Les Grenades

L’artiste Rokia Bamba lance le podcast "Sororités" : "Faisons entendre notre voix"

15 mai 2022 à 11:03Temps de lecture6 min
Par Marine Mélon pour Les Grenades

Artiste sonore, DJette, beatmakeuse, afroféministe bruxelloise, femme de radio, et désormais créatrice de podcasts, Rokia Bamba n’a pas fini de nous étonner. Le 1er mai dernier, le premier épisode de sa série "Sororités, conversations with my sistas", produit avec Studio Balado, a été publié.

Tous les mois, jusqu’à décembre, elle recevra deux femmes artistes, ses "sistas", pour un moment de partage, de rires, de rêves et de souvenirs. Au programme, un savant mélange d’intime et de politique que ces femmes abordent au travers de plusieurs thématiques. Intersectionnalité, féminisme, décolonisation, question du care, représentation des femmes, musique : elles parlent de tout, s’inspirent les unes des autres, et l’air de rien, créent un podcast d’empouvoirement collectif.

"Les rythmes et les bruits sont les moteurs de ma vie" confiait Rokia Bamba dans une interview pour le Black History Month Belgium. À l’occasion du lancement de sa série de podcasts, nous avons discuté avec elle de l’importance d’aller à la rencontre des autres pour se déconstruire. Son engagement, tout comme la musique, occupe une place importante dans sa vie.

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Quel est le concept du podcast et pourquoi l’avez-vous créé ?

C’est Michel-Ange Vinti du Studio Balado qui m’a proposé cette forme d’expression. C’est vrai que j’ai toujours travaillé derrière pour fabriquer des podcasts au niveau sonore, notamment des génériques. Jamais je ne m’étais posée la question d’un faire un. Il est venu par hasard et il m’a dit : "Je te propose de créer ton concept. Et puis on fonce." Donc je me suis dit que c’était l’occasion d’ouvrir ma bouche, encore une fois. (Rires)

J’ai une fille et j’aimerais lui donner les clés pour qu’elle puisse ouvrir des portes par elle-même

Le titre du podcast est "Sororités, conversations with my sistas". Pourquoi la sororité est-elle importante, selon vous ?

C’est important de valoriser celles ou ceux qui sont peu souvent entendus. J’ai l’impression qu’en tant que femmes, on n’est pas suffisamment entendues, écoutées, comprises. Et je me suis dit que c’est justement la sororité qui m’a sortie de mes déboires, des fragilités de la vie, des déceptions amoureuses, de tout ce qui touche à ma vie intime, et de femme active. Ce sont mes sœurs qui me portent, qui m’écoutent et qui m’aident à avoir une vision beaucoup plus recentrée et décentrée sur les choses. Ce n’est pas évident d’avoir cet entourage-là. Et une fois qu’on l’a, il faut tout faire pour le préserver, parce qu’ils et elles nous accompagnent tout au long de notre vie.

Et cette sororité peut permettre l’empouvoirement aussi ?

Tout à fait. Et ça va même au-delà de ça. C’est vraiment un accompagnement de tous les instants. À chaque moment de nos décisions, de nos choix. C’est une validation qui pour moi est importante, aussi bien que celle de ma mère, que celle de mes enfants avec qui je vis 100% du temps. C’est un partage d’expérience, une richesse. Et on peut se poser avec eux. On n’a pas toujours l’occasion de le faire parce que la vie est faite comme elle est : super-active. Et puis le Covid nous a permis de nous recentrer sur ça. On prend le temps de se poser des questions et d’y répondre, de trouver des solutions. Ce temps-là a été salvateur et nécessaire pour qu’on puisse réellement se voir, s’écouter, se chérir les unes les autres, et pour qu’on puisse avancer dans la même direction. On peut être et exprimer notre savoir-être dans un univers sécure, apaisé, conscient. On se connait bien les unes les autres, et ça nous permet justement d’avancer et d’être sûres de prendre la bonne route.

J’ai envie de le tendre dans une sphère où on se respecte, où on a une bienveillance les unes pour les autres

Vous parlez de vos enfants, de la famille. Est-ce que c’est d’abord au sein de la famille qu’on se déconstruit, qu’on discute d’intersectionnalité, de féminisme ?

Non. C’est un début, mais il faut déconstruire la manière dont on a été élevé. C’est justement lié à des injonctions dans notre clan familial, et dans la société. Donc le fait de rencontrer plusieurs femmes avec des parcours et des récits de vie différents nous permet de nous réajuster, d’avancer et de ne surtout pas reculer. Et c’est important de se servir de ce qu’on a fait, du passé et de nos erreurs pour pouvoir se mettre une carapace et avancer sans percevoir les coups. Les coups, on les évite même s’ils sont là tous les jours. Mais on va au-delà parce qu’on est plus fortes et qu’on sait où on va.

À partir du moment où il y a un objectif à atteindre, il n’y a pas de barrage. Et c’est cette sororité qui nous permet de nous forger cette carapace, en prenant conscience de nos identités multiples, en ne les effaçant surtout pas, mais en en faisant quelque chose de positif parce que ça fait partie de nous, et que ça nous permet de combattre toutes les idées reçues ancrées dans les inconscients collectifs. C’est le racisme du quotidien, c’est l’intersectionnalité due au fait que je sois une femme, noire, seule et avec deux enfants à charge. On se rend compte que nos intérêts peuvent être communs, mais à partir du moment où je reste sur ma ligne avec mes valeurs.

On se déconstruit en allant "voir ailleurs" ?

Oui, tout à fait. C’est important. On ne peut pas se déconstruire si on ne fait pas face aux autres, si on n’est pas confronté aux autres. Parce que notre clan on le connait, c’est notre sphère protectrice. C’est devenu une habitude, mais si on n’est pas confronté à l’autre, comment est-ce qu’on peut lui répondre ? C’est ce qu’on a ingurgité dans notre environnement familial qui fait qu’on est une entité. Mais il faut se dire que cette entité n’est pas définitive. Nos identités bougent avec le temps et avec les rencontres.

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Est-ce que pour autant, on a envie de tendre le micro à tout le monde ?

Dans mon émission, j’ai envie de le tendre dans une sphère où on se respecte, où on a une bienveillance les unes pour les autres. Du coup, ce sont des conversations qui peuvent rentrer dans l’intimité et qui peuvent dévoiler des choses qu’on n’aurait peut-être pas dites à sa propre famille, mais qui peut amener à une ouverture de porte. Et on va le plus loin possible, mais avec l’autre. On ne peut pas, comme disait Angela Davis, agir seule. On peut agir ensemble en restant un groupe et en définissant ce sur quoi on doit travailler. Puis après, on va vers le grand groupe c’est-à-dire les autres. Pour pouvoir nous exprimer, nous faire entendre, nous faire écouter. Et ensuite, pour agir avec eux. Donc oui, je dirai que le micro peut être ouvert à toutes et à tous, à partir du moment où il y a cette bienveillance et cette envie d’avancer ensemble.

Vous demandez à vos invitées leur définition de "la femme". Pour vous, ça serait laquelle ?

Je dirai qu’il n’y en a pas. Elle n’existe pas. Je viens de voir le spectacle de Béatrice Dalle, de Virginie Despentes et de la rappeuse Casey. J’en suis sortie complètement bouleversée. Tout ce qu’elles ont dit m’a encore donné l’envie de continuer ce que j’ai à faire, parce qu’il faut nous faire entendre. Utilisons donc tous les médiums qui sont à disposition et faisons entendre notre voix. C’est un cadeau, c’est un privilège et j’en suis consciente. Et comme j’ai des enfants, dont une fille, et j’aimerais lui donner les clés pour qu’elle puisse ouvrir des portes par elle-même. Donc pour moi, la définition de la femme n’existe pas. Parce que ce serait donner une définition qui n’est pas objective. Donc je préfère ne pas la cloisonner, ne pas l’emprisonner parce qu’on est emprisonnées en tant que femme dans des clichés, qui ne nous permettent pas d’avancer. N’en mettons pas. Nous nous sommes flamboyantes et nous avançons.

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Cet article a été écrit lors d’un stage au sein de la rédaction des Grenades.

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