Chroniques

L'Europe et la grande illusion

Paul Krugman
02 juil. 2012 à 20:00Temps de lecture4 min
Par Paul Krugman

 

Au contraire, ce qui prête à l’optimisme c’est que l’échec – notamment la chute de l’euro – serait un désastre pour tout le monde, y compris les Allemands, et que finalement, cette situation obligerait les dirigeants européens à faire ce qu’il faut pour sortir de cette situation.

J’espère que cet argument est vrai. Mais à chaque fois que le lis un article de ce genre, je ne peux m’empêcher de penser à Norman Angell.

Qui ça ? Il faut remonter à 1910, l’année où Angell a publié un ouvrage célèbre intitulé "La Grande Illusion", qui défendait la thèse selon laquelle la guerre était devenue obsolète. Il démontrait que le commerce et l’industrie, et non pas l’exploitation de sujets humains, étaient la clef de la richesse nationale, il n’y avait donc rien à gagner du gouffre financier que représentaient des campagnes militaires.

De plus, il assurait que les hommes commençaient à apprécier cette réalité, qui voyait la "passion du patriotisme" décliner rapidement. Il ne disait pas vraiment qu’il n’y aurait plus de guerres majeures mais il en donnait bien l’impression.

Nous savons tous ce qui s’est produit ensuite.

Ce que je veux dire, c’est que l’éventualité d’un désastre, aussi évidente soit-elle, ne garantit en rien que les pays feront ce qu’il faut pour éviter ce désastre. Et cela est d’autant plus vrai lorsque l’orgueil et les préjugés rendent les dirigeants incapables de voir ce qui devrait pourtant être limpide.

Tout ceci me ramène à la situation économique toujours très compliquée de l’Europe.

Cela fait un choc, même pour ceux d’entre nous qui avons suivi l’histoire depuis le début, de constater que plus de deux années se sont écoulées depuis que les dirigeants européens se sont jetés dans leur stratégie économique actuelle – une stratégie basée sur la notion que l’austérité fiscale et la "dévaluation interne" (en gros, des baisses de salaires) allaient régler les problèmes des nations endettées. Pendant tout ce temps, cette stratégie n’a amené aucun grand succès ; le mieux que peuvent faire les défenseurs de l’orthodoxie, c’est de montrer un ou deux pays baltes qui ont vécu des relances partielles après des crises dignes d’une Dépression, mais qui sont bien plus pauvres aujourd’hui que ce qu’ils n’étaient avant la crise.

Entre-temps, la crise de l’euro s’est développée, et s’est propagée de la Grèce jusqu’aux économies bien plus importantes que sont celles de l’Espagne et de l’Italie, et l’Europe toute entière s’enfonce à nouveau dans une récession. Pourtant, l’ordonnance politique émanant de Berlin et Francfort n’a guère changé.

Là, vous vous dites, attendez une minute ! Est-ce que le sommet de la semaine dernière n’a pas réussi à relancer un peu la donne ? Si, c’est vrai. L’Allemagne a lâché un peu de lest, acceptant des conditions de prêt plus simples pour l’Italie et l’Espagne (mais pas d’achats d’obligations par la Banque centrale européenne) ainsi qu’un plan de sauvetage des banques privées qui pourrait peut-être être pertinent (bien qu’il soit difficile de le dire étant donné le manque de détails). Mais les concessions restent minuscules par rapport à l’ampleur des problèmes.

Que faudrait-il vraiment pour sauver la monnaie unique de l’Europe ? On peut être quasiment persuadés que la réponse impliquerait à la fois de forts achats d’obligations des pays par la banque centrale, et une volonté affichée de la part de la banque centrale d’accepter un taux d’inflation un peu plus élevé. Même avec ces mesures, une grande partie de l’Europe se trouverait face au spectre d’années de fort taux de chômage. Mais au moins, la route vers la relance serait visible.

Cependant, il est vraiment, vraiment difficile d’envisager un tel changement de cap aujourd’hui.

Une partie du problème réside dans le fait que les politiques allemands ont passé les deux dernières années à affirmer aux électeurs quelque chose de faux – à savoir que la crise est entièrement de la faute des gouvernements irresponsables du sud de l’Europe. Ici en Espagne – qui est aujourd’hui l’épicentre de la crise – le gouvernement avait en fait une faible dette et des excédents budgétaires à la veille de la crise ; si le pays est en crise aujourd’hui, c’est le résultat d’une gigantesque bulle immobilière que toutes les banques européennes, y compris les Allemands, et dans une large mesure, ont aidé à faire grossir. Mais aujourd’hui, cette histoire fausse barre la route d’une quelconque solution viable.

Cependant, les électeurs mal informés ne sont pas le seul problème ; même l’élite pensante européenne doit encore se confronter à la réalité. Lire les derniers rapports émanant des institutions européennes "expertes" en la matière, comme celui publié la semaine dernière par la Bank for International Settlements, c’est avoir l’impression d’entrer dans un univers parallèle, dans lequel ni les leçons enseignées par l’histoire ni les lois arithmétiques ne s’appliquent – un univers dans lequel l’austérité fonctionnerait si seulement tout le monde gardait la foi, et dans lequel chacun peut réduire ses dépenses en même temps sans créer une dépression.

L’Europe se sauvera-t-elle ? Les enjeux sont énormes et les dirigeants européens sont loin d’être foncièrement mauvais ou stupides. Mais l’on pouvait dire la même chose, croyez-le ou non, des dirigeants de l’Europe en 1914. L’on peut simplement espérer que cette fois-ci, ce sera différent.

Paul Krugman

© 2012 New York Times News Service 

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