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La RTBF visée par des "bots" russes ? On mène l'enquête

17 mai 2022 à 04:00Temps de lecture8 min
Par Thomas Dechamps et Sarah Heinderyckx, journalistes à la rédaction RTBF Info, pour Inside

"Vive la Russie Mr poutine soutien total" ; "Je suis de tout cœur avec la Russie" ou encore "Poutine incortounable ! Seul contre Tout !!" (Ndlr : les fautes de français sont d’origine), voilà quelques exemples des très nombreux commentaires que l’on peut retrouver sous une vidéo de la chaîne Youtube de la RTBF, dédiée à un épisode de la guerre en Ukraine (dans ce cas-ci : la prise de contrôle par les forces russes de la plus grande centrale nucléaire ukrainienne). Un torrent de messages de soutien à l’invasion du pays et au président russe qui a suffisamment alerté les équipes de la RTBF pour que celles-ci réagissent et décident de lancer une enquête en vue de déterminer l’origine et l’authenticité de ces commentaires. Car plusieurs indices portent à croire à une action coordonnée de "bots" (robots) russes ou d’une "usine à trolls" au service du Kremlin. Explications.


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Un "boost" de vues étonnant

"Ce qui m’a marqué, c’est que quand on a commencé à parler de l’Ukraine, on a vraiment eu un boost dans les statistiques des vidéos. Mais vraiment un gros boost ! C’est-à-dire qu’avant, quand la chaîne n’était pas encore vraiment connue, on avait des vidéos avec 10-12.000 vues. Puis avec l’Ukraine, on a eu des vidéos à 150.000-200.000 vues. Et en un mois, on a presque fait 2 millions de vues". Laurent Righetti est responsable des publications "Info" de la chaîne YouTube de la RTBF et dans son esprit, ce qui a priori devrait réjouir tout responsable d’une chaîne Youtube – un énorme bond de son audience – est plutôt un signal d’alarme : "Ce que tu apprends quand tu travailles dans les réseaux sociaux, c’est que la montée soudaine de chiffres, en général, ce n’est pas bon signe. C’est que les gens ne sont pas contents d’un truc si en un coup tu as beaucoup de commentaires sur un post".

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Laurent décide donc d’aller plus loin et commence à comparer les vidéos qui ont mieux fonctionné que les autres… Premier élément saillant : les vidéos sur la situation en Ukraine génèrent énormément plus de commentaires que les autres. Seconde surprise, le nombre exceptionnel de vues qui proviennent de pays peu habituels pour des contenus de la RTBF : Haïti, le Sénégal, la Côte d’Ivoire. Etrange car, même si sur Internet il n’est évidemment pas rare que l’attrait pour une vidéo traverse les frontières, le Top 3 de la RTBF c’est plutôt Belgique-France-Maroc. Ou alors c’est que le contenu concerne le pays en question (il est déjà arrivé qu’une vidéo sur le Bénin par exemple, fasse de bons scores auprès du public béninois).

"Mais l’Ukraine, en quoi est-ce que ça intéresse plus particulièrement les Ivoiriens ? C’est là qu’on commence à se poser des questions", se souvient Aline De Volder, la coordinatrice des réseaux sociaux au sein de la RTBF. "Etant donné le nombre de ces commentaires pro-Russes, et surtout parce qu’à un certain moment, il n’y a plus que ça, on a des soupçons", complète-t-elle.

Pour voir les vidéos Info de la RTBF sur YouTube :

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Ces messages sont anonymes, sous pseudo et ne permettent pas d’assurer s’il y a réellement des identités ou s’il s’agit de robots

Au vu de ces différents éléments, la rédaction de la RTBF décide d’afficher un avertissement sous les vidéos Youtube concernées, le voici, in extenso : "Nous constatons dans les commentaires de nombreux messages favorables à l’intervention russe et mettant en cause notre travail. C’est le libre choix des personnes qui les publient. Nous pouvons constater que certains de ces messages sont anonymes, sous pseudo et ne permettent pas d’assurer s’il y a réellement des identités ou s’il s’agit de robots. Nous confirmons ici notre travail en toute autonomie rédactionnelle qui met la réalité et la vérification au cœur de notre démarche. Nous analysons la situation sur base d’un travail journalistique par nous-mêmes et avec les agences et sources de presse indépendantes. La RTBF fait part aussi des communications venant de tous les camps, autorités russes comprises. Merci de nous avoir lu et merci de commenter à partir de votre propre regard. Chacun mérite de penser par lui-même."

Cet avertissement mentionne la possibilité de messages envoyés par des robots… Ceci fait référence aux "bots", c’est-à-dire des logiciels programmés pour envoyer des commentaires de façon automatisée. "Il peut y avoir des bots, mais il n’y a souvent même plus besoin en fait. Ce qu’il y a, c’est qu’ils (ndlr : les autorités russes) payent très peu des gens dans des pays où ils n’ont rien et leur métier, c’est d’écrire des commentaires toute la journée sur internet", précise Laurent Righetti. "Dans ce cas-ci, je pencherais plutôt pour la seconde solution", acquiesce Aline De Volder. "On ne sent pas ici que ce sont des choses automatisées, c’est plutôt bien fait", reconnaît-elle.

S’agirait-il donc des œuvres d’une "usine à trolls"? Récemment, les services de renseignement britanniques ont révélé l’existence de l’une d’entre elles, dissimulée dans une ancienne usine de Saint-Pétersbourg. Des groupes qui utilisent parfois aussi des logiciels "VPN" pour masquer leur véritable origine géographique et brouiller les pistes, quand ils ne recrutent pas directement à l’étranger les travailleurs du Net chargés de relayer le message de la Russie.

Une propagande déjà bien installée

"En fait, quand on dit "usine à trolls", on s’imagine vite des choses mais ce sont tout simplement des bureaux de propagande", relativise Marie Peltier, spécialiste de la propagande et auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet. "Des bureaux de propagande où on investit le Net pour répandre un certain narratif. Et comme en Russie il y a en plus une longue tradition avec le KGB (ndlr : les services de renseignement russes), c’est un peu logique qu’ils se soient adaptés au Net", complète la chercheuse.

Ce qui ne veut pas forcément dire que la majorité des commentaires pro-Russes soient le fait de ces propagandistes professionnels avertit Marie Peltier : "Ce serait un leurre de penser à chaque fois qu’on voit des commentaires pro-Poutine qu’ils sont issus d’une usine à trolls. L’opération de propagande du Kremlin est malheureusement déjà bien installée dans la société. […] L’opinion pro-Poutine est extrêmement répandue. Il n’a pas particulièrement besoin de payer des gens toute la journée pour aller troller les contenus pro-Ukrainiens parce que, de toute façon, il y a déjà toute une série de personnes dans nos sociétés qui, bénévolement, sont tout à fait prêtes à faire ce genre de "job". Je pense qu’il ne faut pas sous-estimer cette part-là de gens qui sont depuis des années dans un activisme numérique pour défendre le Kremlin", insiste-t-elle. "Cependant, je ne dis pas qu’il n’y a pas aussi des attaques coordonnées, surtout dans des moments un peu plus "chauds", comme l’offensive en Ukraine évidemment. Donc je pense que les deux peuvent se mêler", termine néanmoins Marie Peltier.

Une enquête lancée par la RTBF

Alors, qu’en est-il finalement des commentaires sous les vidéos de la RTBF ? S’agit-il ici d’une action coordonnée, ou tout simplement spontanée, de la part de personnes réelles ? Difficile de trancher reconnaît Laurent Righetti : "On n’a pas de faits clairs, on a une série d’indices, appuyés par un peu de jugeote venue de notre expérience des réseaux sociaux mais on ne peut rien prouver". C’est la raison pour laquelle la RTBF a décidé de lancer une enquête sur le sujet et a mandaté son partenaire externe de modération pour qu’il investigue la présence ou non de "trolls" dans les commentaires. "Mais on n’est pas du tout sûrs… qu’on va arriver à avoir une certitude", prévient néanmoins Aline De Volder [Edit juillet 2022 : en effet, cette incertitude s'est vérifiée, voir en bas d'article]. "Mais on a effectivement posé la question à notre prestataire externe, celui qui s’occupe de ce qu’on appelle la modération de premier niveau, c’est-à-dire les opérations de nettoyage ou de masquage des commentaires racistes ou ouvertement insultants, etc. Il va enquêter pour nous".

En tant que service public, tu te poses la question de la protection du public

Car, dans ce cas-ci, la RTBF se devait d’agir continue Aline De Volder : "On fait comment quand, sous une vidéo, il n’y a que des commentaires pro-Russes ? Il y a des gens qui ne connaissent pas bien l’actualité ou qui n’ont pas forcément le temps et les capacités d’analyse pour comprendre d’où viennent ces commentaires et qui donc pourraient se dire : "ah ben oui effectivement la RTBF, c’est un média propagandiste qui raconte des fake news sur la Russie et sur l’Ukraine". Parce que c’est ça que ces commentaires tendent à essayer de faire croire, pour nous décrédibiliser en tant que média et dire que c’est nous qui faisons de la propagande. Donc tout ça, ça renforce la méfiance de plus en plus importante qu’il y a vis-à-vis des médias traditionnels et des médias de service public", regrette-t-elle.

"En tant que service public, tu te poses la question de la protection du public en fait", abonde Laurent Righetti. "Nous, on est là pour informer ! Alors, quand tu sens qu’il y a quelque chose qui est fait potentiellement pour désinformer, il faut faire des efforts là-dessus pour essayer de voir ce qui se passe, ce qui se trame, et essayer de montrer au public c’est quoi réellement ces commentaires qu’il voit en dessous des publications sur les réseaux sociaux. […] Car, non, tout le monde n’est pas devenu raciste, tout le monde n’est pas devenu pro-Poutine. C’est principalement des gens qui n’existent pas. C’est là que la tromperie se passe et pas dans l’article en fait", tient-il à souligner.

Quoi qu’il en soit, si la présence de "trolls" coordonnés par la Russie venait à être confirmée dans les commentaires des pages RTBF, cette dernière serait très loin d’être la seule dans ce cas. Encore récemment, plusieurs médias européens mais aussi des chefs d’Etat comme Boris Johnson ou le chancelier allemand Olaf Scholz en ont fait les frais, ou même des célébrités du monde de la musique comme Daft Punk, David Guetta ou encore le groupe de métal allemand Rammstein.

[Edit juillet 2022 : L'étude des commentaires qui a été menée par le prestataire externe suite aux observations dont nous parlons dans cet article n'a pas permis de trancher avec clarté l'origine de ces commentaires. L'hypothèse que ce ne soit pas des bots est tout à fait valable.]


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En radio, ce débat des "Décodeurs" sur La Première, le 25 février dernier, revenait entre autres sur la question de la propagande russe sur le Net et permet d’aller plus loin en compagnie de plusieurs invités : Jean-Paul MARTHOZ, ancien journaliste au Soir et observateur de la géopolitique internationale, Carole GRIMAUD-POTTER, professeure en géopolitique de la Russie et Jeanne CAVELIER, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale chez Reporters Sans Frontières :

Le débat des décodeurs

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