Biodiversité

La haute mer, ce sanctuaire de ressources génétiques marines avidement convoitées

16 août 2022 à 11:04 - mise à jour 16 août 2022 à 13:10Temps de lecture3 min
Par Adeline Louvigny

La moitié de planète n’appartient à personne et est donc accessible à tout le monde : bienvenue en Haute Mer, cette zone (presque) hors des logiques territoriales, qui abrite nombre de ressources convoitées par une humanité galvanisée par son évolution technologique. Tout particulièrement, ce que l’on appelle les "ressources génétiques marines" font l’objet d’un intérêt croissant, et sont un des enjeux majeurs d’un traité international visant la protection de la Haute Mer, dont le cinquième round de négociation vient de débuter ce 15 août à l’ONU, à New York.

Liberté et patrimoine commun pour principes

Depuis vingt ans déjà, nombre d’acteurs du milieu marin s’accordent pour dire qu’il existe un vide juridique concernant la haute mer, appelée plus techniquement (et précisément) : zones marines situées au-delà de la juridiction nationale des États (ZAJN). Deux conventions, datant de 1958 et 1982, ont défini les ZAJN comme :

  • la colonne d’eau située au-delà des Zones Économiques d’Exclusion (qui correspond à la haute mer)
  • le sol, et le sous-sol, au-delà des plateaux continentaux (appelés "la Zone)
Zones de haute mer (bleu foncé)
Zones de haute mer (bleu foncé) Wikipédia Commons

Et ont établi des principes législatifs : celui de la liberté pour la haute mer, et de patrimoine commun pour les fonds marins. En résumé, la haute mer est ouverte à toutes les nations, avec la liberté de navigation, de pêche, de la survoler et d’y poser des câbles et pipelines. Le navire sont soumis à la juridiction de l’État sous lequel ils battent pavillon, sauf cas prévus dans des traités internationaux. Concernant les fonds marins, une Autorité internationale des fonds marins a été fondée en 1994, afin de gérer l’exploration et l’exploitation des sous-sols marins.

Mais ces textes vieux de plus de soixante et quarante ans sont devenus obsolètes, d’où le lancement, par l’ONU, de l’élaboration d’un nouvel accord, qui s’articule autour de quatre thématiques : la création et la gestion d’aires marines protégées, l’évaluation des activités humaines sur l’environnement, le renforcement des capacités et le transfert de technologies marines, et sujet le plus brûlant : les ressources génétiques marines.

Quelle protection pour les ressources génétiques marines ?

La découverte que la vie est possible dans les fonds marins est encore plus récente que celle de l’ADN : c’est en 1977 que le sous-marin américain Alvin permet de découvrir une source hydrothermale à plus de 2500m de profondeur, et de prouver par là que les abysses sont loin d’être des territoires sans vie.

Mieux encore, la biodiversité qui y vit est exceptionnelle, car elle profite d’environnements très stables, et surtout, avec des conditions de vie extrême : chaleur et pression élevée, absence de lumière, présence de molécules toxiques. Des conditions où l’on pensait que la vie était impossible, mais elle trouve toujours un chemin où se faufiler… Donnant naissance à des espèces capables de prouesses, qui font l’objet d’une attention particulière de la part de certains secteurs économiques.

Médicaments, agriculture, lutte contre la pollution,… Ces organismes (plantes, bactéries, algues, animaux,…) possèdent en eux des "ressources génétiques" qui permettraient de belles avancées biotechnologiques. Mais leur statut est incertain, et fait l’objet d’intenses discussions. Tout d’abord, de la définition même de cette ressource : doit-on se limiter au matériel génétique au sens strict, l’ADN ou l’ARN, ou doit-on l’élargir aux composés biochimiques issus du matériel génétique (typiquement, des protéines). Autre point d’accroche : doit-on appliquer le principe de liberté (qui s’applique donc à la colonne d’eau), ou de patrimoine commun (qui s’applique alors aux fonds marins) à ces ressources ? De nombreux organismes vivent à la fois dans l’eau et sur le sol, et en plus, maintenant, l’ADN et l’ARN sont facilement extraits directement de l’eau (on appelle alors cela du matériel génétique environnemental), plus besoin d’avoir l’espèce "sous la main". Cette question fait l’objet d’un long débat, entre partisans de la liberté, et ceux du patrimoine commun. C’est tout l’enjeu du brevetage du vivant qui se joue ici.

Dans un contexte de changement climatique, dont les conséquences se font de plus en plus visibles, la protection de ces organismes marins est essentielle, tant au niveau de leur statut légal en tant que "ressource" pour l’espèce humaine, que via la création d’aires protégées. L’océan joue en effet un grand rôle dans l’évolution du climat, et l’altération de ses écosystèmes grignoterait encore un peu plus la capacité de résilience de notre planète face aux imperturbables rejets humains de CO2.

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