Matin Première

La France 2022 racontée par Laurent Gaudé : On voulait les années folles, on a eu la guerre

La France 2022 vue par les écrivain.e.s

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L’écrivain Lauren Gaudé nous raconte sa vision de la France 2022

Après deux années d’épreuve, les Français, comme tous les autres peuples de la planète, voulaient du réconfort. Profiter enfin de la vie retrouvée. Oublier les impératifs sanitaires, ne plus se soumettre à la voix du collectif qui a organisé pendant tous ces longs mois nos vies. Ils voulaient retrouver le bonheur de la liberté individuelle. Faire ce qu’on veut, quand on veut. Marcher, aller au théâtre, au cinéma, à la terrasse des cafés, se retrouver entre ami, partir en voyage, s’embrasser, travailler, se voir, se toucher. " Retrouver la vie d’avant " était notre mantra. Avec plus d’intensité, même. On s’était tous promis une grande fête de la vie. Jouir de tout ce qui avait été impossible, compliqué. Oublier nos peurs. Les dissoudre dans l’insouciance.

 

On voulait les années folles, on a eu la guerre.

 

Pas une guerre sur notre territoire, mais une guerre à nos portes. Et l’on découvre à nouveau, comme pour l’épidémie, que ce qui se passe au lointain (pas si lointain, d’ailleurs) a des effets sur ce que nous vivons. Que si la grande machine Chine s’enraye, la planète entière connaît des problèmes d’approvisionnement. Que si l’Ukraine brûle, les prix du blé flambent. Que le gaz qui nous chauffe est russe et que nous sommes dépendants sans même le savoir. C’est cela qui s’invite depuis deux ans dans nos vies : la preuve vertigineuse de notre interdépendance. Etrangement, au lieu de faire voler en éclats les discours politiques souverainistes, cela leur donne une plus grande force. Elles incarnent le fantasme de pouvoir faire ce qu’on veut dans son coin. Mais quel coin ? La planète a rétréci et plus personne ne vit dans un monde clos.

Rien de tout cela n’est propre à la France. Mais chez nous, cette chronologie de fin de Covid et de début d’attaque de l’Ukraine par la Russie correspond au temps des élections présidentielles. Nous sommes en campagne électorale. Et pourtant si peu. Les candidats s’agitent, font des meetings, y croient, se battent. Mais quelque chose ne prend pas. Les Grecs avaient ce joli mot, " kairos ", pour désigner " le moment juste ", celui de l’opportunité.

 

Nous sommes depuis deux ans dans l’anti-kairos.

 

Je crois que la France n’a pas envie de voter ce coup-ci. Non pas comme les abstentions aux élections précédentes, par une sorte de paresse citoyenne, non, cette fois-ci, le cœur n’y est pas. Rien n’a démarré. Au plus tôt l’Histoire, en s’invitant dans nos vies, a tout chamboulé. Souvenez-vous : on nous promettait une campagne dominée par le phénomène Zemmour. Ce ne sera visiblement qu’un vilain bouton de fièvre. On nous promettait la question des frontières avec les mondes musulmans comme un axe central des débats, c’est la frontière de l’Est qui concentre tous les regards. On parlait du grand moment de l’écologie politique en France, d’une vraie réflexion pour amorcer un virage nécessaire, la dépendance au gaz russe a relancé pour au moins dix ans l’option nucléaire. On pensait que la ligne de démarcation entre les candidats serait celle de l’Europe, mais les Français qui aimaient tant râler contre Bruxelles, découvrent le visage réconfortant de l’Union Européenne. Qui peut dire jusqu’où s’étendrait l’appétit de Vladimir Poutine si les Pays baltes, la Roumanie et la Pologne ne faisaient pas partie de L’UE ?

La vérité, donc, c’est que l’Histoire se moque de nos désirs et va à son propre rythme. Les périodes ne se succèdent pas, elles se chevauchent. Nous étions fatigués. Nous avions des plaies à panser (à Paris, en ces jours se tient encore pour quelques semaines le grand procès des attentats de Paris mais tout cela semble si loin), nous avions hâte de pouvoir enfin nous reposer, et nous découvrons qu’il va falloir réagir, inventer, trouver l’énergie de résoudre de nouvelles équations compliquées.

Dans les périodes de crise politique, la première victime, c’est toujours l’utopie. Le réalisme la ligote. L’urgence la rend ridicule. Qui a le temps de rêver quand les temps sont durs ? Et pourtant, qui veut d’un avenir qui ne soit pas frotté au rêve ? Il faut penser à demain, sans cesse, malgré nos difficultés, pensé à nos enfants qui ont vécu deux années de confinement et qui doivent retrouver un grand et bel appétit du monde. Alors oui, nous voterons, que les vents soient favorables ou contraires, nous voterons bon gré mal gré, pour clôturer cette campagne qui n’en fût jamais vraiment une, mais au-delà de ce vote, ce que nous voulons, c’est prendre rendez-vous avec le rêve politique.

Retrouvez le dernier livre de Laurent Gaudé "Grand menteur : trois monologues" aux éditions Actes Sud.

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