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L'occupation de la rue De Koninck à Molenbeek s'achève dans l'amertume pour l'asbl "Chance For Humanity"

La porte d'entrée jamais réparée du bâtiment occupé rue De Koninck
09 mars 2022 à 17:36Temps de lecture4 min
Par Philippe Carlot

Au début de l'an dernier, des transmigrants originaires d'Afrique de l'Est prennent possession d'un bâtiment désaffecté rue De Koninck, à Molenbeek, à un jet de pierre du stade du RWDM. Ancien siège de la BAT (British American Tobacco), l'immeuble appartient à City Dev, le pararégional dédié au développement de l'économie bruxelloise. 

Une convention d'occupation et un subside

Les occupants sont encadrés par une jeune asbl du nom de "Chance For Humanity". Ses responsables n'ont guère d'expérience dans le travail humanitaire mais sont animées par une farouche volonté et sont prêtes à déplacer des montagnes. Elles disposent de l'apport d'une spécialiste des squats et des occupations précaires bien introduite auprès des instances régionales. Un accord est rapidement conclu avec City Dev pour une occupation jusqu'à la fin du mois de mars 2022 avec une promesse de subside, non chiffrée cependant. 

Dans ses documents internes, l'asbl CFH rêve d'un subside de 700 à 800.000 euros permettant de voir les choses en grand. Il est ainsi prévu de recruter un coordinateur et des agents de sécurité. Au final, le subside régional se limite à 230.000 euros, auquel s'ajoute une enveloppe de 37.000 euros pour installer des douches et procéder à quelques travaux d'aménagement des lieux. 

L'arrêté gouvernemental précise l'affectation des fonds : l'entretien du bâtiment et les frais d'énergie. L'asbl se voit octroyer un montant de 5000 euros, sans autre précision de destination. CFH prend à sa charge les repas et l'encadrement des résidents. La philosophie de l'occupation repose sur l'autogestion. 

Molenbeek entre dans la danse

Chance For Humanity est une petite structure, nouvelle dans le paysage humanitaire bruxellois. Malgré les conseils de la plateforme citoyenne et de Médecins du Monde, elle n'adopte pas le modèle du consortium d'associations. Selon les sources sollicitées, les explications varient. Pour l'asbl, la région a voulu lui imposer une sorte de "belle-mère" financière par manque de confiance.

Pour d'autres, la région n'a jamais nourri cette intention et ce sont les difficultés internes de CFH qui ont conduit à confier la gestion de la subvention à la commune de Molenbeek. Initialement, donc, ni l'asbl ni la commune n'étaient demandeuses d'une telle solution. 

A quelques jours de la fin de l'occupation, l'asbl dresse un bilan mitigé de l'expérience. Le choix d'une commune s'est sans doute révélé peu judicieux, compte tenu des nombreuses contraintes administratives auxquelles CFH a été confrontée. Les relations entre l'équipe de bénévoles et les employés de la commune se sont parfois révélées tendues. Récente présidente de l'asbl, Saloua Britia n'a pas digéré que la commune recrute une sorte de coordinateur/chargé de mission en puisant dans la subvention déjà jugée insuffisante. 

D'autant qu'au lieu du collaborateur expérimenté attendu (et promis?), c'est un jeune juriste débutant qui est choisi par la commune. Il n'entrera en fonction que début décembre, après avoir été "ostracisé" par l'asbl, aux dires de la personne chargée du dossier au sein de l'administration communale.

Un bâtiment ouvert à tous les vents

 

A plusieurs reprises, les responsables de l'asbl tentent d'obtenir une modification de l'arrêté gouvernemental pour faire face à des dépenses urgentes et nécessaires, comme la réparation de la porte d'entrée. Mais les relations avec le cabinet Vervoort sont rompues. C'est donc la commune qui prend le relais. En échange d'une renégociation de l'arrêté, CFH s'engage à accueillir enfin le "coordinateur" souhaité par Molenbeek. Pour autant, déplore Saloua Britia, rien n'avance. L'asbl se sent "abandonnée", livrée à elle-même, malgré l'existence d'un comité d'accompagnement réunissant la région, la commune, City Dev, la police et CFH. 

La porte d'entrée ne sera jamais réparée, malgré les promesses, en dépit des demandes multiples de l'asbl, confrontée à des intrusions de personnes indésirables. Prévu originellement pour 160 personnes, le bâtiment accueillera jusqu'à 200 transmigrants, et parfois, à l'approche de l'hiver, un autre public tente de forcer l'accès pour y trouver refuge. 

Quand l'asbl appelle la police pour faire expulser des fauteurs de trouble, elle s'entend répondre qu'il n'est pas possible d'intervenir parce que le bâtiment n'étant pas fermé, n'importe qui peut y entrer. La fin de l'occupation approchant, la réparation de la porte d'entrée a fini par perdre tout caractère d'urgence. 

 

 

Molenbeek sur la sellette

L'asbl crache toutes ses dents sur la commune de Molenbeek. Mais mérite-t-elle cette opprobre? Les deux responsables de l'accompagnement de l'asbl au niveau communal se sont longuement expliqués. Il faut bien admettre qu'ils ne manquent pas d'arguments. Le premier tient de la date à laquelle Molenbeek a réellement perçu le subside régional : une première tranche de 207.000 euros arrive sur le compte le 23 novembre 2021. C'est évidemment fort tard pour un projet entamé en janvier de la même année. 

Par ailleurs, comme tout pouvoir public, la commune est tenue de respecter la loi sur les marchés publics. Pour chaque réparation nécessitant le recours à un entrepreneur, il faut 3 devis. C'est lourd, c'est lent. Mais c'est la loi. Tout comme chaque dépense consentie par la commune nécessite l'approbation du collège. 

Autre facteur, outre le Covid-19, la non adoption du budget 2022. Molenbeek fonctionne sur la base de douzièmes provisoires, ce qui obère encore un peu plus son fonctionnement quotidien. En guise de sa bonne foi, la commune met en avant les avances de trésorerie qu'elle a consenties pour régler ds factures, les réparations effectuées par ses services dans le bâtiment de la rue De koninck alors qu'il ne s'agit pas d'une propriété communale. La médiatrice communale chargée du suivi produit les délibérations du collège attestant du paiement de la maintenance incendie. Concernant l'énergie, tout est sous contrôle, assure la commune. "Tout ce qui doit être payé sera payé", garantit la médiatrice. 

Si au bout du compte, l'expérience laisse un goût amer à Chance For Humanity, les autres acteurs du dossier tiennent à souligner que l'occupation s'est globalement bien déroulée et félicitent les bénévoles pour leur engagement citoyen. Quand nous demandons à Saloua Britia si elle le referait, elle répond : "Je ne le referais pas. Je ne le referais pas parce qu'on a eu beaucoup de promesses qui n'ont pas été tenues". 

 

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