Chroniques

La couverture santé arrachée des mains de millions de gens

Paul Krugman.
31 déc. 2016 à 12:10Temps de lecture4 min
Par Paul Krugman

Si le directeur du FBI James Comey n’avait pas fait pencher la balance dans les derniers jours de la campagne avec cette lettre grotesque et fallacieuse, aujourd’hui, une administration Clinton à venir serait en train de célébrer de très bonnes nouvelles. Parce que la réforme de la santé, la mesure phare de Barack Obama, se stabilise après une année compliquée.

Cela signifie que les gigantesques avancées auxquelles nous sommes parvenus – des dizaines de millions d’américains nouvellement assurés et des réductions gigantesques du nombre de gens qui ne se font pas soigner ou qui font face à de grosses difficultés financières en raison des coûts – semblent être là pour durer.

Ou elles le seraient si celui qui s’est faufilé jusqu’au pouvoir grâce à Comey et Vladimir Poutine n’était pas déterminé à trahir ses supporters et à arracher de leurs mains la couverture santé dont ils ont besoin.
Pour apprécier les bonnes nouvelles concernant l’Obamacare, il faut comprendre d’où venaient avant elles les mauvaises nouvelles. Les prémiums sur les échanges, les marchés d’assurance créés par l’Affordable Care Act ont en effet augmenté fortement cette année, parce que les assureurs perdaient de l’argent. Mais ce n’était pas à cause d’une flambée des coûts médicaux généraux, qui augmentent bien plus lentement qu’auparavant depuis que la loi est passée. Au contraire, c’était le reflet de la diversité des gens qui s’inscrivaient – mois de gens que prévu en bonne santé et qui ne coûtent pas grand-chose et davantage de gens avec des problèmes de maladie chronique.

La question était de savoir si c’était un ajustement passager ou le commencement d’une "spirale de la mort", dans laquelle des premiums plus élevées allaient conduire les américains en bonne santé à se retirer des marchés, déséquilibrant encore davantage la diversité, ce qui aurait créé des premiums encore plus élevées, et ainsi de suite.

Et la réponse, c’est que cela ressemble bien à quelque chose de passager. En dépit de premiums plus élevées, les inscriptions dans les échanges sont en avance par rapport à leur niveau de l’an dernier ; il ne s’agit aucunement d’une spirale de la mort. Pendant ce temps, les analystes rapportent des améliorations financières conséquentes pour les assureurs ; les fortes hausses des premiums font le travail demandé, mettre fin aux pertes.

En d’autres termes, l’Obamacare a connu quelques avaries, mais semble être à nouveau en forme.
Mais cette loi sera-t-elle quand même anéantie ?

En un sens, les démocrates devraient espérer que les républicains aillent au bout de leurs promesses d’abroger la réforme de santé. Après tout, ils n’ont rien pour la remplacer et n’auront jamais rien. Cela fait sept ans qu’ils promettent quelque chose de très différent et de meilleur que l’Obamacare mais ne parviennent pas à proposer quoi que ce soit, parce qu’ils ne peuvent pas : la logique d’une couverture élargie, notamment pour ceux qui ont des antécédents médicaux, nécessite soit un système à la Obamacare, soit un système de payeur unique, que les républicains aiment encore moins. Cela ne changera pas.

Le résultat, c’est que l’abrogation aurait des effets dévastateurs, et les plus grands perdants seraient les gens qui ont voté pour Trump. Des estimations indépendantes suggèrent que les projets républicains amèneraient 30 millions d’américains à perdre leur couverture, avec environ la moitié d’entre eux venant de la classe ouvrière blanche soutenant Trump. Au moins certains des soutiens de Trump concluraient certainement qu’ils ont été victimes d’une arnaque politique – ce qui est bien le cas.

Les leaders républicains au Congrès, tels que Paul Ryan semblent néanmoins impatients d’en arriver à l’abrogation. En fait, ils semblent être très pressés, probablement parce qu’ils pensent, avec terreur, que s’ils ne se débarrassent pas de la réforme de santé dans les premières semaines de l’ère Trump, les membres subalternes du Congrès vont commencer à entendre leurs électeurs, qui ne veulent vraiment pas perdre leur assurance.

Pourquoi les républicains détestent-ils la réforme de santé ? Une partie de la réponse tient au fait que l’Obamcare a été financée en partie par les impôts des très riches, qui en tireront des retombées financières extrêmement positives si elle est abrogée, même si au même moment un grand nombre de familles aux revenus modestes doit faire face à des hausses d’impôts.

Plus généralement, l’Obamacare doit mourir précisément parce qu’elle fonctionne, démontrant que l’action du gouvernement peut réellement améliorer la vie des gens – une vérité qu’ils souhaitent que personne ne connaisse.

Comment les républicains vont-ils contenir les répercussions politiques s’ils vont jusqu’à l’abrogation de la loi, et que des dizaines de millions de gens perdent leur accès à une couverture santé ? Ils tenteront sans aucun doute de distraire les gens – et les média toujours prêts à se laisser distraire – par divers objets qui brillent.

Mais il est sûr qu’un point central de leur technique pour limiter les dommages sera une tentative de faire croire à une fausse relecture de l’histoire de l’Obamacare. Ils diront que la réforme de santé a toujours été un échec et qu’elle s’effondrait déjà à la veille de la prise de pouvoir du GOP. Lorsque le nombre  d’américains non assurés atteindra des sommets sous leur gouvernance, ils diront que ce n’est pas leur faute – comme tout le reste, ce sera la faute des élites libérales.

Réfutons donc cette relecture à l’avance. En fait, l’Obamacare est un grand succès – imparfait, oui, mais elle a grandement amélioré (et sauvé) un grand nombre de vies. Et tout indique que ce succès est tout à fait tenable, que les problèmes initiaux de la réforme de santé n’ont pas été fatals et étaient sur le point d’être résolus fin 2016.

Si, comme si cela semble être le cas, une débâcle de la couverture santé est imminente, il faudra accuser ceux qui le méritent : Donald Trump et les gens qui l’ont installé au sommet.

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