KulturA.: l’union qui fait la force de la Cité Ardente
Jam

KulturA.: l’union qui fait la force de la Cité Ardente

11 mars 2021 à 08:57Temps de lecture10 min
Par Aline Glaudot

    Pour le deuxième numéro de notre série Club Resistance, direction la Cité ardente, à la rencontre de l’équipe du KulturA., LE lieu d’effervescence de la night life liégeoise côté Outre-Meuse, situé dans les méandres singuliers du quartier Roture. Un endroit qui regroupe à la fois deux salles de concerts et de fêtes, un snack vegan, une salle d’expo, des bureaux, une salle de création et bien plus encore.

    Entretien avec J-F Jaspers et Jerohm, respectivement, membre de l’équipe de gestion du lieu et DJ Liégeois. Le jour de notre visite, règne une certaine effervescence du côté du bar et de la salle obscure, le collectif Mourzouk Machine et le DJ Jerohm s’apprêtent à jouer un live de 20h00 à minuit. Une nouvelle façon inhabituelle de fonctionner pour le KulturA., conséquence directe de cette joyeuse pandémie…

    Jerohm et J-F
    Jerohm et J-F Jam.

    Salut les garçons. Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, rapide présentation :

    Jerohm : Salut Jam., je suis DJ à Liège depuis une trentaine d’années sous le nom de Jerohm. Je suis également membre du collectif LEA (Liège électroniques archives) et du collectif Plastique Hibou qui organisent des soirées ici et ailleurs.

    J-F : Moi, je fais partie de l’équipe qui gère au quotidien le KulturA. et du coup je suis un peu moins occupé depuis une petite année.

    Avec vos mots, pourriez-vous nous contextualiser un peu ce lieu, son histoire ?

    J-F : Le KulturA., c’est un peu l’aboutissement d’une vieille idée selon laquelle "l’union fait la force". A Liège, il y a un chouette vivier d’activistes et de passionnés, du coup, le KulturA. , c’est un espace dédié au partage qui permet à tout un chacun de faire venir ses coups de cœur, de programmer des potes, de proposer ce qu’il a de mieux et ce dans tous les styles musicaux. On a réussi à passer de l’utopie à la réalité. Avec la pandémie, c’est encore une autre affaire mais depuis trois ans c’est ce qu’on faisait et ça fonctionnait plutôt bien. On espère que ça sera à nouveau le cas le plus rapidement possible.

    Concrètement donc, le KulturA. ce n’est pas que des concerts ?

    J-F : Ça touche à toutes les galaxies musicales, il y a beaucoup d’événements de collectifs de musique électronique et/ou qui sont associés à la culture de nuit. Tous les arts se croisent ici.

    Est-ce que vous vous souvenez de la première soirée que vous avez organisée ici ?

    Jerohm : Ouf, c’est quand même compliqué pour se souvenir ! C’était une LEA, je pense que c’est Cristian Vogel, qui est sur le label Trésor, une référence en musique électronique qui était venu nous faire un live. On avait réussi à le dénicher pour pas grand chose et il est venu nous faire un live d’anthologie, tout le collectif a joué avant et après… c’était vraiment cool !

    J-F : C’était le week-end d’ouverture pour moi, on venait de finir à l’arrache les travaux et en même temps faire en sorte que les premiers évènements se passent. Je crois que le concert de Usé restera un des chouettes grands moments… c’est là qu’on s’est vraiment dit "il y a moyen, on y va, ça va marcher ".

    Jerohm : J’ai envie d’ajouter aussi, qu’à l’époque, il y avait vraiment une place à prendre à Liège. C’était morne plaine avant l’arrivée du KulturA. Il y a eu une série de fermetures, hormis le Reflektor à l’époque qui existait déjà, il n’y avait pas grand-chose… peut-être le Cadran qui était un peu plus commercial. On est donc vraiment venu se mettre sur une niche soit, toute une série de collectifs de styles différents qui ne trouvaient pas à s’exprimer, et Liège est très riche pour ça.

    A l’époque, il y avait vraiment une place à prendre à Liège […] On est donc vraiment venu se mettre sur une niche.

    KulturA.
    KulturA. © Tous droits réservés

    Qu’est-ce qui différencie le KulturA. des autres clubs ?

    Jerohm : L’accent mis sur le collectif !

    J-F : C’est ça, il y a toute une diversité de propositions, de réseaux… et puis c’est un lien à taille humaine, une chouette taille. Parfois, il y a 40 personnes dans la salle mais le lieu s’y prête aussi donc il peut se passer plein de choses… ça crée des moments chaleureux où les gens se sentent vite bien et qui correspond bien à cet esprit liégeois. L’ensemble même de la rue Roture a repris toute une dynamique, toute une dimension : c’est un lieu de culture, de fêtes et de sorties mais ce n’est pas le Carré non plus. C’est un pôle qui a trouvé sa place dans la ville. On retrouve aussi le Hangar et la Zone, et puis de nouvelles initiatives qui arrivent  comme le Souplex. Liège a toujours eu plein de petits lieux, c’est quelque chose qui fonctionne bien, ça fonctionne mieux que les grosses structures où on finit par se lasser.

    Y a-t-il une culture du clubbing à Liège ?

    Jerohm : Il y en a eu une pendant longtemps : il y avait la Chapelle, l’Upside et le Palace Club en même temps…  c’est mort pendant longtemps et ça a explosé en plein de petites asbl. Puis, il y a eu le Cadran (qui n’existe plus) et le KulturA.

    Comment peut-on l’expliquer ?

    J-F : Pour le Cadran, c’est difficile à expliquer… faudrait leur demander ! Mais, c’était quand même déjà une grosse capacité, là où nous, on a l’impression d’être sur quelque chose de plus modulable. Pour revenir à ce que Jerohm disait, c’est vrai que nous, on a pris le relais d’une subculture qui est bien représentée ici et qui n’est pas que niche. Niveau musique électronique, on a vu qu’il y avait peu de lieux qui remplissaient ce rôle alors qu’il y a un vrai public. C’est fou la diversité que propose la musique électronique, le côté visuel et la transe que ça amène… Un lieu comme l’Haçienda (Manchester), par exemple c’est clair que ça nous a tous un peu inspirés à l’époque. A Liège, c’est ça qui est cool, c’est que c'est encore possible d’avoir ce genre de rêve et de le mettre en place.

    Ce qui différencie le KulturA. des autres clubs ? L’accent mis sur le collectif !

    …Est-ce que les clubs sont toujours là ?

    Jerohm : Il y a une crise dans le milieu. Je pense qu’il n’y a que les gros qui continuent. Ici par exemple, sur la route de Tongres, il fût un temps où il y avait 10, 15 nightclubs et aujourd’hui, je pense qu’il y a en a juste un ou deux qui restent. Donc oui, c’est en crise, même si dans le milieu électro il reste encore quelques clubs phares : le Fuse à Bruxelles, le Berghain à Berlin, le Rex à Paris…

    J-F : Je pense que la culture de la nuit a encore beaucoup de combats à mener. En France, il y a les combats de gens comme Laurent Garnier. C’est une culture qui doit encore faire ses dents. Nous, on a vraiment une dimension culturelle hybride qui fait qu’on a réussi grâce à la communauté et grâce aux gens qui nous ont aidés à survivre. Au début de la pandémie, on ne savait pas du tout comment on allait survivre. Dans un premier temps, on a fait un appel aux dons qui a été bien suivi, et puis on a pu défendre notre projet et avoir des fonds d’urgence. On a trouvé des solutions et on est moins inquiet pour notre avenir mais c’est vrai que quand on voit certains lieux, on a un peu peur pour eux. Je n’ai pas encore entendu parler d’énormes catastrophes mais on espère que ça va reprendre vite et que tout le monde pourra s’en sortir.

    Y a-t-il une solidarité entre organisateurs liégeois de la nuit ?

    Jerohm : Moi je ne peux parler qu'au niveau de nos collectifs mais oui, il y a une solidarité. Je note vraiment par rapport aux années précédentes, beaucoup plus d’interactions et de fusions entre collectifs. Il y a une émulation assez intéressante.

    J-F : Oui, il y a une solidarité, après la situation fait qu’il y a quand même peu d’actions possibles. Il y a un mouvement Solidarité culture Liège qui s’est créé au printemps et que l’on a rejoint, où plus de 150 signataires essayent de réfléchir collectivement à des questions qui sont sans réponse depuis trop longtemps. Le souci, c’est de se réinventer quand on s’est vu privé de nos métiers du jour au lendemain. Là par exemple, on essaye d’imaginer une présence, un lien, de pouvoir continuer à partager de la musique et des artistes… Après coup, je pense vraiment qu’on a de nouvelles choses à inventer collectivement.

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    Comment avez-vous accueilli l’annonce du premier et ensuite du second confinement ?

    Jerohm : Moi je n’ai pas réalisé que ça serait si long. Il y a des hauts et des bas. En tant que DJ, je continue à acheter des disques… Mais ça reste difficile d’acheter des bons disques, de mixer chez soi, de diffuser sur internet et de savoir qu’il n’y a pas de public. C’est frustrant.

    J-F : C’est un peu l’impensable qui devient réalité. On s’apprêtait à accueillir un event le jour du confinement, le fameux 13 mars. Comme c’était à partir de minuit, on s’est demandé si on devait quand même ouvrir les portes et puis on a décidé de jouer la prudence… et on a reporté. On s’est dit qu’on ferait ça début avril et que c’était juste passager […] D’abord, on a dû trouver des solutions pour tenir le coup et maintenant c’est un peu se projeter. C’est pour ça par exemple, qu’au début, on n’était pas très chaud streaming et puis maintenant on se dit que c’est quand même une opportunité, que la dimension digitale est un plus qui pourrait perdurer une fois cette saloperie terminée. Je ne sais pas si c’est de la résilience mais on essaye de profiter de l’opportunité. On devait fêter nos quatre ans d’existence et on s’est dit qu’on allait tenter le coup du virtuel… ça a plutôt bien fonctionné donc c’est encourageant.

    Jerohm : Ça nous a permis pour l’avenir d’envisager de communiquer différemment avec la communauté du KulturA. , de pouvoir rediffuser des lives pendant des soirées et de fidéliser notre public… Ça nous a permis d’être plus créatifs et d’avoir d’autres idées.

    C’est donc finalement un point positif à ressortir de toute cette situation ?

    Jerohm : Oui, on peut dire que ça nous a permis de doubler notre créativité. Pour utiliser le mot qu’ils emploient, ça nous a permis de nous "réinventer", de se creuser les méninges pour continuer à exister malgré tout.

    KulturA. Signes du quotidien

    Concrètement, qu’avez-vous mis en place ?

    JF : Un appel aux dons, de façon récurrente et sans limites et puis on a rempli les dossiers de subsides. Jusqu’ici, ça va plus ou moins bien, même si pour 2021 tout reste un peu flou. On s’attend à organiser des évènements qui mixeront sans doute le public en salle avec la rediffusion sur les réseaux vu que la capacité risque d’être limitée. On compte quand même être présent et jouer notre rôle que ce soit virtuellement ou en présentiel. En espérant un jour se reprendre dans les bras et ne plus entendre parler de geste barrière.

    Vous êtes-vous sentis soutenus par l’Etat ?

    J-F : Oui, il y a eu une certaine reconnaissance de la part du ministère de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles pour lequel on a rendu un dossier et qui a soutenu le projet à hauteur des pertes qu’on a subies. Jusque-là, on était un projet un peu "ovni", un peu à part dans le paysage, où c’était nouveau d’avoir plein de programmateurs et pas une seule équipe. Il y a eu une véritable reconnaissance du bien-fondé du projet KulturA.

    Des choses qui se profilent déjà ?

    J-F : L’idée c’est quand même de tabler sur une programmation à partir de mi-avril. On avait commencé à imaginer quelque chose avant le second confinement et essayer là aussi de faire deux à trois évènements par semaine, à priori à capacité réduite… On verra.

    Jerohm : La difficulté ça va être la jauge qu’on va nous autoriser. Ici, on a calculé 60-70 personnes dans la grande salle donc il faudra imaginer la programmation en fonction. On ne va pas juste faire un DJ set avec 60 personnes assises mais plutôt tabler sur des blind-tests, des humoristes.

    J-F : Oui voilà, prévoir quelque chose de plus immersif comme des siestes électroniques. Là où on a été pris de court l’année passée, maintenant ça nous paraît plus accessible. Aujourd’hui, rien que le fait de faire un évènement virtuel qui réunit les artistes, les techniciens, l’équipe… rien que le fait de pouvoir un peu refaire notre travail, ça fait un bien fou à tout le monde, ça remet beaucoup de sens.

    Actuellement, le KulturA. propose à des collectifs de venir mixer le vendredi soir. Une manière de proposer un chouette son et image "pas pour rester figé devant son écran mais bien pour le brancher sur ses enceintes, profiter, se faire un gin’to et se mettre dans l’ambiance."

     

    La grande foule comment avant ? On ne sait pas mais on sera là en tout cas.

    Côté nostalgie, vous avez des anecdotes sympas à nous raconter ?

    Jerohm : Qu’on peut raconter ? (rires)  Je n’ai pas d’anecdotes en tête mais ce qui me manque, c’est un peu la torture entre 22h et 23h, quand tu organises quelque chose, que tu es assis au bar et que tu te demandes si les gens vont arriver parce que tu ne vois personne. C’est ce stress qui précède la foule, ce moment d’angoisse au bar me manque vraiment.

    J-F : Moi j’étais assez content d’avoir pu inviter Ian Svenonius, le chanteur de The Make Up.  J’étais à l’époque assez actif au sein du collectif Jaune Orange, puis j’ai monté ma petite structure sur le côté et c’était le premier concert que j’organisais. Ce gars, c’est une vieille gloire de l’indie-rock et il avait balancé son disque sur bandcamp sans le faire exprès.  J’étais tombé dessus et je l’avais contacté en disant que je ne savais pas qu’il avait un projet solo. Ça faisait quelques mois que le KulturA. avait ouvert et il me dit qu’il allait certainement faire quelques dates en juin. Au départ j’avais un peu peur et puis finalement il y a eu plus de 100 personnes, le concert et le gars était super et ça a fini à je ne sais pas quelle heure.  Le truc, c’est que c’était moi qui devais raccompagner l’artiste le lendemain à la gare à 9h00. Il comptait sur moi pour le réveil, je lui disais de ne pas se tracasser évidemment. Je me suis réveillée à 10h du matin avec je ne sais pas combien d’appels en absence. Heureusement, par je ne sais quel miracle, il s’est réveillé à temps, à choper un taxi et est arrivé 5 minutes avant son train à la gare. Dans le chaos, tout est bien qui finit bien.

    LEA
    LEA KulturA.

    Des artistes dont vous êtes fiers d’avoir programmés ?

    Jerohm : Avec le collectif LEA, le KulturA. nous a permis de faire venir tous nos idoles de la musique électronique qu’on ne savait pas faire venir ailleurs comme Cristian Vogel, Alexander Robotnick, Leo Anibaldi, Neil Landstrumm et M.O.M.…tous ceux dont on a collectionnés les disques, on a pu le faire venir, les rencontrer et boire un verre au bar avec eux. C’était exceptionnel.

    J-F : J’ai été ému avec la venue du side project du chanteur de The Notwist et la voix de Markus Acher.

    Un petit mot pour tous ceux qui attendent avec impatience la réouverture du Kultura ?

    Jerohm : De rester régulier aux entraînements, de nous revenir en forme. On rigole entre nous en se disant que le jour de la réouverture, on a un peu peur de la réaction des gens du coup on pense à ouvrir une infirmerie à l’étage tellement ça risque d’être explosif !

    J-F : On a hâte en tout cas. On ne sait pas encore sous quel format, ça risque d’être progressif. Là, ça fait vraiment trop longtemps et ça manque. La grande foule comment avant ? On ne sait pas mais on sera là en tout cas. Beaucoup de choses se sont améliorées, toute l’équipe continue à aménager le lieu pour que l’accueil soit encore meilleur. Encore un peu de patience, on y sera bientôt et on se réjouit!

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