparer d’un nombre croissant d’esprits, ce mouvement, j’imagine, était à prévoir. Mais qu’il fût prévisible ne signifie pas pour autant qu’il soit justifié, ni même supportable. Rassurez-vous, chers juges : je ne vais pas essayer de vous persuader que vous avez tort. Je ne vais pas me fatiguer à rappeler ce que tout être humain qui ne soit pas complètement débile devrait savoir depuis longtemps – que venir fouiller le ventre des femmes n’est l’affaire de personne sauf des intéressées. Non. La seule chose que j’ai envie de vous dire, aujourd’hui, est la suivante. Notez-la bien. La vie, chers juges, parce qu’elle est une affaire politique, peut aussi être une affaire de résistance. Depuis la nuit des temps, les pouvoirs ont voulu transformer le corps des êtres humains, et en particulier celui des femmes, en ressources qu’il serait possible de comptabiliser – que ce soit comme force de travail, comme âmes à vouer à Dieu, ou comme machines à procréer. Comme l’a dit un grand philosophe : toute politique est avant tout une biopolitique – une politique de la vie, de la chair, donc aussi de la reproduction de ladite vie ou de ladite chair. Les pouvoirs sont avant tout pouvoirs sur les corps. Le reste n’est que du vent. Mais parce qu’ils sont pouvoirs sur les corps, ces pouvoirs disent aussi que leur mainmise sur ces corps n’a rien d’évident ni de naturel – mieux : qu’elle est fragile, qu’elle doit être toujours plus raffermie pour ne pas céder. Le pouvoir, chers juges, est ce qui agit là où il s’agit de forcer quelque chose – de rendre nécessaire ou obligatoire ce qui, sinon, ne serait que contingent, aléatoire, hasardeux. Aujourd’hui, vous souhaitez rendre nécessaire le regard du pouvoir à l’intérieur de l’utérus des femmes ; vous souhaitez le leur retirer, cet utérus, pour en faire votre chose – votre propriété à vous et à ceux qui vous ont élus. Vous voulez, en d’autres termes, exproprier les femmes de leur propre organe. Eh bien, puisque vous souhaitez procéder à une expropriation, ne vous étonnez pas si les propriétés en question finissent par être défendues – contre vous, et contre tous ceux de votre espèce. Ne vous étonnez pas si se déploie un jour une résistance des cons – du moins, de ce que vous traitez comme tel en tentant de faire accepter qu’il serait possible de séparer une femme de son con. En expropriant les femmes de leur con, vous les rendez intégralement con – ou intégralement connes. Vous les insultez – avant de venir leur demander qu’on vous en remercie en plus. Croyez-moi, chers juges, ça ne se passera pas comme ça. Vous ne passerez pas comme ça. Vous ne violerez pas impunément les femmes qui ont, un jour, cru que le droit pouvait être de leur côté.

 

Je ne vous salue pas.

 

Laurent de Sutter

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