Et Dieu dans tout ça?

Jean Rouaud : " Tout homme est potentiellement la guerre "

06 avr. 2022 à 11:12Temps de lecture3 min
Par RTBF La Première

Dans son nouveau livre, Jean Rouaud questionne les liens entre l’agriculture et la guerre. Il constate qu’après avoir divinisé les animaux pendant des milliers d’années, nous avons préféré diviniser la guerre et domestiquer le divin. Jean Rouaud affirme que l’agriculture, c’est la guerre par d’autres moyens. Que cultiver et élever, c’est bien trop souvent faire la guerre à la nature. 

Qui terre a, guerre a est publié chez Grasset.
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L'enfance de Jean Rouaud est marquée par la mort, celle de son père lorsqu'il a 11 ans. Il l'évoque dès son premier roman, Les Champs d'honneur. Il y est aussi question de la guerre, très présente dans l'imaginaire de sa famille ; par la première guerre mondiale d'abord, à laquelle ses deux grands-pères et ses grands-oncles ont participé, et par la seconde guerre mondiale, dont il a des récits de première main.

"Cette guerre qui marquait chaque génération faisait que j'étais persuadé, à 10 ans - et ça me terrorisait -, qu'il y aurait une troisième guerre mondiale et que c'était pour ma pomme. Et ce qui rôde autour de l'Ukraine, c'est ça, quand même."

'Qui terre a, guerre a'

Qui terre a, guerre ac'est le premier titre que Balzac avait donné à ce qui devait être son plus grand livre : Les paysans. Son idée était que la Révolution, en distribuant les terres, en donnant l'égalité d'héritage aux enfants, avait morcelé les terres, de sorte que les gens ne pourraient plus vivre sur leur petit lopin. 

L'idée qu'on se fait généralement de la guerre, c'est qu'elle se fait pour l'appropriation d'un territoire. La guerre est une invention du néolithique : elle est représentée dans les fresques du Tassili et du Levant espagnol, ce qui veut dire qu'elle est divinisée, car on ne représente que ce qui a un caractère sacré, explique Jean Rouaud. Elle arrive au néolithique, au moment où on invente l'agriculture et l'élevage, où on s'approprie les terres pour la culture et pour nourrir les troupeaux.

Un besoin de transcendance

Dans toutes les religions, il y a le culte des morts. Vous n'avez pas partout la transcendance, mais vous avez partout le culte des morts, observe Jean Rouaud. 

"Il y a des choses qui me touchent beaucoup dans les films japonais, par exemple, le petit autel des morts dans les maisons, où on tape sur une petite clochette pour le temps d'une prière, le temps d'un recueillement. C'est un temps qui vous met hors du monde.

C'est pour ça que j'attache beaucoup d'importance à l'imaginaire, à la transcendance, parce que je trouve que c'est tellement pauvre, un monde réduit aux quatre murs du réel. Ce matérialisme qui fait qu'on en est venu à décréter que les animaux étaient de pures mécaniques, et donc qu'on pouvait faire ce qu'on voulait avec eux."

La disparition de la représentation animale

Au paléolithique supérieur, l'ancêtre de la vache était représenté sur les murs des grottes. On représente ce qui impressionne, ce qu'on admire, ce qu'on divinise, écrit Jean Rouaud. C'est donc qu'on s'incline devant ces animaux, devant leur force de vie. 

Plus tard, on va progressivement assister à une disparition de la représentation animale. Et on va se mettre à représenter la guerre... Petit à petit, l'homme s'affranchit de cette dépendance animale et prend la mesure de sa place dans le monde. Il se prend pour Dieu, avec la domestication, l'asservissement des animaux.

On règle ses comptes avec ceux devant qui on s'est incliné.

La mort du rival

Jean Rouaud écrit : "La guerre, c'est l'homme qui ne craint plus que l'homme, son pareil en convoitise. Tout homme est potentiellement la guerre."

Tout homme se voulant Dieu suspecte l'autre aussi d'être Dieu. L'homme ne veut qu'un Dieu. Il ne veut pas de rivaux. C'est pour le trône divin qu'on fait la guerre, explique-t-il. Et cela s'applique à la guerre qui frappe aujourd'hui.

Et soudain, devant l'homme-dieu Poutine, il y avait ce petit homme-dieu Zelenski, qui était insupportable pour Poutine.

Jean Rouaud a publié également au début de l’année Juge de Montaigne. Une tragi-comédie (Editions Seghers) : parce que le retour à l'obscurantisme et la barbarie menace toujours et encore, et parce qu'il estime que Montaigne, avec sa parole de la fin du XVIeme siècle, offre les réponses les plus pertinentes à l'oeuvre destructrice de ceux qu'on appelle les fous de Dieu, Jean Rouaud a imaginé un affrontement verbal entre l'auteur des Essais et un juge chargé de faire son procès.

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