Et Dieu dans tout ça?

Jean-Marc Turine sur la pédocriminalité dans l’Eglise : "Nous sommes des survivants"

"Ils ont bousillé des années entières de ma vie. Et de tous les autres… Combien de milliers ? Combien ? J’étais un néant sur pattes. Un silence torride. A cet âge certainement et pour longtemps.", c’est ce qu’écrit Jean-Marc Turine. Dans son nouveau livre Révérends Pères, l’écrivain belge raconte pour la première fois les agressions sexuelles commises à son encontre par des Jésuites quand il était élève au Collège Saint-Michel à Bruxelles. Pourquoi prend-il la parole et la plume aujourd’hui ? Pourquoi n’y est-il pas parvenu avant ses 75 ans ? Est-ce qu’écrire – et dire – répare au moins en partie l’irréparable ?
 

Révérends Pères, de l’écrivain et réalisateur Jean-Marc Turine,
est publié aux Editions Esperluète.
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Pourquoi écrire seulement aujourd’hui ?

En 1978, il y a eu 10 pages écrites sur le sujet mais qui sont restées planquées pendant 40 ans. "En 78, j’ai essayé quelque chose. Je n’y suis pas arrivé. J’avais conscience que ça n’allait pas. C’était une forme, un essai, peut-être d’exorcisme, déjà."

Un geste que Jean-Marc Turine a vu en juillet 2018, au Maroc, a été pour lui un révélateur. Un geste qui l’a profondément violenté de l’intérieur. Il a revu son enfance. Dès le lendemain, il a commencé la rédaction de son histoire. Jusque-là, il n’avait pas eu le courage ou le désir d’étaler une part de sa vie au grand jour.

Il s’est alors rendu au commissariat de police pour raconter ce récit, il a donné des dates, des lieux, mais il n’a pas voulu donner de noms. Ce n’est pas la peine, dit-il, ils sont morts. C’était trop tard.

"Ça ne veut rien dire, faire justice. La justice ne peut rien. […] Ça répare quoi ? Ce sont des pervers inguérissables. Ce sont des malades."

C’est irréparable, ce que j’ai vécu. Pour tous les mômes qui ont été abîmés de cette sorte, c’est irréparable.

Est-il possible de pardonner ?

Pour Jean-Marc Turine, il n’est pas possible de pardonner.

"Non. Parce que c’est un terme chrétien, donc je le refuse. Pardon, pour moi, ça ne veut rien dire. […] Quand j’ai commencé, il fallait que je tienne compte de mes enfants. Pour qu’ils sachent, peut-être. Et aujourd’hui, ils n’ont toujours pas voulu lire le livre, ni écouter le texte lu à la radio. Ça leur fait trop peur. Ça leur fait peur de savoir ce que leur père a subi. C’est trop douloureux. Mais ils le liront…"

Aujourd’hui, je sais que c’est un combat que je mène.

Heureux sont ceux qui arrivent à dire non, écrit Jean-Marc Turine : tout de suite dire non, que ce soit des filles ou des garçons.

Il a appris récemment qu’à l’époque, certains Jésuites étaient déjà repérés, soupçonnés, et il est sidéré qu’ils aient encore pu sévir tant d’années après. Aujourd’hui, les Jésuites mènent une enquête sur ce sujet, à Saint-Michel et ailleurs.

"Pourquoi moi ?"

C’est en septembre 1959 que Jean-Marc Turine entre au Collège Saint-Michel à Bruxelles. Il a 13 ans.

Le Collège Saint-Michel a signifié la fin définitive de son enfance. Il rencontre le Père C. Il en bavait pour moi, écrit-il. Et ça n’a pas cessé pendant 5 ans.

"Je suis persuadé d’une chose, c’est que les types comme moi qui sont approchés, et qui acceptent – ce n’est pas le mot 'accepter' – mais qui ne disent pas non et qui se laissent faire, il y a quelque chose quand même de… Ce sont des mômes pas très futes-futes, il leur manque peut-être une case. Parce que ce n’est pas possible de subir ça, d’aller dans les chambres comme ça, sur ordre…"

Des questions reviennent dans son texte, des questions que tous ces mômes en état de sidération ont dû se poser : pourquoi moi ? Qu’ai-je fait pour ça ? Que cherchent-ils ?

"Par quelle force ai-je pu me taire à ce point, se demande-t-il. Ils me disaient : tu n’en parles pas, c’est entre nous. Donc ils avaient l’autorité pédagogique, spirituelle, morale. C’était à la limite nos confesseurs. […] Se confesser de quoi, putain ? Qu’ils me foutaient en l’air ? Ou me confesser d’exister parce que c’était moi le Satan pour eux, c’était moi qui les tentais ?"

"Nous sommes morts"

A 13 ans, Jean-Marc Turine a eu envie de mourir.

Et c’est ça qu’ils amènent à faire, ces types. Ils amènent à nous tuer. Et s’ils ne nous tuent pas physiquement, ils nous tuent quand même. Nous sommes morts. Quand on sort de leur chambre, nous sommes morts. Morts. […] Je crois que nous sommes tous des survivants.

Il a vécu avec une haine démesurée en lui. Il a eu envie de tuer.

"Quand on subit ça, ça donne envie de tuer. On ne le fait pas mais ça donne envie de tuer. Puisqu’ils m’ont tué. Je suis toujours en vie. J’essaie de vivre encore. C’est pour ça que j’ai écrit ce livre. Pour vivre. Pour me sauver."

Exiger la fin du célibat forcé

Le Pape François a demandé pardon pour tous ces actes d’abus sexuels commis dans l’Eglise.

"Ça ne suffit pas. […] Ce n’est pas ça qu’il faut dire, proteste Jean-Marc Turine. Il faut dire : reconnaître le crime. Les crimes, les milliers de crimes, les centaines de milliers de crimes peut-être dans le monde. C’est partout que ça existe, sur tous les continents, ce genre de choses, à cause de l’Eglise catholique."

Pour lui, il faut en finir avec le célibat obligatoire, qui est monstrueux, qui est une castration. C’est là la base du crime. Et c’est la fin du célibat forcé qu’il faut exiger, c’est la première revendication.

"On sait que c’est 3 à 4% de prêtres qui sont pédocriminels. Chez les Jésuites, paraît-il, c’est encore plus. C’est un Jésuite qui m’a dit ça. 3%, c’est beaucoup trop, il n’en faudrait pas. Mais qu’on ne les condamne pas à être des pervers !"

 

Ecoutez ici l’intégralité du témoignage bouleversant de Jean-Marc Turine

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