Faut que je vous raconte

La Muette de Portici, histoire(s) de révolution(s)

Il faut que je vous raconte

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En 1830, dans les rues de Bruxelles, on pouvait lire des affiches indiquant : "Samedi : Illuminations – Dimanche : Feu d’artifice – Lundi : Révolution". Les Belges en ont gros sur la patate (frite). Et si la mèche avait été allumée par un simple air d’opéra ?

Il y a la grande Histoire. Il y a la grande Musique. Et parfois, les deux se rencontrent, se racontent et s’inspirent. Vous avez peut-être déjà entendu parler de la Muette de Portici, opéra de Daniel-François Esprit Auber dont on dit qu’elle aurait mis le feu aux poudres de la Révolution belge en 1830, lors de sa représentation du 25 août.

Une révolution napolitaine

Avant de parler de la révolution belge, intéressons-nous à une autre révolution, celle qui est racontée dans la Muette de Portici – et qui aura vraisemblablement remué la ferveur patriotique des Belges. Nous sommes dans la ville de Naples au milieu du XVIIe siècle, à Portici, port de la banlieue napolitaine.

Au milieu du XVIIe siècle, Naples est sous domination espagnole : les Napolitains étaient littéralement accablés d’impôts et il régnait dans le royaume de Naples une ambiance d’insécurité et d’injustice permanente. L’administration était inefficace, la justice vénale, les magistrats corrompus et même les nobles autorisaient le brigandage sur leurs fiefs. Il ne faisait pas bon vivre du côté de Naples dans ces années-là, surtout pour les petites gens. Et c’est justement parmi ces petites gens, parmi la communauté des pêcheurs que va un jour se faire remarquer un certain Tomaso Aniello, que tout le monde appelle Masaniello. D’origine modeste, Masaniello avait néanmoins une sorte d’éloquence naturelle et fédératrice. Par la seule force de son verbe – aidé par les circonstances – il parviendra à réunir autour de lui 150.000 hommes. Ensemble, ils réussiront à renverser le vice-roi d’Espagne, Rodriguez Ponce de Léon, en le forçant à abolir l’impôt. Masaniello se fera nommer gouverneur du Royaume.

Si, dans un premier temps, Masaniello fait mine de vouloir retourner à sa condition d’humble pêcheur, clamant haut et fort qu’il n’avait pas servi son propre intérêt mais celui du peuple, il révélera très rapidement son vrai visage. Pendant les sept jours qui suivirent sa prise de pouvoir, il s’est révélé tellement arrogant et cruel que le peuple a vite compris que le Royaume de Naples était retombé dans ses travers. Le 16 juillet 1647, neuf jours après le début de cette révolution, Masaniello périt assassiné, avant d’être décapité et traîné à travers la ville. Il sera néanmoins inhumé avec les honneurs réservés aux plus grands, eu égard à son courage face à l’oppresseur espagnol. Telle aura été l’étrange mais véridique histoire de ce Masaniello, roi pendant huit jours, massacré comme un tyran et finalement révéré comme le libérateur de sa patrie.

Sepia Times / Universal Images Group via Getty Images

Eugène Scribe et Germain Delavigne, librettistes de la Muette de Portici, se sont donc emparés de ces faits historiques et du personnage historique de Masaniello pour créer cet opéra, en y ajoutant, bien évidemment, des intrigues secondaires et des personnages.

D’ailleurs, qui est cette fameuse "Muette de Portici" ? Il s’agit de Fenella, la sœur de Masaniello, personnage qui a été inventé pour l’histoire. Parmi les autres personnages ajoutés aux faits historiques contés dans cet opéra, on retrouve également Elvire et Alphonse, fils du vice-roi d’Espagne qu’on présente comme persécuté par les révolutionnaires. Elvire et Alphonse vont se marier mais la fête est gâchée par la pauvre Fenella qui accuse Alphonse de l’avoir enlevée et séduite. Le frère de Fenella, notre Masaniello historique, est fou de rage et met sur pied une véritable révolution – autant destinée à venger sa sœur qu’à s’affranchir du joug espagnol. Le quatrième personnage inventé, celui de l’ami Pietro, représente et incarne en quelque sorte le peuple napolitain : il embrasse la révolution dans un premier temps mais finit par reconnaître le traître et le tyran potentiel en Masaniello. C’est d’ailleurs Pietro qui assassinera Masaniello dans l’opéra. L’armée espagnole reprend alors le contrôle de la situation, Elvire et Alphonse peuvent s’aimer librement. Reste le pauvre peuple napolitain et Fenella. Désespérément muette, cette dernière finira par se jeter de désespoir dans un Vésuve en éruption, donnant à la fin de l’opéra un côté grandiose et dramatique. Et il faut dire qu’à l’époque, on n’avait pas lésiné sur les effets spéciaux et que les effectifs choraux et instrumentaux qui accompagnaient la scène étaient tout simplement impressionnants.

De la scène de l’opéra aux rues de Bruxelles

Cette scène finale ne sera pas présentée au public belge présent à l’opéra de la Monnaie le 25 août 1830, et pour cause : la représentation sera interrompue avant la fin, les esprits échauffés étant déjà repartis dans la rue en criant "Aux armes !" et "Vive la liberté !". Mais comment en est-on arrivé là, quelle était la situation de la Belgique à l’époque et d’où venait ce trop-plein qui aura permis à un simple opéra – et même un simple air d’opéra - de mettre le feu aux poudres et à la révolution ?

Depuis la chute de Napoléon et la fin de l’Empire, le territoire de la Belgique n’appartient plus à la France : il a été rattaché aux Pays-Bas, gouvernés à l’époque par Guillaume Ier d’Orange. Un rattachement qui n’a jamais été accepté par la population "belge", majoritaire en nombre d’habitants mais complètement sous-représentée dans le gouvernement hollandais. Ils payent pour leurs voisins du Nord et, en plus, ils ne pratiquent pas la même religion : les Belges sont catholiques, les Hollandais sont protestants. Ce n’est finalement pas une indépendance que demandent les Provinces du Sud (c’est-à-dire les futurs Belges) mais plutôt un peu plus de reconnaissance – tout simplement – et un régime qui leur donnerait plus d’autonomie. Chose qui leur sera toujours refusée par Guillaume d’Orange. Que ce soit par l’indifférence ou par la force, les velléités belges seront toujours rejetées.

Guillaume Ier avait pourtant été prévenu : ce n’était pas une très bonne idée de faire jouer à Bruxelles, à l’occasion de son anniversaire, un opéra qui raconte comment une population opprimée s’est soulevée contre ses dirigeants. Il faut dire que la période était également propice à un soulèvement. Lors des Trois Glorieuses, la France avait déjà ouvert la voie, en renversant son Roi Charles X, en désignant à sa place un "roi des Français par la volonté nationale", à savoir Louis-Philippe.

Quelques mesures avaient été tout de même prises pour ne pas tenter le diable : le 22 août, on avait annulé l’exercice de la garde communale à Bruxelles, de peur que les gardes refusent de rendre leurs armes après. Le lendemain, le 23 août, on annulait aussi le feu d’artifice prévu pour l’anniversaire du roi (officiellement pour cause de mauvais temps, officieusement, pour éviter les grands rassemblements), le 24 août, on annulait aussi les illuminations prévues au parc de Bruxelles (pour les mêmes raisons). Par contre, le 25 août, la représentation au soir de la Muette de Portici à l’opéra de la Monnaie avait été maintenue. Pourtant, comme une claire mise en garde depuis quelques jours, des mains anonymes avaient placardé dans Bruxelles des affiches sur lesquelles on pouvait lire :"Samedi : Illuminations, Dimanche : Feu d’artifice, Lundi : Révolution !"

"Amour sacré de la patrie !", véritable détonateur de la révolution belge en 1830

Mais que s’est-il passé ce soir de 25 août 1830 dans la grande salle de l’Opéra de la Monnaie à Bruxelles ? Imaginez une salle comble, gonflée à bloc : le public sait ce qu’il vient voir et il sait aussi qu’il doit en profiter, puisque cette Muette de Portici avait été censurée pendant quelques semaines, en raison du climat politique un petit peu instable. Dans la salle, c’est un public essentiellement bourgeois qui est là, mais une foule, bien plus grande encore et beaucoup plus populaire, s’est massée devant le Théâtre, comme regroupée autour d’un symbole, une œuvre qui parle de liberté, une œuvre qui parle d’émancipation. Le premier acte se passe sans encombres, il faut dire que dans ce premier acte n’apparaît pas encore le personnage du révolutionnaire Masaniello. Par contre, au deuxième acte, le ténor français Jean-François Lafeuillade – qui incarne le rôle de Masaniello – entre en scène et il entame un Duo des plus enflammés : "Mieux vaut mourir que rester misérable !" chante-t-il, "Pour un esclave est-il quelque danger ? Tombe le joug qui nous accable. Et sous nos coups périsse l’étranger !". Les mots du librettiste Eugène Scribe avaient – une fois de plus – su toucher au cœur les sensibilités les plus patriotes. Il faut dire que réaliser des livrets qui soulèvent les foules, c’était un peu devenu la spécialité d’Eugène Scribe. Il aura notamment signé les Huguenots et les Vêpres siciliennes, qui ne sont pas à proprement parler des opéras-comiques pépères.

À Bruxelles, la salle est déjà survoltée, le public belge ne peut que dresser des parallèles entre le peuple napolitain opprimé et sa propre situation. Et comme pour enfoncer le clou, le personnage de Masaniello termine son air par "Amour sacré de la patrie, Rends-nous l’audace et la fierté, A mon pays je dois la vie, Il me devra sa liberté." Ces dernières phrases provoquent la folie dans les travées et l’air doit même être bissé. Et quand au 3e acte, le ténor Lafeuillade crie "Aux armes !", c’est comme un appel qui dépasse le cadre de l’histoire de la Muette de Portici, de nombreuses personnes se précipitent hors du théâtre et répercutent cet appel à la foule surexcitée qui manifestait déjà devant ses portes. Le 5e acte de l’opéra ne sera jamais joué ce soir-là, le public belge avait autre chose à faire : il avait une révolution à mener.

Jean-François Lafeuillade, premier interprète de la Brabançonne

La Révolution belge, à proprement parler, durera jusqu’au 4 octobre 1830, soit un mois et 10 jours après la représentation de cet opéra. Mais les dernières tentatives de Guillaume d’Orange pour récupérer ses provinces perdues se poursuivront pendant presque un an. Entre-temps, la Belgique s’était dotée d’un gouvernement, d’une constitution, et même d’un roi, Léopold 1er de Saxe-Cobourg-Gotha, mais dont les pouvoirs étaient limités par cette constitution. C’est ce qu’on appelle une monarchie constitutionnelle, une monarchie dans laquelle un roi règne mais ne gouverne pas. Pour en revenir plus précisément au Théâtre Royal de la Monnaie, il faut savoir que le bâtiment avait été fermé pendant quelques semaines suite aux événements du mois d’août 1830, et aux premiers actes de rébellion. L’institution avait rouvert ses portes le 12 septembre de la même année pour accueillir un certain Jean-François Lafeuillade, qui sera le premier à entonner un hymne tout fraîchement composé : la Brabançonne, qui deviendra l’hymne national du pays. A l’époque, on voulait encore croire, non pas à une indépendance, mais à un "arrangement", une sorte de compromis à la belge qui leur aurait donné plus d’autonomie, sous l’œil bienveillant d’un souverain compréhensif : "Amis, il faut greffer l’Orange Sur l’arbre de la liberté" pouvait-on y entendre. Mais Guillaume d’Orange sera tout sauf bienveillant. Plusieurs fois, il tentera de réprimer la rébellion par la force, plusieurs fois il menacera de marcher sur Bruxelles avec toute son armée, et il prendra même la décision de bombarder la ville d’Anvers qui lui résistait. Pour l’opinion belge, un roi qui faisait couler le sang de son peuple ne pouvait plus régner, et dans ce nouvel hymne national, il ne pouvait plus être question de lui. Voilà pourquoi on pouvait désormais y entendre "Dormez en paix, loin de l’orange, Sous l’arbre de la liberté".

La Muette de Portici est un opéra qui n’est presque plus joué de nos jours. D’abord, parce qu’il est un petit peu ringard, comme pas mal d’opéras français du début du XIXe siècle, mais aussi et surtout parce qu’il a gardé, malgré les années, toute la force symbolique liée à son histoire. En Belgique, on ne l’a plus joué depuis 1930 (c’est-à-dire pour le centenaire de la Révolution). Il y a bien eu ce projet de le rejouer à la Monnaie en 2011, mais c’était en pleine crise communautaire et le projet a dû être abandonné parce qu’il s’avérait porter un message trop unitariste et trop patriote.

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