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La "ligne médiane" : une frontière fictive entre Chine et Taïwan remise en question par Pékin

Des militaires taïwanais marchent en formation lors de l’exercice militaire Han Kuang, qui simule l’invasion de l’île par l’Armée populaire de libération (APL) de la Chine, le 27 juillet 2022 à New Taipei City, Taïwan.
06 août 2022 à 05:00Temps de lecture3 min
Par Benoît Feyt

Depuis la visite de la présidente de la Chambre des représentants des Etats-Unis, Nancy Pelosi, à Taïwan, mardi, la Chine ne décolère pas. En guise de représailles à cette "provocation", l’armée chinoise a réalisé plus d’une quarantaine d’incursions au-delà de la ligne médiane qui la sépare de Taïwan ces derniers jours. Mais qu’est-ce que cette "ligne médiane" ?

"Cette ligne n’a aucune existence légale en matière de droit international", précise d’emblée Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et spécialiste de la Chine et de Taïwan. "Elle a été mise en place par un accord tacite entre les autorités chinoises et taïwanaises en 1950, les deux armées s’engageant alors officieusement à ne pas franchir cette ligne pour éviter toute confrontation entre leurs forces navales et aériennes."

Statu quo entre nationalistes et communistes

Cette ligne médiane est située au beau milieu du détroit de 150 km qui sépare la Chine continentale de l’île de Taïwan. Elle concrétise le statu quo entre les communistes installés à Pékin après la révolution de 1949 et les nationalistes qui avaient alors fui le pays sous protection américaine pour s’installer sur l’île de Formose (actuelle Taïwan). A l’époque, près de deux millions de Chinois avaient suivi Tchang Kaï-chek, le leader nationaliste, dans sa fuite, nourrissant l’espoir de reprendre un jour le pouvoir à Pékin, tandis que le Parti communiste chinois dirigé par Mao rêvait, lui, de mettre la main sur l’île frondeuse.

Mais avec le temps, les choses ont changé. Après avoir vécu sous un régime militaire pendant des décennies, Taïwan s’est progressivement démocratisé à partir des années 1990. L’île jouit même aujourd’hui d’un niveau de vie à faire pâlir plusieurs Etats européens. L’idée de reprendre le pouvoir en Chine continentale a ainsi progressivement disparu. Mais les visées de Pékin sur Taïwan sont, elles, plus que jamais d’actualité.

Les incursions de la Chine se multiplient

"Avec le développement de leurs puissances économique et militaire, les autorités chinoises sont devenues beaucoup plus sensibles vis-à-vis des manifestations autonomistes de Taïwan et des soutiens internationaux dont bénéficie le gouvernement de l’île", explique Nicolas Gosset, chercheur au Centre d’études de sécurité et défense de l’Institut royal supérieur de défense. "Cela se marque notamment par le faible nombre de pays qui reconnaissent actuellement un statut spécifique à Taïwan et acceptent d’avoir des relations diplomatiques avec son gouvernement."

La Chine exerce aujourd’hui une influence économique, politique et même militaire à l’échelle de la planète. Un nouveau statut qui lui permet de repousser les limites qui la contraignaient jusqu’ici dans le dossier taïwanais.

"Il y a deux ans, Pékin a déclaré que cette ligne médiane, cette frontière non officielle, n’existait plus, poursuit Antoine Bondaz. Depuis lors, l’armée chinoise a multiplié les incursions aériennes et navales dans l’espace taïwanais situé au-delà de la ligne médianeLa situation s’est encore aggravée ces derniers jours, suite à la visite de Nacy Pelosi à Taïpei. Jeudi, on a ainsi assisté une incursion sans précédent, lorsqu’une vingtaine d’avions militaires chinois ont franchi cette ligne médiane en même temps. Cela n’a duré que quelques secondes. Mais l’impact symbolique et psychologique d’une telle manœuvre n’est pas à sous-estimer."

Une guerre psychologique

Cette frontière non reconnue place en effet Taïpei, la capitale de Taïwan, à moins de 100 km de l’espace aérien chinois. Soit, à quelques minutes de vol à peine pour un avion militaire. Cette situation créée une pression militaire extrêmement stressante pour l’armée taïwanaise qui n’a que quelques secondes pour réagir à chaque provocation. En termes de droit international, il ne s’agit d’ailleurs pas d’une violation de l’espace aérien d’un Etat souverain car Taïwan ne bénéficie pas d’un tel statut au regard des Nations-Unies.

"Pékin n’a aucun intérêt à reconnaître une existence légale de cette ligne médiane car, de son point de vue, Taïwan appartient à la Chine, poursuit Antoine Bondaz. Son objectif est plutôt de modifier le statu quo qui prévaut dans la région depuis les années 1950. Et c’est précisément ce que fait l’armée chinoise à chaque incursion au-delà de cette fameuse ligne médiane". Une guerre psychologique, symbolique et d’usure qui vient d’entrer dans une nouvelle phase depuis la visite de Nancy Pelosi à Taïpei.

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